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Transformer une polyvalente montréalaise grâce à l’immersion hip hop

Portrait de Michael Lipset (High School High, mais en meilleur)

Par
Frédéric Guindon
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Américain installé à Montréal depuis août dernier, Michael Lipset poursuit un doctorat en éducation à l’Université McGill. Rien de bien anormal. Mais ce qu’il s’apprête à faire avec ses consorts dans une petite école secondaire anglophone de Saint-Henri constitue une véritable révolution: l’institution deviendra la première école secondaire canadienne avec immersion en «art urbain». Tournée des classes avec un gars qui veut utiliser le hip-hop pour garder les jeunes sur les bancs d’école. TEXTE FRÉDÉRIC GUINDON PHOTOS DOMINIQUE LAFOND

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J’aime le rap depuis ma tendre enfance. Au début, je pense que ça me plaisait parce que ça faisait peur au monde, en particulier aux adultes. Avec le temps, j’ai compris que c’était bien plus que de la musique. C’était une culture à part entière: le hip-hop. Cet univers parallèle que je découvrais avait ses propres codes, ses propres valeurs, ses propres figures divines. Bref, il avait une existence à part entière, et je m’y identifiais de plus en plus. Je considérais le hip-hop comme une forme d’expression tout ce qu’il y a de plus légitime — n’en déplaise aux bien-pensants qui n’y voyaient à l’époque qu’une mode de membres de gangs de rue mal élevés.

Qui aurait cru qu’un jour, le hip-hop serait un moyen d’intéresser les jeunes à l’école secondaire?

Un jour, j’ai demandé à un bonhomme avec qui je travaillais ce qu’il pensait du rap. Sa réponse? «Moé, me faire engueuler par un nègre su’a poud’, j’aime pas ça.» Décidément, le hip-hop avait du chemin à faire pour être accepté par le grand public. (Et le respect en avait encore plus à faire pour se rendre dans la tête des êtres aigris et racistes.) Ainsi, qui aurait cru qu’un jour, le hip-hop serait un moyen d’intéresser les jeunes à l’école secondaire?

Avec un sourire en coin, j’ai pris le chemin de la James Lyng High School, au cœur du quartier montréalais Saint-Henri!

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À peine 15 ans après ma navrante discussion avec un collègue de travail réactionnaire, c’est pratiquement chose faite. Des gens comme Michael Lipset travaillent d’arrache-pied à révolutionner la manière dont on enseigne au secondaire, et ce, en y intégrant les quatre éléments du hip-hop: le rap, le breakdance, le graffiti et le DJ-isme. In Yo’ Face, Vieux Schnock! C’est donc avec un sourire en coin que j’ai pris le chemin de la James Lyng High School, au cœur du quartier montréalais Saint-Henri, pour comprendre comment ils allaient la transformer, graduellement, en une école d’immersion en arts urbains.

L’école secondaire: same old, same old

James Lyng serait une école secondaire comme la majorité de celles qu’on trouve au Québec si ce n’était de deux choses. De un, elle ne compte que 147 élèves, ce qui est vraiment peu. Et deuzio, l’école a l’un des taux d’obtention de diplôme parmi les plus faibles de la commission scolaire.

Passionné d’éducation et artiste rap à ses heures.

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Malgré tout, quand on entre dans l’établissement, on ne ressent pas ce clivage. Ce qu’on y voit, on pourrait le voir partout ailleurs. Des filles de 15 ans munies d’appareils dentaires et/ou d’acné gossent sur leur cellulaire, pendant que des gars de 15 ans munis d’appareils dentaires et/ou d’acné gossent sur leur cellulaire. Peut-être qu’ils cherchent un moyen d’entrer en contact dans la vraie vie, qui sait…? Alors que je me rappelle ma propre acné juvénile, Lipset surgit de nulle part et m’accueille chaleureusement. Véritable passionné d’éducation et aussi artiste rap à ses heures, il a laissé ses baggy pants chez lui et arbore plutôt un pantalon et un chandail à manches longues noires qui dissimulent assez bien sa fascination pour le hip-hop. Puis, il me guide dans les corridors, jusqu’à la classe de musique de troisième secondaire où il donne un atelier. Je n’ai pas mis les pieds dans une école secondaire depuis la fin des années 1990 et je me dis qu’on a beau avoir inventé la téléportation et les hologrammes depuis, il n’en demeure pas moins qu’une polyvalente, ça reste toujours bien une polyvalente: les effluves de poutine me titillent l’olfaction alors que les clameurs ado-viriles qui retentissent des tables de baby-foot me percutent les tympans.

