TERRE PROMISE

Le chemin de fer souterrain et ses esclaves.

Avertissement : cet article n’a rien à voir avec la terre promise d’Éric Lapointe. Il s’agit plutôt d’un voyage sur les traces des esclaves américains qui ont rêvé d’une vie meilleure au Canada. Pour URBANIA, Catherine Pelchat a rencontré des descendants de ces réfugiés, aujourd’hui protecteurs d’une mémoire fragile.

J’aime quand l’histoire fait justice aux opprimés. Le Canada dans lequel j’ai grandi me semblait désireux de faire partie de cette histoire. Il affirmait clairement ses valeurs, particulièrement la défense des droits de la personne. Il offrait refuge et protection à ceux qui se trouvaient aux abois, dans leur pays d’origine, à cause de leurs opinions, de leur religion, de leur différence. Les premiers qui ont rêvé de cette terre de liberté étaient les esclaves américains.

En 1787, les États-Unis étaient nés sur une idée révolutionnaire : l’égalité entre les hommes. Certains, hélas, étaient moins égaux que d’autres : la première Constitution américaine perpétuait le sort de ses quelque 650 000 esclaves. Ils ne seraient pas des citoyens et demeureraient de simples possessions.

Il fallait toutefois être bien naïf pour penser qu’ils ne seraient pas contaminés par le rêve démocratique. La rumeur s’était répandue jusque dans les lointaines plantations du Sud : le Canada offrait la liberté à tous ceux qui y posaient le pied. S’y rendre était par contre périlleux. Sous le nom de code « Chemin de fer souterrain », un réseau clandestin de sympathisants portait assistance aux esclaves fugitifs pour les mener à bon port, au nord de la frontière canadienne.

C’est peut-être parce que le Chemin de fer souterrain était un secret extrêmement bien gardé que sa mémoire est presque oubliée. Je me suis rendue à Saint Catharines, sur les rives du lac Ontario, pour rencontrer des gens qui en préservent les derniers fragments.

Un retour dans le temps

La chapelle Salem est un bâtiment modeste, en crépi, sans clocher. Si modeste, en fait, que je l’ai presque manquée en traversant le quartier terne qui l’entoure. Cette église méthodiste a été bâtie par des esclaves en quête de liberté, puis fréquentée par leurs descendants.

À côté de la chapelle, mes hôtes m’attendent. Le grand monsieur élégant à l’allure britannique, c’est Bill Stevens, le gardien de l’histoire de Saint Catharines qui m’a aidée dans mes recherches. À ses côtés se tiennent Donna Ford, douce grand-mère aux yeux clairs et vifs, et Rochelle Bush, la quarantaine chaleureuse, qui me regarde approcher avec curiosité. « Beaux cheveux ! », me lance-t-elle. Nous avons la même chevelure noire et bouclée. Je l’aime déjà.

Nous nous installons au sous-sol, car le bâtiment est en cours de restauration. On pourra bientôt mettre en valeur la masse d’artefacts, d’articles de journaux et de photos anciennes qui tapissent les murs et témoignent de plusieurs décennies d’existence du Negro Village de Saint Catharines. En attendant, mes hôtes se chargent de me raconter cette histoire, autour d’un thé fort, avec passion, avec tendresse et parfois aussi une pointe d’amertume…

Le rêve canadien

On estime qu’au bas mot, 35 000 à 40 000 esclaves américains se sont réfugiés au Canada avant que la guerre de Sécession éclate en 1861. Le mouvement a commencé au début du 19e siècle, puis s’est accéléré vers 1850, quand la situation des esclaves est devenue insoutenable. L’esclavage reculait dans les États du Nord, entraînant la vente des esclaves à fort prix au Sud, là où la culture du coton était en pleine expansion. Et le Sud, c’était l’enfer sur terre.

