Charline Bataille

Trump : ma dépendance à moi

Chronique d’une dépendance à l’ère du iPhone.

Pour certains, c’est l’alcool; pour d’autres, le weed (ou la bourrure de divan). Pour la réalisatrice Catherine Therrien, ce sont les tweets incendiaires de Donald. La lumière bleue de son téléphone qui illumine son visage aux aurores, ses voyages organisés autour de ceux du Président, le rush d’endorphine ressenti à la vue d’une notification : ce ne sont que des exemples des manifestations de son addiction. 

Cet article est tiré du numéro 49 du magazine URBANIA.

Salut, mon nom est Catherine Therrien et je suis une addict.

J’ai commencé à consommer en 2016. Early adopter, je suis devenue accro dès la première exposition. Deux ans plus tard, les traits tirés, entre deux fix, je suis toujours aussi fragile.

Roadtrip

On roule depuis trois heures quand je vois apparaître au loin la pancarte d’une aire de service qui annonce « WIFI », sertie du pictogramme désormais emblématique. Depuis un bon moment que mon ami Jerry me rabat les oreilles avec ça, les bornes wifi maintenant disséminées un peu partout sur la 87 en route vers New York. Le vrai grand luxe de rester connecté envers et contre tous.

J’apprécie la puissance du signal, répondant d’abord à mes amis qui sont sans nouvelles de moi depuis presque trois heures, mais j’assouvis surtout mon voyeurisme démocratique. Les réseaux sociaux explosent littéralement, à la veille de ce moment historique. Novembre 2016. J’unis ma voix au concert enthousiaste : dans 24 petites heures, l’homme le plus puissant du monde sera une femme.

J’ai soif de fièvre électorale et je ne m’en cache pas.

Jerry a apporté son appareil photo, l’arme de son métier. Je le reprends – mais quand même pas chaque fois – sur la place de l’accent tonique : photoGRApher, phoTOgrapher. Elle sera élue, il refusera les résultats. Times Square en feu sous les échauffourées partisanes… Tout est possible. On reviendra galvanisés dans notre démocratie nordique, semi-scandinave, immunisée contre ce genre de débordement.

À nous le tourisme politique.

En arrivant à New York, le fond de l’air est lourd. Novembre qui se prend pour mai nous plonge dans un état contemplatif. La ville n’accepte qu’une conversation : le résultat imminent.

Du doute à la consternation à l’affolement à la défaite maintenant possible. Les États qui se colorent de rouge à la télé les uns après les autres nous assomment comme autant de vagues ahurissantes. Les prises électriques sont encombrées des téléphones : les batteries, comme le moral, sont à plat.

Une amie qui travaille comme mannequin à New York nous donne rendez-vous Canal & Bowery. Direction Chinatown. On se lance dans les dumplings, elle porte son autocollant « I VOTED ». Le momentum est surréelit feels like a TV show. La voix de Clara se brise quand elle évoque, horrifiée, son beau-frère qui a fièrement voté pour Trump. Un cri de rébellion libertaire et anti-establishment. Elle l’a appris le matin même sur les réseaux sociaux. Elle craint maintenant pour sa réputation. Ce n’est plus une question d’allégeance, c’est une question d’honneur.

Son beau-frère est pompier de métier, born and raised à Staten Island, le plus rural des cinq boroughs. Il n’a pas qu’appuyé l’ennemi, il claironne aussi publiquement que tous ses collègues font pareil comme lui. L’esprit de corps de la fonction publique.

Avant de nous quitter, Clara me chipe un dumpling au porc : même les mannequins les plus disciplinées ont besoin de réconfort.

Le beau-frère de Clara et tous les pompiers new-yorkais ont peut-être voté Trump, mais ce n’est pas une raison pour démoraliser. J’ai une femme à voir élire.

Mais comme chacun le sait, l’Histoire a déraillé. Passé minuit, dans le petit bar de quartier, les mines sont abattues. La musique s’est tue : le tintamarre est intérieur. Du doute à la consternation à l’affolement à la défaite maintenant possible. Les États qui se colorent de rouge à la télé les uns après les autres nous assomment comme autant de vagues ahurissantes. Les prises électriques sont encombrées des téléphones : les batteries, comme le moral, sont à plat.