Le cours le plus chill de l’histoire de l’enseignement

La classe dans laquelle on arrive est bizarre. En fait, ce n’est pas une classe. C’est plutôt un local dans lequel se trouvent quatre postes informatiques, une grosse table/lutrin et deux cabines peintes comme des voitures du métro de Montréal. Celles-ci sont en réalité les deux modules d’un studio d’enregistrement qui a abouti à James Lyng après un drôle de détour par la prison de Bordeaux. D’un côté, on trouve une énorme console et des guitares; de l’autre, un micro sur un pied. C’est là que la magie opère.

Le gros beat résonne assez fort dans toute la pièce, avant même que le cours ne commence.

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Pendant que les élèves arrivent au compte-goutte, j’observe deux messieurs plus âgés, dans la fin vingtaine-début trentaine je dirais, et visiblement pas étudiants. Le premier joue du clavier électronique, tandis que le second pianote sur un ordinateur. J’apprendrai plus tard qu’ils sont de la formation Nomadic Massive, un des collectifs hip-hop montréalais les plus en vue, et qu’ils sont impliqués depuis longtemps (avant l’arrivée de Lipset, en fait) dans les ateliers musique de l’école. Le gros beat qu’ils génèrent ensemble résonne assez fort dans toute la pièce et déjà, avant même que le cours ne commence, Lipset est au micro en train de rapper en compagnie d’un jeune. Je ne sais pas trop ce que fait notre principal intéressé, mais il a l’air de lui faire réviser une quelconque notion évoquée dans un cours précédent. I Got A Story / I – I – I Got A Story / You Ain’t Tellin It Right ! Tranquillement, la classe se peuple. Quand ça commence officiellement, je constate, non sans surprise, qu’ils ne sont que huit ou neuf dans le groupe. Et je réalise aussi que le prof, ce n’est pas Michael Lipset. Le «vrai» prof de musique, c’est Nathan, et Lipset, lui, est plutôt là à titre d’«artiste enseignant», dont le rôle est de faire le «pont culturel» entre les élèves et le corps enseignant. (Nous y reviendrons dans quelques paragraphes.)

On est très loin de la bonne vieille classe d’école secondaire où un adulte sérieux exige le silence.

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En tout cas, pour l’heure qui suivra, j’assisterai probablement au cours le plus chill de l’histoire de l’enseignement, et pourtant, aucun élève ne s’est pogné le beigne. Ils ont tous appris quelque chose. Parce que Lipset leur a enseigné à compter les beats dans une production hip-hop, à compter les bars (les mesures, en français) et à calculer le nombre de mesures dans un verse de rap, tout en leur montrant qu’un verse de rap typique contient 16 bars. Ils ont ensuite sorti les feuilles mobiles sur lesquelles ils avaient commencé à écrire des paroles au dernier cours et ont achevé celles-ci pour obtenir un verse de rap de 16 bars. Les moins gênés ont tendu leur feuille à Lipset pour que ce dernier rappe devant toute la classe, accompagné des deux musiciens de Nomadic Massive. Comme c’est toujours un peu le cas dans une classe de secondaire 3, ça semi-niaisait, ça gossait sur son cellulaire, ça se tirait la pipe — mais, au final, ça travaillait réellement. Dans le lot, il y en avait tout de même un qui n’avait pas envie de faire de rap, mais il s’est installé à un ordinateur pour peaufiner l’un de ses beats. Personne n’en a fait de cas. Au contraire: les deux enseignants sont allés le voir pour lui donner des conseils. Bref, on était très loin de la bonne vieille classe d’école secondaire où un adulte sérieux exige le silence pendant qu’il donne ses explications et que 30 jeunes assis à autant de pupitres retiennent leur respiration pour ne pas finir en retenue.

Faire une différence en prenant un chemin… alternatif

En entrevue après ce spectacle pour le moins étonnant, Michael Lipset nous a livré le secret de sa Caramilk personnelle. Pour le jeune pédagogue, tout commence avec la révélation qu’il aura après la lecture du livre Slam School, de Bronwen E. Low, que sa mère lui offre.

Il veut faire une différence, et que pour faire ça, il doit jumeler son expertise en éducation avec son expérience artistique.

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Possédant alors une entreprise de tutorat académique, et captivé par l’éducation basée sur le hip-hop (un courant de plus en plus en vogue chez nos voisins du Sud), il songe aux études supérieures pour mettre à profit sa vision. Il réalise qu’il veut faire une différence, et que pour faire ça, il doit jumeler son expertise en éducation avec son expérience artistique. En effet, Lipset trouve le temps — on ne sait où — pour enregistrer des chansons, les publier, tourner des vidéoclips et faire des spectacles. Cette combinaison d’éléments (son amour pour la pédagogie et le hip-hop) aurait des répercussions nettement plus considérables sur ses élèves ou ses auditeurs que son seul travail d’éducateur ou son unique parcours artistique. Quand des circonstances personnelles l’amènent à Montréal, sa mère lui rappelle que l’auteure de Slam School y enseigne, à l’Université McGill. Il profite donc de l’occasion pour la rencontrer. Elle lui parle alors d’un projet sur lequel elle travaille dans une école publique traditionnelle — qui se trouve non seulement ankylosée par des problèmes d’engagement étudiant, mais aussi par de piètres résultats académiques — et qui est en processus de se transformer en une école alternative axée sur les arts urbains. Bref, tous les astres étaient alignés pour que Michael Lipset débarque officiellement à Montréal avec la mission de mener à bien son projet de recherche.