Les esclaves sont si nombreux à fuir qu’en 1850, le Fugitive Slave Act est adopté. Cette loi autorise les maîtres à récupérer leurs esclaves – leurs biens – sur tout le territoire américain. Par la force si nécessaire. Les chasseurs d’esclaves font des affaires d’or. Les bons samaritains qui aident les fuyards s’exposent à de fortes pénalités.

Dès 1793, le Haut-Canada est la première colonie britannique à entreprendre l’abolition de l’esclavage, grâce au lieutenant-gouverneur John Graves Simcoe, dont mes hôtes veulent absolument que je mentionne le nom dans cet article (promesse tenue !). L’institution est définitivement abolie en 1834 : tous les esclaves de l’Empire sont émancipés.

Le Canada devient alors la « terre promise ». Mais s’y rendre n’est pas simple. Pour « suivre l’étoile du Nord », comme on le recommande candidement, il faut des moyens de transport, des endroits où se cacher, des guides. C’est ainsi que se met en place un réseau clandestin de sympathisants composé de Noirs libres, d’abolitionnistes et de pasteurs.

La périlleuse route de la liberté

Le train, nouvelle merveille du monde moderne, va inspirer le nom de code donné au parcours secret qui mène les freedom seekers vers le Canada : le Chemin de fer souterrain. Souterrain, car il conduit à destination sans que nul ne le voie passer. Les esclaves semblent se volatiliser. Le vocabulaire des rails devient celui des fuyards : on les appelle des « passagers », ceux qui les accompagnent sont des « conducteurs » et leurs maisons, des « stations ». Les « terminus » ? Il y en a deux principaux, situés dans l’extrême sud de l’Ontario, près des voies routières et maritimes : l’un dans la région de Windsor, l’autre dans la région de Niagara.

Le risque est immense. Les châtiments infligés aux fugitifs recapturés sont cruels – souvent de longues séances de flagellation publique, en plus de la certitude d’être séparés définitivement de leurs proches. Ils doivent donc faire preuve d’une grande ingéniosité : déguisements, faux papiers, sédatifs administrés aux jeunes enfants pour éviter les pleurs, corruption de capitaines de bateaux ou de conducteurs de diligences, déplacements de nuit dans les bois ou cachés dans le double fond d’un chariot…

Se considérant lésés par ces esclaves qui « s’auto-volent », certains maîtres les pourchassent jusqu’au Canada et réclament leur extradition sous prétexte qu’ils ont commis un crime, par exemple voler un cheval ou une petite somme d’argent. Ces demandes seront systématiquement refusées par les autorités canadiennes, qui iront jusqu’à énoncer clairement qu’elles ne sont pas dupes : l’extradition réclamée a pour but de retourner ces gens à l’esclavage, une pratique que condamne l’Empire britannique. À la veille de la guerre de Sécession, la question devient une importante source de tension entre les deux pays.

Pour enrayer ce qui devient une véritable épidémie d’évasions, les maîtres se lancent dans la contre-propagande : ils racontent à leurs esclaves qu’au Canada, il fait trop froid pour survivre, que rien n’y pousse, qu’on les scalpera pour fabriquer des cols de manteaux avec leurs cheveux, que les soldats britanniques mangent les bébés noirs. Mais rien ne peut éteindre leur rêve de liberté.

C’est ainsi que les ancêtres de Donna quittent la Virginie pour le Canada en 1852. L’un d’eux va devenir fermier. Les ancêtres de Rochelle, eux, avaient fui dès les années 1830 la Caroline du Sud et la Virginie. Son arrière-arrière-grand-père maternel, une fois bien installé à Saint Catharines, sera ministre du Culte à la chapelle Salem. Malgré leurs recherches, Donna et Rochelle en savent peu sur la vie de leurs ancêtres : on ne rédigeait généralement pas d’extrait de naissance ou de certificat de mariage pour les esclaves. Puisqu’ils étaient des possessions, les seuls documents qui les mentionnent sont des testaments ou des inventaires… Heureusement, quelques fugitifs ont laissé des récits autobiographiques très détaillés qui permettent d’imaginer la destinée des autres. Parmi eux, la star de Saint Catharines, Harriet Tubman.