Sur le trottoir, les autocollants « I VOTED » répandus comme une pluie de confettis bon marché ont soudainement l’air ridicules.

Un peu plus tard, un autre bar affiche : Election free zone. Je la prends en photo avec mon téléphone à 2 % de batterie. Deux heures du matin passées. Hillary désavouée. On lui a préféré un homme ouvertement misogyne et grossier.

En rentrant à l’appart, je me connecte illico sur le wifi, scrutant le fil de nouvelles du New York Times, du New Yorker, de La Presse. Je descends déjà des kilomètres de Twitter. Je texte Clara : « WTF. » Elle ne me répondra que le lendemain : « Let’s not give up. »

I won’t.

Lendemain de veille

« Jerry, a-t-on intériorisé le système patriarcal au point de voter pour un candidat qui nous méprise? » Je fulmine. En route vers Montréal, on est un peu désaccordés, comme le lendemain d’un party qui aurait mal viré. Mes a priori toujours à l’envers, je suis déterminée à jouer à l’Américaine jusqu’à ce qu’on passe la frontière. Entre révolte et incompréhension, je me sens avant tout investie. Au passage, tout près d’une aire de service sur la 87, Jerry retrouve son sourire : « Besoin de wifi? »

La réponse est oui. Oui, on s’arrête. Mon data a explosé, je suis à sec, j’ai déjà accepté deux surcharges. J’ai besoin de savoir, de comprendre, de lire, de partager, d’haïr. Vite. En plus j’étais à NY, témoin de première ligne de cette catastrophique débandade. J’en ai long à dire sur la rançon de la prospérité, sur la légitimité vociférée.

En mettant fin à la playlist « Retour à la maison » de Jerry sans le consulter, pour chercher un poste de radio où un analyste éclairerait ma lanterne, je viens de mettre le pied dans l’engrenage. Je viens de devenir accro à une substance insidieuse et je ne le sais pas encore.

Je viens de devenir accro à Trump.

Une sur 60 millions

Au début, ça revêt des airs de bonne citoyenneté : je m’informe. Continuellement.

J’ai l’impression que je n’en aurai jamais assez. Si l’indignation, l’étonnement, les fous rires me procurent une poussée d’adrénaline, le down se fait de plus en plus violent. Je creuse dans le passé de Trump comme une archéologue en manque de repères. J’en ai besoin de plus en plus pour sentir un buzz.

Je suis vite sur le piton. Je fais ma revue de presse chaque matin, je lis les tweets dès leur publication, je les analyse, je m’insurge. J’écoute mes balados religieusement.

Presque trois ans que je me délecte à faire découvrir stable genius, Tim Apple, Smocking gun. Covfefe me fait pousser des cris bestiaux.

Dans les soupers d’amis, j’ai d’ailleurs de la difficulté à parler d’autre chose que de balados. Dans ceux que j’écoute, ils ont de la difficulté à parler d’autre chose que des tweets de @realDonaldTrump. Mais plus souvent qu’autrement, je les connais déjà. Dans la routine du matin, c’est d’abord l’écran de mon téléphone qui illumine mon visage alors que je me connecte sur Twitter, prête à commencer ma journée contrariée. Je me dis que je ne suis pas pire que les quelque 60 autres millions d’abonnés. Je cite les plus récents de mémoire et je consulte mon téléphone pour les plus anciens. Je les décortique, je fais des liens entre des tweets de 2012 et d’autres plus récents. J’ai couru des kilomètres de déclarations avec mon pouce.

« En 2014, il a décidé de s’attaquer aux éoliennes, qu’il appelait les “bird killing wind turbines“! »

« En 2012, il a tweeté directement à Robert Pattinson de rompre avec Kristen Stewart! “Be smart, Robert!” »

Presque trois ans que je me délecte à faire découvrir stable genius, Tim Apple, Smocking gun. Covfefe me fait pousser des cris bestiaux. Le lendemain d’un tel souper, en revenant sur « mon épisode Covfefe », mon chum me dit que j’en parlais sans cligner des yeux, hilare, les dents mauves. Même si ce n’est pas drôle, on ose une comparaison au cristal meth.

Je fais peur.

