Logo

Sur les traces des minimaisons de Mike Ward

On a jasé avec la toute première personne à y avoir dormi.

Par
Hugo Meunier
Publicité

« Mais monsieur! C’est une minimaison, il faut cogner avant d’ouvrir! », s’exclame un jeune homme lorsque j’ouvre effrontément la porte de l’abri en bois installé en face de l’organisme l’Ensoleilvent de Drummondville.

À ma défense, j’ignorais totalement que quelqu’un se trouvait entre les murs de cet enclos de huit pieds de longueur par quatre pieds de largeur, destiné à protéger du froid des personnes en situation d’itinérance.

Ces minimaisons offertes par l’humoriste Mike Ward ont fait couler beaucoup d’encre, notamment lorsque Montréal a refusé de les accueillir sur son territoire.

« Ce n’est pas des places adaptées pour tous les types de clientèle dont il manque, mais des personnes pour (opérer) les ressources destinées à celles et ceux en situation d’itinérance », avait justifié la mairesse Valérie Plante sur sa page Facebook, saluant néanmoins au passage l’élan altruiste de l’humoriste.

Publicité

Devant ce refus, quelques mains se sont levées ailleurs pour récupérer les abris, à commencer par l’organisme de Drummondville, qui vient en aide aux personnes en situation d’itinérance du coin.

En plus de la minimaison en face de la porte, on en retrouve quatre autres alignées dans le stationnement de l’autre côté de la rue Brocke. Les autres iront à Victoriaville ou resteront entreposées dans le but d’héberger des travailleurs et travailleuses agricoles sur un potager des environs cet été, en marge d’un programme de réinsertion.

Mathieu Hébert, 28 ans, est donc le premier cobaye à tester le confort relatif de la fameuse minimaison. À mon passage mardi matin, il venait de survivre à sa première nuit – glaciale, puisque le thermomètre affichait près de -30 °C à l’extérieur.

« Je vais venir t’en parler, donne-moi cinq minutes », me lance-t-il en sirotant un café, assis dans son abri de fortune, d’où s’échappe une forte odeur de clope.

Publicité

Je vais l’attendre dans le bureau du coordonnateur clinique François Gosselin, un imposant gaillard qui a orchestré les démarches pour obtenir les minimaisons boudées par Montréal.

Parlant du 514, un coup d’œil ici suffit pour comprendre que Montréal n’a pas le monopole des problèmes liés à l’itinérance.

«On héberge habituellement 400-450 personnes par année, mais avec la pandémie, on est autour de 600 depuis deux ans»

Les 22 places du refuge affichent complet chaque soir, sans compter le gazebo chauffé pouvant accueillir quelques personnes supplémentaires. Les minimaisons s’ajoutent en renfort pour les situations d’urgence, notamment les grands froids.

« On héberge habituellement 400-450 personnes par année, mais avec la pandémie, on est autour de 600 depuis deux ans », calcule François Gosselin, dont le téléphone posé devant lui ne dérougit pas, à l’instar de la sonnette de l’entrée qui résonne sans arrêt.

Publicité

Pendant qu’on aperçoit par la fenêtre des usagers fumer dans le gazebo, le coordonateur raconte comment il a réussi à avoir les minimaisons. « Après le buzz à Montréal, j’ai envoyé un courriel à l’agent de Mike Ward en lui expliquant notre situation, nos besoins ici pour l’organisme, mais aussi dans le secteur de Saint-Lucien », explique François, qui a fait entreposer les 25 maisonnettes au garage Louis Lafleur de Saint-Edmond-de-Grantham.

L’humoriste et son entourage se sont personnellement occupés de la livraison à l’aide d’un camion plateforme. La MRC de Drummond abritera 20 des 25 minimaisons, et les 5 autres prendront la route de Victoriaville. « La mairie de Drummondville a été proactive en donnant rapidement son consentement au projet pilote », souligne François, mentionnant que « trois-quatre » abris n’ont pas survécu au transport.

Publicité

Mathieu Hébert s’amène avec son café dans le bureau et prend place dans la chaise contre le mur. François Gosselin lui demande la permission de filmer le compte rendu de sa nuit pour documenter le projet pilote. Le jeune Drummondvillois s’amuse avec lui de son titre de « consultant ».

« Ça c’est super bien passé, ma nuit. J’ai eu un peu froid. L’isolement pourrait être amélioré », réagit à chaud Mathieu, qui a conservé son chandail et sa tuque, mais retiré ses bottes. « Il faisait entre -5 et 2 sur le thermomètre à l’intérieur. Je me suis mal enveloppé dans mes couvertures aussi », admet le consultant à la barbe hirsute, précisant qu’il aurait passé une meilleure nuit dans un bon sac de couchage.

L’abri protège bien du vent, enchaîne Mathieu, tandis que François assure que l’organisme mettra des sacs de couchage et des tapis de sol à la disposition des usagers et usagères. « On peut barrer de l’intérieur, alors je me sentais en sécurité et pas trop coincé. Mais je ne passerais pas 24 heures en ligne là-dedans », renchérit Mathieu, qui avoue avoir tenté l’expérience aussi pour faire plaisir à sa mère, qui lui avait parlé en premier des minimaisons offertes par Mike Ward. « Je préfère le petit camp que je me suis fabriqué avec de la toile et un foyer. C’est presque un plaisir pour moi, la survie hivernale! », indique Mathieu, qui vit dans la rue depuis l’âge de 21 ans.