Une héroïne discrète

Presque inconnue au Canada, Harriet Tubman est une vedette aux États-Unis. Un sondage récent la donne favorite pour apparaître sur les nouveaux billets de 20 $. C’est qu’elle a l’étoffe d’une super-héroïne !

Cette petite femme modeste et handicapée, armée d’une détermination d’acier, ne s’est pas contentée de s’émanciper par ses propres moyens : membre active du Chemin de fer souterrain, elle est retournée treize fois aux États-Unis libérer au moins 70 personnes – certains historiens parlent de 300.

Elle est née au Maryland, peut-être en 1820, dans une famille de neuf enfants. Sa jeunesse est semblable à celle de la majorité des esclaves ballotés au gré des ventes et des successions. Elle est séparée en bas âge de son père, puis d’une partie de sa famille. Insoumise, elle est fréquemment corrigée. Un coup violent à la tête lui laisse des séquelles : problèmes d’élocution, épilepsie, et une forte tendance au mysticisme. Elle est âgée d’environ 30 ans quand elle apprend qu’elle sera de nouveau vendue, et donc séparée des siens. Elle choisit l’espoir d’une vie meilleure et fuit. Ce point de non-retour est commun à l’histoire de nombreux fugitifs, explique Rochelle : « La principale raison qui ressort des récits, c’est la peur d’être séparés de leurs familles et vendus dans le Sud. » L’avenir, sans leurs enfants ou leur tendre moitié, semblait intolérable. « Certaines femmes voulaient aussi mettre fin aux abus sexuels qu’elles subissaient. »

Harriet se cache d’abord à Philadelphie puis, en 1850, elle passe au Canada pour échapper au Fugitive Slave Act. Elle peut enfin entreprendre la mise en œuvre de son invraisemblable projet.

Nom de code : Moïse

L’année suivante, elle est de retour aux États-Unis pour sauver sa nièce, qui vient d’être vendue avec ses enfants. Un voyage à la fois, elle va ramener presque toute sa famille au Canada. Puis des amis. Puis la famille des amis.

Quelques années plus tard, sa tête est mise à prix et son nom célèbre. Pourtant, rien ne semble pouvoir l’arrêter ! Rochelle sourit fièrement : « Tubman ignorait la peur ! » Elle ne sort pas sans son pistolet et n’hésite pas à menacer les fugitifs qui ont envie de rebrousser chemin. Et puis Dieu est avec elle ; elle ne doute jamais. Son nom de code : Moïse. Je confesse une grande affection pour la photo iconique d’Harriet, accrochée au mur de la chapelle. Son air badass me fascine.

Rochelle rit : « C’est peut-être aussi simplement parce qu’elle n’avait plus de dents ! Elle était une toute petite chose. Son handicap la faisait paraître inoffensive. »

À la veille de la guerre de Sécession, elle installe sa famille dans une maison dans l’État de New York, puis se joint à l’armée de l’Union à titre d’infirmière, d’éclaireuse, de cuisinière, d’espionne… La guerre terminée, elle milite pour les droits des femmes et, dans ses temps libres, fonde une résidence pour personnes âgées !

Pendant ce temps, les esclaves qu’elle a libérés, leurs compatriotes expatriés et leurs enfants goûtent enfin une vie normale. Ils sont propriétaires de leurs maisons, gagnent un salaire, envoient leurs enfants à l’école. Adam, l’ancêtre de Donna, tombe amoureux de Mary, sa voisine d’en face. Ils peuvent se marier et avoir des enfants sans crainte d’être séparés. À l’époque, chaque premier jeudi d’août, les Noirs canadiens tiennent une grande célébration commémorant l’Émancipation de 1834. Ils sont loyaux à l’Empire britannique. À la vie à la mort.

