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25 mai 1952
Un bagnard s’est évadé hier soir du pénitencier et il n’a pas encore été retrouvé. Il avait à peine servi un mois sur une peine de deux ans. Il a plu toute la journée.
Sa couverture de cuir usée, patinée par les années, raconte des histoires à elle seule. Les pages jaunies murmurent des souvenirs effacés. Les modestes agrafes qui retiennent le tout semblent à peine contenir les mystères qui sommeillent à l’intérieur. Une promesse d’évasion.
L’œuvre est signée par la plume du Matricule 7297 : Jean-Guy Bousquet.
Plus qu’un simple récit, le journal d’une captivité se présente comme une dissection quotidienne d’une liberté arrachée. Chaque page murmure les échos d’une vie engloutie par l’ennui, un océan de gris où l’espoir se dissout nuit après nuit. Ce recueil artisanal, ponctué de dessins, de poèmes et d’errances, n’y fait pas exception.
Mais le livre que j’ai entre les mains est aussi le vestige d’un passé caché, honteux, longtemps maintenu à l’abri des regards.
« Tout a été fait pour effacer les traces de ma famille », déclare la fille de l’auteur, Suzanne Bousquet, qui a enquêté pendant près de dix ans sur son héritage familial. L’histoire qui suit est le fruit de ses efforts et de sa générosité à la partager.
Pour percer les mystères de ce grimoire énigmatique, il faut donc retourner dans le passé et comprendre comment la petite histoire raconte souvent la grande, et que celle-ci n’appartient jamais à un seul personnage.
Car l’histoire des Bousquet se dévoile comme une fresque historique où s’entrelacent richesses, adultères et crimes, révélant le destin tragique d’une lignée autrefois prestigieuse, désormais oubliée. Pourtant, son récit éclaire d’un jour nouveau les événements de la première moitié du XXe siècle, mettant en lumière l’émergence du Québec inc. et de l’entrepreneuriat canadien-français.
L’aube d’une grande destinée
Notre histoire débute en 1900 avec la naissance de Charles-Omer Bousquet à Drummondville. Peu après, ses parents déménagent à Montréal alors qu’il est encore enfant.
Quelques temps après la fin de ses études primaires, Charles-Omer est confronté aux dures réalités du monde ouvrier en rejoignant son père à l’usine de l’Imperial Tobacco du quartier Saint-Henri, où les conditions de travail ne sont pas sans rappeler les sombres descriptions des romans de Charles Dickens.
Loin de se laisser dévorer par la routine de l’usine, l’adolescent fait au contraire preuve d’une ambition remarquable. À seulement 15 ans, Charles-Omer s’inscrit à l’École des Hautes-Études Commerciales. À peine deux ans plus tard qu’il est déjà publicitaire à Toronto, toujours pour le compte du grand cigarettier.
De retour dans la métropole québécoise en 1918, il rejoint les rangs du cabinet comptable Creek, Cushing & Hodgson. Au cours des années 20, il poursuit ses études en suivant des cours du soir à l’École de Commerce de l’Université McGill.
Dans l’art des choses, quand les affaires prospèrent, il est souvent coutume de consolider une union. C’est ainsi qu’il épouse une femme d’une grande beauté : Dorothy Beaudin.
Néanmoins, leur histoire commence sous le voile du mensonge. En effet, la jeune femme lui fixe un rendez-vous devant les bureaux de la Bell Telephone Company, prétendant y travailler. En vérité, Dorothy est domestique au sein d’une famille aisée de Westmount.
Née sur l’île Miscou, un havre de pêcheurs isolé du Nouveau-Brunswick, elle a grandi dans un environnement battu par les vents et les vagues. Cette île tourbeuse est le théâtre d’une vie âpre, marquée par les ravages de l’alcoolisme qui n’ont pas épargné sa famille composée de dix enfants.
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C’est dans un modeste appartement de la rue Drolet que s’installe le jeune couple alors qu’ils attendent la naissance de leur premier enfant. Jean-Guy voit le jour le 14 décembre 1925. Trois autres nourrissons suivront : Muriel, Rollande, et Michel.
Le métier de Charles-Omer lui permet d’observer de près les rouages économiques et sociaux du Montréal d’antan. Il est frappé par la sous-représentation des Canadiens français au sein des propriétaires et des conseils d’administration, tous deux étant largement dominés par des intérêts anglophones.
