Touristes en visite au Québec : partir ou rester ?

Des vacances loin de la carte postale.

Ils sont de passage dans un pays qui n’est pas le leur, en décalage, à l’heure du COVID-19 où les frontières se referment partout sur la planète. Mais contrairement à celles et ceux qui font les manchettes de nos médias ces jours-ci, ce ne sont pas des Canadiens coincés à l’étranger. Ce sont des touristes en visite au Québec, à des milliers de kilomètres de leur maison où, bien souvent, la situation est pire que chez nous. 

À l’Hôtel M au coin des rues Saint-André et René-Lévesque, le hall d’entrée où se réunissent habituellement les voyageurs est presque vide. «On a perdu beaucoup de clients dans les dernières heures», raconte le réceptionniste Alex s’affairant aux checkout de ceux qui retournent à la maison.

Deux backpackeuses suisses se présentent au comptoir, prêtes à quitter pour l’aéroport sans manteau d’hiver, malgré les flocons qui tombent abondamment à l’extérieur. Leur arrêt dans la métropole n’était pas prévu. «On a pris le dernier vol qui partait du Pérou vers le Canada, notre seule option si on voulait revenir à la maison», lancent Andrea et Pascale qui prendront leur avion vers Zurich à 18h mardi. Les deux jeunes femmes prévoyaient voyager encore trois mois, mais la pandémie aura eu raison de leur plan initial, racontent-elles encore vêtues de leur anorak en laine d’alpaga. «On en est à notre troisième jour de déplacement: Cusco-Lima-Toronto-Montréal et maintenant direction Zurich.» Ce n’est pas le manque de sommeil qui les inquiète, mais plutôt le pays désert qui les attend à leur retour. En Suisse, seules les épiceries et les pharmacies demeurent ouvertes. 

Toujours se tenir à 1 mètre de distance.

Yan, 28 ans, s’en tire à bon compte. Son vol de retour à Paris était déjà prévu mardi soir et il n’est pas annulé. Pour l’instant en tout cas. Il sait toutefois qu’il quittera un mode d’isolement pour en retrouver un autre. « C’est pire en France. Présentement, il faut des formulaires pour avoir la permission de circuler », souligne ce touriste, qui a passé deux semaines ici. « Les choses ont vite dégénérées. Il y a 3-4 jours, les règles étaient moins strictes. J’ai pas pu profiter de ma dernière soirée hier, tout était fermé », résume Yan, qui s’est offert une dernière bouffe au restaurant avant d’aller s’isoler chez lui en France. « Ma famille n’était pas trop inquiète. Il y a moins de cas ici en plus .»

Un virus italien ambulant

À quelques minutes de là, à l’auberge jeunesse Alexandrie-Montréal, la salle à manger de l’auberge grouille de voyageurs. La plupart sont aux fourneaux en train de se préparer un petit déjeuner. Un jeune homme ronfle encore dans le salon au sous-sol, près des chambres et des toilettes mixtes. La neige qui tombe à l’extérieur semble perturber davantage les voyageurs que la COVID-19. 

Philippo, un Italien qu’on nous présente en riant comme étant l’incarnation de l’apocalypse, a tout de même parlé avec sa compagnie d’assurances ce matin pour évaluer ses options. Ici depuis trois semaines, il n’exclut pas la possibilité de poursuivre son voyage sur les routes du Québec, malgré les commerces et les attractions qui ferment de plus en plus leurs portes. «J’étais censé louer une voiture et monter tranquillement vers l’Ouest.» Un plan pas mal plus intéressant que celui de retourner dans son pays d’origine où des autorisations écrites doivent maintenant être émises pour sortir de la maison. 

Constantin, un voyageur en provenance de l’Île-de-la-Réunion, s’est plutôt précipité hier vers le Canada lorsqu’il a entendu parler de la fermeture des frontières. «J’ai vu ça comme ma dernière chance de venir ici», lance celui qui voulait profiter de ce voyage de 30 jours pour voir une amie et dénicher des opportunités d’emploi. Projet qu’il devra probablement mettre sur la glace selon Luc Parent, le propriétaire de l’auberge, qui rappelle que sa clientèle trouve principalement sa source de revenus dans les restos et les bars, qui ferment de tranquillement leurs portes pour une durée indéterminée.