En 1897, la Reine Victoria a lu la biographie d’Harriet Tubman. Impressionnée, elle lui a fait parvenir une des médailles d’argent frappées pour son jubilé. Cette médaille l’a accompagnée dans son cercueil recouvert du drapeau américain des héros.

Un secret trop bien gardé

De notre côté de la frontière, cette histoire glisse lentement dans l’oubli. Mes hôtes ne peuvent s’y résigner. Donna accepte mal que la contribution de ses ancêtres, qui font pourtant partie des pionniers de l’Ontario, soit oblitérée. Selon Rochelle, les historiens sous-estiment l’ampleur de cette migration. « Il n’y a pas de sources claires. On néglige le fait qu’après plusieurs générations de métissage, un nombre important d’esclaves pouvaient aisément passer pour des Blancs. Regarde Donna, avec sa peau et ses yeux pâles, regarde ses grands-parents, m’explique-t-elle en pointant leur photo au mur. Ils pouvaient aisément “passer” comme on disait. » Ces mulâtres se seront mêlés discrètement à la population canadienne, et leur descendance, bien souvent, ignore leurs origines et échappe à la discrimination. Rochelle me lance un clin d’œil : « Et regarde… toi ! » En effet. On présume parfois que j’ai des ancêtres afro-américains, et ici j’en ressens une pointe de fierté.

La dernière question est inévitable : En rétrospective, le Canada était-il la terre promise pour ces esclaves fugitifs ? Mes trois hôtes hésitent visiblement à trahir la belle histoire qu’ils viennent de me raconter. C’est Bill qui ose le premier : « Les gens du coin n’étaient pas très éduqués. Ils craignaient de perdre leurs emplois. Pour éviter d’alimenter cette animosité, on a tenté d’astreindre les Noirs à vivre dans un secteur réservé. » Leurs enfants n’étaient pas toujours bienvenus dans les écoles, donc ils ont volontairement opté pour des écoles séparées. Ils étaient nombreux à travailler dans l’industrie hôtelière, mais ont dû se battre pour en être les clients. À la suite d’une émeute, une partie du Negro Village a été brûlée par les Blancs. Il serait faux de dire que les Noirs l’ont eue facile au Canada… mais ils avaient le droit d’exiger le respect. Et plusieurs l’ont fait.

Et aujourd’hui, notre pays est-il toujours une terre promise ? Sur la route vers Montréal, en longeant le lac Ontario, je suis un peu nostalgique du Canada, champion de la dignité humaine, dans lequel j’ai grandi. Je pense à mon fils Émile, qui n’aurait pas vu le jour si deux coups d’État, au Chili puis en Argentine, n’avaient conduit la famille de son père à demander de toute urgence l’asile au Canada en 1977.

Je vous entends soupirer. Ma candeur vous agace. Vous avez un peu raison : le Canada pouvait bien se draper dans de grands principes, mais à l’époque du Chemin de fer souterrain, il commettait aussi des injustices terribles envers ses autochtones, et il projetait d’assimiler les francophones. Pourtant, malgré toutes ses erreurs de parcours, mon Canada me paraissait aller dans le bon sens de l’histoire, d’une histoire qui finit bien pour les opprimés. Mon Canada apprenait, il tendait à l’élévation. Il avait la bonne partition ; il restait à la jouer harmonieusement. Il n’aurait pas laissé Omar Khadr croupir à Guantanamo. Il ne fermerait pas les yeux sur les difficultés de nos immigrants qualifiés, et ne séparerait pas des familles pour des broutilles administratives. Il ne se serait pas déresponsabilisé du sort de Raif Badawi. Ces dernières années, je ne le reconnais plus.

Remerciements à l’historien Daniel J. Broyld, PhD.

Cet article paraît dans le URBANIA Spécial Canada, disponible ici!

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