En 1935, la Grande Dépression frappe durement le continent. La misère s’installe et le pain devient un symbole crucial de survie. Animé par une ambition longuement nourrie, Charles-Omer décide de se lancer dans l’industrie boulangère. Il parvient à persuader un groupe de notables de l’aider à acquérir une entreprise en difficulté, puis contracte un prêt auprès de la Ogilvie Flour Mills pour acquérir deux autres boulangeries, donnant ainsi naissance à Pain Suprême Limitée.
Un moment qui marquera un tournant décisif dans la vie de l’homme d’affaires.
Un pionnier publicitaire
Véritable visionnaire en matière de marketing, bien en avance sur son époque, il avait saisi l’impact de la publicité et de la communication pour garantir le succès d’une entreprise.
Il fut l’un des premiers à utiliser des campagnes multiplateformes pour promouvoir sa chaîne de boulangeries. Ses publicités, très appréciées des enfants, étaient diffusées au cinéma, dans les journaux et à la radio. De plus, il organisait des concours et des événements grandioses, notamment au Forum de Montréal.
« En octobre 1936, mon grand-père passe donc de 75 à 200 chevaux », détaille Suzanne au sujet de la capacité de livraison de l’entreprise.
L’ascension fulgurante
Propulsée par le succès de la boulangerie, la famille Bousquet s’invite parmi l’élite. En 1937, Charles-Omer acquiert une somptueuse demeure de 26 pièces située à Outremont. D’inspiration coloniale américaine, cette résidence est considérée comme l’une des plus majestueuses du quartier fréquenté par la bourgeoisie canadienne-française. Sa situation privilégiée, face à l’hôtel de ville, cristallise le nouveau statut des Bousquet.
Le couple engage servantes, chauffeur privé et offre à ses enfants une éducation de choix, les inscrivant dans les meilleures écoles et leur dispensant des leçons de piano et d’équitation. Tous ces efforts visent à leur garantir un avenir radieux.
Un empire gourmand
Pain Suprême Limitée connaît une croissance exponentielle. L’entreprise devient rapidement le plus grand complexe de boulangeries au Canada, employant près de 1000 personnes.
Charles-Omer savoure sa nouvelle fortune. Il commande du champagne par caisses et offre des cognacs de qualité aux membres de la haute société, fréquentant les politiciens influents de l’époque tels que Mackenzie King, Maurice Duplessis et Camillien Houde.
L’ouvrier du bas de la ville est désormais un homme d’influence.
Femme extravagante au tempérament impétueux, Dorothy dépense également sans compter, persuadée que « le ciel n’a pas de limites ». Au sein d’un monde régi par des conventions, elle se distingue par un caractère volcanique capable de passer de la tendresse à la fureur en un clin d’œil. Une force à la fois glamour et indomptable.
Un homme aux ambitions multiples
Charles-Omer ne se contente toutefois pas de son succès dans les affaires. Attiré par les cercles du pouvoir, il se lance également dans la politique municipale, se présentant sans succès à deux reprises à la mairie de Montréal.
Suzanne suggère toutefois que les ambitions politiques de son grand-père étaient davantage motivées par le désir de notoriété et de partager ses convictions avant-gardistes que par une véritable aspiration à servir dans la sphère publique.
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À la fin des années 1930, Charles-Omer se démarque en effet par des idées progressistes.
Pacifiste convaincu, il s’oppose à la conscription, déclarant qu’il ne souhaite pas voir « Ottawa envoyer les gens de Saint-Henri à la boucherie européenne » (Le Devoir, 1938).
Il était également un ardent défenseur du droit de vote des femmes, plaidant pour une meilleure reconnaissance de l’électorat féminin.
Charles-Omer s’est aussi distingué comme anticlérical féroce, osant ouvrir ses commerces le jour du Seigneur. Cette pratique, en rupture avec les normes religieuses de l’époque, lui a valu une confrontation avec l’évêque de Montréal lui-même.