Les yeux rivés sur mon cell, abonnée au prochain esclandre, j’accuse à peine le commentaire qui relève plus de l’intervention que de la raillerie. Je suis déjà sur le prochain dossier, les tarifs, les migrants, l’Iran. Rien ne laisse présager un hiatus, un apaisement. Ma soif reste inextinguible. Même s’il se retrouve moins souvent en une, même si plusieurs chroniqueurs américains appellent à la modération face à son incessant tapage, à ses menaces et insultes, mon algorithme se maintient en sa faveur.

C’est à la nomination de Brett Kavanaugh que mon état se détériore. Je dors moins bien, j’écoute et je réécoute la totalité de son témoignage face au Sénat, j’analyse son non verbal. La parodie de Saturday Night Live avec Matt Damon me fait à peine sourire. J’ai le goût de vomir quand Trump se moque de la présumée victime dans un rassemblement au Mississippi. Je n’en peux plus. Je suis Christine Blasey Ford.

Une amie qui a été victime d’agression sexuelle me remet à ma place : « Non, t’es pas cette femme-là. T’es juste trop fan de Trump. »

Moi, fan? C’est pourtant tout le contraire.

Je déplogue.

THIS IS NOT A DRILL

Avril 2019. Je savais qu’il se laisserait convaincre assez facilement : après tout, on allait faire le tour des incroyables monuments et des musées, admirer toutes ces institutions qui imposent au reste du monde leur conception de la démocratie et de la liberté.

Et c’était au moins cinq degrés plus chaud qu’ici!

Direction Washington, D.C.

Comme pour toute bonne junkie, la rechute n’est jamais loin.

Je croyais avoir bien joué mes cartes, mais mon amoureux a vu clair dans mon jeu quand je lui ai parlé d’une superbe terrasse sur le toit d’un hôtel. Mon Google map indiquait clairement la position voisine de la Maison-Blanche. Il faut dire que j’ai en main l’horaire de Trump, à la minute près (son daily schedule est publié chaque jour en ligne par le bureau de presse de la Maison-Blanche). Je suis revenue en force. Déjà qu’il me voyait sursauter, fébrile, à chaque son d’hélicoptère ou d’avion, concluant immédiatement à l’arrivée de Marine ou d’Air Force One, il savait que notre 5 à 7 impliquerait une traque à Trump.

J’ai des jumelles.

J’épie les imperceptibles changements dans les faits et gestes de la sécurité.

Notre « fin de semaine de congé » se transforme vite en chasse à l’homme.

« On va au memorial des vétérans de la Guerre de Corée? »

« On n’a pas le temps. Il arrive dans 7 minutes pour son lunch avec Mike Pence. Surveille le South Lawn, je le prends à revers par Pennsylvania. »

Il faut dire que l’année qui suit l’élection de Trump, je me rends six fois aux États-Unis en six mois. Je me justifie en disant que Dany Laferrière a bien écrit son autobiographie américaine en sillonnant les États-Unis.

En me comparant à Dany Laferrière, je montre déjà des signes de fragilité mentale.

Sur le bateau de croisière à Chicago, sous une fine pluie glaciale, je me positionne de façon à pouvoir bien affronter l’International Trump Tower de face. À Miami, je soupèse la possibilité de me rendre aux portes de Mar-a-Lago. J’ai de longues discussions sur l’avenir des États-Unis avec chaque barmaid, vigneron ou hôte Airbnb croisé à Portland, Oregon.

Je trouve des billets pas chers, je dévalise mes propres bonidollars. Je brandis des arguments en faveur du dollar américain, je reconnecte avec d’anciens amis de mon passé de monitrice dans un camp de vacances au Vermont. Up for a visit?

Ce n’est qu’à Hawaï, que je réalise que j’ai peut-être poussé un peu loin. On aperçoit les bases militaires à Kauai et on se souvient qu’on est le point américain le plus rapproché de la Corée du Nord, qui conduit de plus en plus de tests de missiles balistiques intercontinentaux. Trump joue du coude de façon schizophrénique avec un Kim Jong-Un tout aussi imprévisible que lui. Je reste accrochée à son emploi du temps. Je sais qu’il joue au golf encore aujourd’hui.