«Ça me fait partir en larmes, parce que la COVID m’a fait réaliser à quel point on a été déshumanisé.»

Publicité

S’il ne risque pas de dormir souvent dans l’abri expérimental, Mathieu tient toutefois à remercier l’humoriste et le charpentier-menuisier qui a construit les logis, Nicolas Jacques. « Ça me fait partir en larmes, parce que la COVID m’a fait réaliser à quel point on a été déshumanisé », résume Mathieu.

François Gosselin abonde dans le même sens, d’avis que les besoins sont plus criants que jamais dans la rue. « Les cafés étaient fermés, les gens n’avaient nulle part où aller et certains – même vaccinés – avaient du mal à obtenir leur passeport vaccinal », constate le coordonnateur, qui a l’intention de garder ses minimaisons dans le stationnement au moins jusqu’au 31 mars. « Après on verra », dit-il.

@hugo.meunier Voici Mathieu, premier sans-abri à profiter des minimaisons offertes par l’humoriste Mike Ward. #itinerance #mikeward #urbania #drummondville #quebec ♬ son original – Hugo Meunier
Publicité

Suivre les minimaisons à Victo

Ça ne s’invente pas, mais au moment de quitter l’organisme, le camion transportant les cinq minimaisons en pièces détachées en direction de Victoriaville passe devant nous sur la rue.

J’emprunte la même trajectoire, puisque j’ai rendez-vous avec le nouveau maire de Victo à l’hôtel de ville pour discuter de cette nouvelle acquisition.

« [Les minimaisons] devraient être à la disposition des gens dès demain au parc Des Forges, un endroit central près des services », confirme le maire Antoine Tardif, 31 ans, fraîchement élu à la tête de la ville de 48 000 âmes.

Publicité

Interpellé par les enjeux liés à l’itinérance dès le début de son mandat, le maire – d’abord surpris – a décidé de se montrer proactif. « On savait qu’il y avait de l’itinérance, mais c’est la première fois que les gens n’avaient aucune place où aller. On a donc ouvert un premier refuge en décembre », explique Antoine Tardif, au sujet d’un local d’une capacité de huit places sur la rue Saint-Jean. C’est l’organisme Répit Jeunesse qui chapeaute la gestion du refuge et qui hérite de celle des minimaisons.

Le maire a d’abord sondé le milieu communautaire avant d’entreprendre les démarches pour faire venir les maisonnettes. « Après avoir décidé d’en prendre cinq, j’ai appelé l’humoriste Daniel Grenier, qui vient d’ici, pour vérifier si c’était possible. Il a donc appelé Mike Ward et l’agent de ce dernier nous a vite rappelés », raconte Antoine Tardif, qui a été élu maire de Daveluyville à 23 ans et qui était auparavant joueur de hockey au sein de la Ligue de hockey junior majeur du Québec avant d’atterrir à la mairie de Victoriaville.

Publicité

« La crise du logement et la pandémie ont certainement contribué à augmenter nos problèmes d’itinérance. On souhaite que ce soit un problème temporaire et non une nouvelle réalité », résume le jeune maire, mentionnant que plusieurs Victoriavillois.es se sont spontanément mobilisé.e.s pour aider leurs concitoyen.ne.s en situation d’itinérance.

À un jet de pierre de la mairie, au café Lewis de la rue Notre-Dame, la directrice clinique de Répit jeunesse, Laurianne Provost, admet n’avoir au départ pas été emballée par l’approche de Mike Ward de débarquer avec ses minimaisons sans consulter personne.

«Il faudra trouver des solutions qui ont du sens à long terme au lieu de “patcher” à court terme.»

Publicité

Mais devant l’ampleur des besoins, elle ne pouvait pas se permettre de lever le nez sur ces infrastructures tombées du ciel. « C’est là pour rester [l’itinérance] et les choses ne vont pas dans le bon sens. Mais il faudra trouver des solutions qui ont du sens à long terme au lieu de “patcher” à court terme », nuance Laurianne Provost, qui a du mal à relocaliser les gens qui cherchent un toit à cause de la hausse des prix du logement.

Elle a d’ailleurs sollicité l’aide de son homologue de l’Ensoleilvent François Gosselin pour ouvrir le premier refuge pour personnes en situation d’itinérance à Victoriaville en décembre dernier. « On a de la bouffe pour eux grâce à des ententes avec des organismes et les gens peuvent venir se laver et boire un café au centre de jour de Répit jeunesse », explique Laurianne Provost, qui ne chôme pas pour faire face à cette nouvelle réalité.

La preuve, François Gosselin pousse la porte du café au même moment, venu l’épauler dans la mise en place des minimaisons de Mike Ward.

Publicité

Quant au principal intéressé, il a récemment indiqué sur sa plateforme Patreon avoir agi de bonne foi dans cette histoire et n’avoir jamais voulu poser son geste pour acheter un quelconque capital de sympathie.

L’humoriste n’a pas voulu nous accorder d’entrevue sur le sujet.