“Breakdancer” la circonférence du cercle

Pour mon interlocuteur, intégrer des «artistes enseignants» dans les classes leur permet d’agir en tant que «courtiers culturels» entre l’école et les élèves. Il s’agit d’aider à créer un pont, une connexion entre individus issus de différents contextes sociaux, de diverses réalités. Déjà, certaines classes sont «entièrement immergées» dans les arts urbains — c’est le cas pour la musique et l’art —, tandis que d’autres le sont partiellement. Pour celles-là, on adopte une approche créative: des artistes enseignants sont invités à venir donner des leçons sur des sujets bien précis. Pensons par exemple à un breakdancer invité à illustrer les notions de géométrie par la danse (une activité qui a vraiment eu lieu dans la classe de l’enseignant Jake Roberts, grâce à la recherchiste Debora Friedmann et à la performance de Johnny-Walker Bien-Aimé!).

Si vous ne vous préoccupez pas des besoins fondamentaux des étudiants avant d’essayer de les éduquer, alors vous allez échouer.

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D’ici la fin de l’année, tous les élèves de l’école devraient être en contact avec les arts urbains, dans au moins une matière. Cette intégration a plusieurs buts. D’abord, on veut résoudre le problème de l’engagement académique en classe. Ensuite, on souhaite renforcer une culture d’école saine et familiale, où l’on répond aux besoins primaires des jeunes. «Si vous ne vous préoccupez pas des besoins fondamentaux des étudiants avant d’essayer de les éduquer, alors vous allez échouer. C’est certain», clame Lipset avec fermeté. Je lui demande alors si c’est la raison pour laquelle les élèves sont autorisés à utiliser leur téléphone cellulaire dans ses cours. «Bien sûr! rétorque-t-il. Toutes les écoles se demandent comment agir devant cet enjeu. Ici, certains profs ne le permettent pas, mais d’autres, par exemple, mentionnent qu’il est autorisé pour 15 minutes — le temps de faire leur recherche, pour les périodes de travaux personnels ou pour écouter de la musique. Mais le travail doit être fait. Je le vois comme une opportunité. Les étudiants n’éteindront pas leur cell juste parce que dans ton temps, ça ne marchait pas comme ça. L’un de nos buts est aussi d’incorporer la technologie.»

Bâtir un être humain plus complet

Tous les changements apportés dans l’établissement scolaire sont basés sur une approche que l’on définit «pertinente culturellement»: «Pour les élèves, c’est encore plus que d’apprendre par le moyen des arts urbains. C’est de les connecter à leur apprentissage par une prise de conscience critique, une pédagogie qui les rend actifs et impliqués dans leur communauté», explique Lipset.

Il a bien compris que les écoles ne doivent pas être comme des usines à saucisses.

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«Le système d’éducation, le système économique et le système judiciaire influencent notre vie: on est à leur merci. Si on peut arriver à faire émerger l’esprit critique des jeunes — au sein d’un contexte où ils peuvent interagir avec la science, par exemple —, on aura fait beaucoup de chemin. On a un prof qui est en train de monter un atelier de réparation de vélos avec ses étudiants. C’est pas juste pour leur apprendre la physique, les forces, les déplacements ou les engrenages: tout ça est aussi un prétexte pour aborder le transport, la pollution, la santé, le bien-être, etc.» Michael Lipset approche la pédagogie et l’éducation d’une façon résolument orientée vers l’avenir. Si quelqu’un a compris que les écoles ne doivent pas être les usines à saucisse qu’on peut voir dans le film The Wall, de Pink Floyd, c’est bien lui. Il est convaincu que les institutions scolaires doivent davantage prendre en compte les particularités, les aspirations, les désirs et les besoins de chaque personne. Et qu’avec l’apprentissage facilité par la présence du hip-hop et des autres arts urbains, les élèves devraient pouvoir s’épanouir davantage dans leur environnement scolaire. «Les écoles peuvent être tellement plus que ce qu’elles sont. Elles doivent être un centre culturel au cœur d’une communauté — pour les élèves, les parents, les profs, les familles. Et c’est ce qu’on essaie de bâtir ici, à James Lyng», conclut-il.

Pour découvrir cette journée en images, voyez les magnifiques photos prises par Dominique Lafond juste ICI!

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