Petit matin bucolique dans un Airbnb trop cher, à se demander si les chaises longues font ou non partie de snorkeling equipment à notre disposition. Soudain, une alerte sur mon téléphone :

« BALLISTIC MISSILE THREAT INBOUND TO HAWAII. SEEK IMMEDIATE SHELTER. THIS IS NOT A DRILL. »

Nous sommes trois à arrêter de respirer (dans mon délire politique, j’ai aussi convaincu une amie de se joindre). On ferme les fenêtres, on barre les portes.

Il a fallu 38 minutes pour que la défense américaine se rétracte sur Twitter. On a eu le temps de contacter notre hôte Airbnb (comme s’il pouvait autant nous recommander un bon resto que nous sauver de la fin du monde), d’écrire à ma grande sœur que je l’aimais, que je m’excusais d’avoir lu son journal intime à 10 ans et qu’un missile balistique fonçait probablement sur moi.

Il m’a fallu « frôler la mort » pour réaliser que je voyage dans son pays pour me rapprocher de lui.

Que je voyage surtout pour visiter un vide qui ne sera jamais comblé.

  

Addict

Le mot addict vient du latin addictus, qui se traduit par « se consacrer, sacrifier, trahir et abandonner – faire esclave ». Aux yeux de la loi romaine, une addictus devenait esclave par ordre de la cour.

Se faire esclave.

La dopamine sécrétée par mon cerveau lors de ma revue de presse quotidienne serait la même que celle ressentie par les dépendants aux machines à sous. L’impulsion incontrôlable, l’éphémère sentiment de plénitude, l’adrénaline.

S’ils assouvissent leur dépendance, obtiennent leur dose – get their fix – les addicts ne réalisent pas que leur qualité de vie diminue.

Même si je ne le cherchais pas, même si je voulais l’éviter, impossible, il finira toujours par me trouver. Il est dans mon New Yorker, il est dans l’équipe de curling de mon frère, il est dans Saturday Night Live, il est dans les onglets ouverts sur mon ordinateur. Il est surtout dans la nouvelle fonction « temps d’écran » de mon iPhone. En presque trois ans, il a triplé.

Il est dans mon New Yorker, il est dans l’équipe de curling de mon frère, il est dans Saturday Night Live, il est dans les onglets ouverts sur mon ordinateur. Il est surtout dans la nouvelle fonction « temps d’écran » de mon iPhone. En presque trois ans, il a triplé.

Je sens que je passe vite sur les autres enjeux politiques, surtout ceux de mon pays. Je ne suis plus au courant de la politique canadienne : « Qui ça, Wilson-Raybould? David MacNaughton est notre ambassadeur aux États-Unis? » J’ai toujours besoin d’une référence à Trump pour conserver mon intérêt. Je rafraîchis les pages de mon « fil de presse maison » aux demi-heures. Je sursaute à chaque notification. Mais l’idée que ce réflexe est motivé par un sens de responsabilité civique est aussi ridicule que de prétendre que c’est par amour pour le système d’éducation que je réécoute Dangerous Mind chaque année. Mon obsession serait-elle, comble d’ironie, apolitique?

En étant esclave, je ne suis plus libre ou critique. Je suis subjuguée. Le mi-mandat déjà derrière nous, je me sens toujours dans une impasse. Trump consume toujours autant mon oxygène médiatique et politique. À l’idée de sa réélection, j’ai mal au ventre. Mais j’imagine mes matins sans lui et j’angoisse. Si je veux être cohérente, il faut que je me prépare au grand vide, à m’arracher aux choses trop acquises.

Comment résister à la tentation, détourner le regard, m’imperméabiliser? Je peux bien sûr voyager à l’extérieur des États-Unis, désactiver les applications. Mais en pleine campagne préélectorale, il serait malsain, voire irresponsable, de ne pas m’informer, non?

Le pouce me démange. Est-ce vrai que son taux d’appréciation a augmenté dans les sondages? Rumeur radiophonique matinale. Il ne faudrait pas. Surtout pas. On ne peut pas se taper un autre quatre ans de ça.

En cherchant l’information, l’écran de mon téléphone me renvoie mon propre reflet. Qu’est-ce que j’appréhende le plus? Sa réélection ou mon sevrage?

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