Le déclin d’un couple flamboyant
Égarée dans un monde d’opulence où son mari est peu présent, Dorothy sombre dans la bouteille de l’ennui. Soucieux de son bien-être, Charles-Omer ouvre au nom de son épouse une chaîne de boutiques de lingerie, baptisées Mary Morgan, dans l’espoir de lui donner un nouveau souffle. Cependant, il ne se doute pas que cette décision sonnera le glas de leur bonheur conjugal. Incapable de gérer les boutiques, Dorothy est rapidement dépassée par la situation. L’adultère devient peu à peu la réponse à leur ressentiment mutuel.
Le couple dormant désormais dans des chambres séparées et cadenassées ne se communique que par de brefs messages empreints d’amertume, l’un d’eux portant l’insulte cinglante « You mean little frog ».
En 1940, lors d’un séjour au Laurentides Inn, Charles-Omer fait la rencontre de Rita Morache, à peine 19 ans. Employée de l’hôtel, celle-ci est passionnée par le monde des affaires, habile à la conduite, à la natation et à l’équitation, offrant un contraste saisissant avec la festive Dorothy. C’est le début d’une grande histoire d’amour clandestine.
De son côté, Dorothy, bien qu’anglophile, tombe sous le charme d’un certain François Forget. Souhaitant se rapprocher de lui sans éveiller les soupçons, elle orchestre un mariage entre sa fille Rollande, âgée de 17 ans, et Charlemagne, le jeune frère de son amant.
Le fils insoumis
Durant son adolescence, Jean-Guy se distingue comme le cancre de la famille, multipliant les farces et les actes de sabotage. Malgré les tentatives de son père de lui inculquer des manières raffinées en l’envoyant dans des écoles prestigieuses, il demeure un élève indiscipliné. Son comportement imprévisible et parfois violent devient une source d’inquiétude grandissante pour ses parents.
Le lien indéfectible qui l’unit à sa mère ne l’empêche pas de rejeter fermement toute tentative de le remettre sur le chemin de la vertu. En 1942, la méfiance de Charles-Omer envers son fils le pousse à s’acheter un revolver qu’il cache sous son oreiller. Une mesure qui ne parvient toutefois pas à endiguer la mystérieuse série d’incendies qui se déclenchent dans leur maison d’Outremont.
Hissé au rang des hommes d’affaires les plus éminents du pays, le père acquiert de somptueuses propriétés dans les Laurentides, dont une villa à Mont-Tremblant, et assouvit sa passion pour les courses de chevaux en inscrivant ses pur-sang au légendaire Kentucky Derby. Son fils aîné, en revanche, s’engage sur une voie dangereuse, accumulant les petits larcins, dérobant de l’argenterie et la voiture de son oncle.
Un mirage de passion
En pleine Seconde Guerre mondiale, Jean-Guy développe un vague intérêt pour la mécanique aéronautique. Y percevant une opportunité, son père l’envoie à Tulsa en Oklahoma, où les chantiers de construction d’avions de combat et de formations pour l’armée de l’air américaine bat son plein régime, en prévision du front européen.
Malgré le financement de sa formation, Jean-Guy se montre peu assidu et néglige ses études. Cette désinvolture envenime une relation déjà houleuse avec son père.
La fin du robinet
Alors que Rita assume désormais la direction des Mary Morgan, les dépenses extravagantes de Dorothy atteignent un point de rupture en 1949. En juin de cette année-là, Charles-Omer commence à informer les marchands et fournisseurs qu’il ne paiera plus les comptes des siens. Il reçoit rapidement de la part de l’avocat de Dorothy une requête de demande de séparation. Les procédures s’annoncent longues et acrimonieuses.
Pendant la désintégration parentale, Jean-Guy s’enfonce dans la délinquance. Il se livre au vol et à la revente de pièces d’argenterie familiale. Il loue également, aux frais de son père, des voitures de luxe pour impressionner ses conquêtes
Finalement, Charles-Omer prend la décision de couper les vivres à la fois à son fils et à sa femme.
Jean-Guy, un colosse de 6 pieds 2 pouces, se laisse emporter par la colère et agresse sauvagement son père, le laissant au seuil de la mort. Au terme de l’altercation, le fils s’enfuit juste avant l’arrivée de la police et trouve refuge dans les terres reculées du Vermont.
Le début du temps
Sous l’insistance de sa mère, il revient au Québec, mais est immédiatement arrêté. Condamné à la prison de Bordeaux, l’évaluation psychiatrique ordonnée par son père ne change rien : Jean-Guy est déclaré responsable de ses actes.