«Le jour j’essaye d’apprendre le français, il fait trop froid pour aller dehors en plus.»

Un peu plus loin, Tom Murphy écoute un match de soccer sur son ordinateur. Une rediffusion, précise l’Australien de 26 ans, qui a atterri à Montréal la semaine dernière. « Tout était encore ouvert, mais je n’ai pas eu le temps de faire grand-chose », admet candidement le jeune homme, venu ici dans le but de se poser quelques années dans la métropole. Le climat actuel complique grandement ses recherches, disons. « Mais je ne m’en fais pas trop, c’est la même chose en Australie présentement », lance calmement le voyageur, qui ne s’inquiète pas non plus pour ses parents encore jeunes. En attendant, il joint l’utile à l’agréable entre les murs de l’auberge Alexandrie. « Le jour j’essaye d’apprendre le français, il fait trop froid pour aller dehors en plus », lance ce néo-Montréalais.

Ilia, 22 ans, vient de se préparer deux toasts aux beurres de pinottes avec des bananes. « Je suis arrivé ici il y a deux semaines d’Europe. J’étais en vacances et là je suis venu ici pour essayer d’y passer quelques mois et trouver un travail », raconte le Camerounais d’origine, qui ne connaît personne au Québec, sauf les voyageurs croisés ici.  « C’est une opportunité pour les gens de chiller, de se concentrer sur les choses importantes, de profiter du calme et c’est même bon pour l’environnement », souligne Ilia, pendant que L’hymne à l’amour de Piaf joue en sourdine. Pour s’occuper, mais surtout mériter sa pitance, Ilia nettoie les chambres le jour et organise des activités en soirée pour changer le mal de place. « C’est bon de garder une bonne vibe, je marche quand il fait soleil. Je trouve que les gens s’affolent pour rien », résume le touriste, qui a bien hâte que la vie reprenne son cours. 

À quelques tables de là, Valérie, 24 ans, fait du télétravail en attendant de rentrer chez elle , à New York. « Je devais partir d’aujourd’hui, mais mon départ en train a été annulé. Je suis inquiète, j’espère pouvoir changer mon billet », explique cette employée en informatique, en visite à Montréal pour la toute première fois. « C’est un peu triste, je n’ai pas pu voir le Jardin botanique, le Biodôme et j’ai même pas de bottes », déplore la jeune femme, qui affirme se rabattre sur le street arts montréalais. « Je peux comprendre l’inquiétude des gens même si je trouve qu’ils exagèrent. Au moins ici c’est nice, on nous encourage à interagir et on a assez de places pour se promener », résume Valérie, en pointant le grand salon derrière elle. 

Les auberges jeunesse prennent leurs précautions

Même si aucune mesure n’a encore été annoncée pour les tenanciers d’auberges et d’hôtels, les deux endroits visités semblent prendre le COVID-19 au sérieux suivant les développements au jour le jour. «J’ai réduit de 50% la capacité de l’auberge. J’ai fermé certains dortoirs au cas où quelqu’un aurait des symptômes et il faudrait l’isoler», raconte Luc Parent en sirotant son café. 

Son employé, H, est arrivé ce matin armé d’une bouteille de Clorox pour laver les poignées de porte fréquemment. Celui qui travaille deux jours semaine a rassuré sa tante de 81 ans : «inquiète-toi pas, je suis équipé!» Le superhéros des germes assure que l’odeur de chlore rassure la trentaine de clients présents aujourd’hui. 

À l’Hôtel M, les préposées à l’entretien ménager ont été averties de redoubler de vigilance, même si elles ne dépoussièrent pas la luxueuse auberge jeunesse plus fréquemment qu’à l’habitude, pour l’instant. «On a fermé le dortoir de 14 lits. On offre 6 places dans celui qui peut accueillir habituellement 12 voyageurs», explique Alex avec son charmant accent anglo. 

Et pour la suite, ils attendent les directives du gouvernement. «Ma maison est payée. Je suis safe financièrement, mais si ça se poursuit jusqu’en juin-juillet, ça pourrait être plus dramatique», fait savoir le propriétaire de l’Alexandrie-Montréal. Pour l’instant, Luc s’inquiète davantage pour ses clients PVTistes de passage à l’auberge qui risquent de trouver les prochaines semaines plus difficiles en contexte de crise du logement et de fermeture de commerces. 

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