Malgré le verdict, son comportement demeure tout aussi turbulent une fois derrière les barreaux. Ses écarts de conduite le mènent au trou pendant de longs moments et sa tête est mise à prix par d’autres détenus.
Le cœur du père est tiraillé entre l’amour inconditionnel qu’il porte à Jean-Guy et la réalité des actes de ce dernier. Face au dilemme cornélien de voir son fils condamné à 14 années de prison, Charles-Omer retire sa plainte pour agression grave, tout en maintenant celle pour vol par effraction.
Sous un accord discret avec le juge, le fils est contraint de quitter le Québec sans possibilité de retour. Sa petite amie Rachel le rejoint brièvement à Windsor, en Ontario. Mais incapable de résister à l’appel de Montréal, il y retourne malgré tout. Apprenant son retour, son père lui fait parvenir via son chauffeur un billet pour Vancouver. Cependant, Jean-Guy choisit de revendre le billet, épouse Rachel mais, sentant son malaise, il se met en colère et détruit sa bague devant ses yeux horrifiés. Il est alors arrêté en possession d’un revolver de calibre .38.
Jean-Guy retourne à la prison de Bordeaux avant d’être transféré au Pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul, pour y purger l’intégralité de sa peine.
Deux années l’attendent dans une minuscule cellule infestée de coquerelles et sans eau courante. Il a 25 ans.
Dorothy, déterminée à obtenir la libération de son fils adoré, ira jusqu’à proposer une somme d’argent au directeur de la prison et des fourrures à sa femme.
Un livre et sa misère
« Voici un document très étrange », confie Éric, l’un des spécialiste du Centre d’archives de Laval, en retirant délicatement le livre de sa protection de plastique.
La minuscule calligraphie à l’encre de Chine nous offre une incursion unique dans la vie carcérale au sein du Pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul au début des années 1950. Rédigé à l’intérieur même de cette prison lavalloise aujourd’hui abandonnée, il constitue un précieux témoignage sur les conditions de vie de cette époque.
27 août 1951
Le détenu Déry s’est fait tuer ce matin en glissant sous les roues arrières du camion qui le transportait. L’officier ne lui a donné aucun soin et l’a déposé sans façon dans la boîte du camion fatal pour l’envoyer à l’hôpital. Le sang coulait à flots. Trois prisonniers horrifiés par le spectacle ont perdu connaissance.
On ne connaît pas les motivations derrière sa rédaction, mais ses pages se trouvent émaillées de collages, de billets, de dessins et de poèmes empruntés à des maîtres tels que José de Espronceda ou Guillaume Apollinaire. On y déniche aussi des coupures de journaux évoquant les succès de son père, ainsi que des photographies de somptueuses réceptions. Les voyages opulents de sa famille à travers l’Europe y sont immortalisés, juxtaposant la richesse de ses origines à la dure réalité de sa condition pénitentiaire, où chaque journée de labeur ne lui rapporte que 80 sous.
10 août 1951
Descarreaux est libéré ce matin après avoir servi trente-sept mois. C’est trop de temps pour un être humain.
Au fil des mois se dessinent ses états d’âme tourmentés. Une perception tenace d’être victime d’une injustice étreint Jean-Guy, qui le fait se sentir abandonné et rejeté par ses proches.
Le récit dévoile également la relation touchante qui se noue entre Jean-Guy et M. Brennan, le gardien du magasin. Malgré leur grande différence d’âge, une connexion sincère teintée d’une dimension paternelle s’épanouit entre ces deux hommes. M. Brennan lui offre régulièrement des barres de chocolat. Par-dessus tout, il jouera un rôle crucial dans l’obtention de la libération conditionnelle de Jean-Guy.
Le contenu des journées oscille entre l’aspect tragique de la réalité carcérale ; tensions, bagarres et suicides sur son aile à des éléments plus anodins, comme la prolifération des moustiques en été ou la visite inattendue du « Rocket ». Des expériences militaires de la Deuxième Guerre viennent s’entremêler avec des récits plus intimes, tels que la lecture de la paume des mains ou des coupes de cheveux entre détenus.
L’atmosphère des écrits se teinte également de moments de festivités ou de petites nostalgies, avec la fabrication de maquettes d’avions en souvenir du temps passé à Tulsa.
Jean-Guy trouve une certaine fierté dans les leçons d’anglais qu’il dispense à son ami Paul Bellegarde. « Au moins je pourrai dire que j’ai accompli quelque chose de bien durant mon emprisonnement. »
Les pages sont également ponctuées par les lettres réconfortantes de sa mère, se concluant par la phrase « Thinking of you always, Mom ».
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Cependant, il ne peut échapper au sentiment de fatigue doublé d’ennui qui l ’accable au quotidien. Sa routine se compose de petits boulots, de parties de balle-molle et d’échanges de tabac, mais surtout, d’une obsession nommée Rachel.
Jeudi 11 janvier 1951
Aujourd’hui c’est l’anniversaire de naissance de ma Rachel. Je lui avais promis que cette journée serait à nous… Je l’aime beaucoup, beaucoup trop, peut-être. Il m’est impossible de la chasser de mes idées tellement elle me hante. Pense-t-elle à moi…
Le passage de Jean-Guy Bousquet au sein du Pénitencier de Saint-Vincent-de-Paul croise également celui d’un personnage étonnant, le prince Nicol. Son père, le comte Philippe Nicol, fut le fondateur, en 1913, du Palais des Nains, un musée insolite situé sur la rue Rachel à Montréal. Condamné pour vol de tabac sur l’avenue Mont-Royal, le prince deviendra à sa sortie un lutteur de renom sur le territoire américain.
De Laval au bayou
Après avoir purgé un peu plus d’un an de sa sentence, près de 400 entrées de journal et six dents en moins, Jean-Guy est enfin libéré le 31 mai 1952.
Malheureusement, la fragile liaison entre lui et Rachel ne tarde pas à se dissoudre. Il décide de tenter sa chance ailleurs et quitte en direction des États-Unis où il exerce les cent métiers. L’ex-taulard vend des hot-dogs sur la plage de Coney Island, travaille comme portier d’hôtel à Miami, puis serveur dans un restaurant de la Nouvelle-Orléans fréquenté par la mafia italienne.
Alors que les fondations de la ségrégation commencent à vaciller, Jean-Guy tisse des liens d’amitié avec le personnel afro-américain. S’étant toujours senti incompris au sein d’une famille qui ne l’a jamais accepté tel qu’il était, il ressent bien plus qu’une simple compassion envers la condition des Afro-Américains : une véritable affinité se forme, partagée avec ceux qui font face à une injustice flagrante, dépourvus de moyens de défense.
Il croise le chemin d’un pilote de brousse avec qui il entame un commerce d’armes visant à défendre la communauté opprimée. Parfois, ils se lancent même dans la traque des membres du Ku Klux Klan de la région.
Tandis que la lutte civique émerge pacifiquement dans le Nord, dans le Sud, l’armement devient un moyen de rétablir l’équilibre et de changer le rapport de force.
Recherché par le FBI, Jean-Guy Bousquet s’enfuit de la Louisiane en panique. Il trouve refuge dans l’Ouest canadien, où il travaille brièvement comme mineur en Colombie-Britannique. À Vancouver, il se contente de petits emplois précaires. Au contact des immigrants chinois, une sensibilité grandit en lui face à leurs conditions de vie éprouvantes.
La foudre du destin
En 1956, notre ancien détenu revient au Québec.
Cependant, le destin de la vaste famille d’Outremont a sombré dans une série de tragédies.
À l’âge de 26 ans, Rollande, étouffant dans un mariage arrangé, décide de mettre fin à ses jours, ne trouvant plus la force d’affronter une existence qu’elle n’a pas choisie.
Michel, le plus jeune des Bousquet et policier de profession, prend le volant avec deux jeunes filles alors qu’il est sous l’emprise de l’alcool. Son imprudence provoque un grave accident au cours duquel les deux jeunes filles perdent la vie, décapitées. Accablé par la culpabilité, Michel fuit à Vancouver.
Plus tard, Michel tentera de tuer sa mère en la rouant de coups. Il écrira avec un rouge à lèvres sur le miroir de sa chambre d’hôtel : « C’est ta faute si Rollande est morte ».
Seule Muriel, mariée à un riche avocat, semble persévérer dans la trajectoire bourgeoise tracée par ses parents.
Les affres du divorce
En 1958, lors de vacances à Percé, le destin sourit enfin à Jean-Guy, alors propriétaire d’un salon de coiffure à Québec. C’est à ce moment qu’il fait la rencontre d’une infirmière fraîchement descendue d’un autobus de touristes. Une idylle naît entre eux.
Si Jean-Guy a rencontré l’amour, la longue querelle juridique opposant ses parents s’achève finalement par un divorce. Pour éviter de verser un sou de plus à Dorothy, Charles-Omer transfère tous ses actifs et déménage à New York avec Rita où ils lancent deux parfumeries sur la 5e Avenue, l’une des artères les plus luxueuses de Manhattan.
Dans les années 60, le riche couple choisit de retourner au Québec. Optant pour la discrétion, Charles-Omer et Rita se retirent dans un vaste domaine équestre en Estrie, où ils mènent une existence sous le signe de l’abondance. Lorsqu’il se rend à Montréal, question de feindre la pauvreté défendue durant les procédures judiciaires, Charles-Omer adopte l’apparence d’un homme modeste, conduisant une vieille voiture rouillée et s’habillant de façon délabrée, avant de retrouver son chauffeur dans un lieu discret.
Et Dorothy? « Elle est devenue une vendeuse de sacoches. Il a fallu qu’elle travaille pour gagner sa vie », raconte sa petite-fille.
Tourner la page
C’est en 1959 que Suzanne Bousquet voit le jour, suivie peu après par la naissance de jumeaux, ce qui porte le nombre d’enfants de la famille à trois. Pendant cette période, Jean-Guy est de nouveau emprisonné pour des vols de bijoux qu’il a commis à Vancouver.
Peu d’informations sont disponibles sur cette période, mais selon sa fille, l’arrivée d’enfants dans sa vie a profondément influencé sa trajectoire.
À sa sortie, il occupe divers postes, notamment vendeur d’automobiles, responsable du trafic dans une mine, vendeur itinérant de jouets, et même comptable et directeur de campagne publicitaire, comme son père. Il a également apporté son soutien au Parti Québécois de René Lévesque lors des élections de 1976.
Décédé en 2007, Jean-Guy entretenait toujours une relation difficile avec son père, malgré quelques tentatives de réconciliation.
Lui qui aurait pu devenir l’héritier des entreprises familiales, Jean-Guy a regretté ses choix en vieillissant, prenant conscience de toutes les opportunités qu’il avait eues et qu’il avait lui-même ruinées, selon sa fille.
« Mon père a mis le feu à tout ce qui provenait de la lignée paternelle, littéralement et métaphoriquement. Il y a eu la maison d’Outremont, mais aussi la maison de Rachel, la villa de Tremblant, les boutiques Mary Morgan. On peut affirmer que mon père était un pyromane. »
En jonglant entre souvenirs personnels, témoignages et documentation, Suzanne a exploré les méandres de sa famille, rassemblant les pièces d’un puzzle qui ne se dessine jamais au complet.
« Quand j’étais enfant, je savais qu’il existait un petit livre rouge, mais on ne fouillait jamais dans les affaires de mon père. Il a détruit beaucoup d’archives. Ce n’est qu’après son décès que j’ai pu consulter ses archives. Il y avait une sorte de pacte entre mes parents consistant à ne jamais parler de son passé carcéral. Nous n’avions aucune idée de cette histoire et de qui était vraiment notre grand-père. »
En 1999, Suzanne a tenté d’adapter le grand roman de sa famille pour la télévision avec l’aide du réalisateur Michel Poulette. Le projet a été accepté pour développement au service des émissions dramatiques de Radio-Canada, mais avec plusieurs productions d’époque similaires ayant échoué, il a finalement été abandonné.
Chaque génération porte en elle le poids des secrets et des triomphes de ses prédécesseurs, un héritage souvent complexe qui façonne notre identité et guide notre destin. Pendant près de 35 ans, Suzanne a gardé jalousement secrète son identité en tant que « petite fille Bousquet ».
Aujourd’hui, en dévoilant enfin son histoire, elle embrasse avec fierté l’exact opposé.
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Nous tenons à exprimer notre gratitude envers Suzanne Bousquet et le Centre d’archives de Laval pour sa généreuse assistance et l’autorisation d’utiliser les images du Fonds Jean-Guy Bousquet dans notre article.