Standing Rock : J’ai passé 3 semaines dans le camp de Sacred Stone

À l’approche de Thanksgiving, des centaines de manifestants d’origine autochtone se font attaquer à coup de gaz lacrymogènes et de balles de caoutchouc dans le Dakota du Nord. Les images sont choquantes et la cause importante. Pourtant, on entend très peu parler du combat présentement mené par le mouvement Standing Rock. Chronique d’une Québécoise qui pensait déposer sa tente trois jours dans un camp d’actions non violentes.

En 2014, Dallas Based Energy Transfer Partners a annoncé le projet de construction d’un pipe-line qui transporterait du pétrole à partir du Dakota du Nord pour s’accrocher à un pipe-line déjà existant en Illinois et terminer sa route dans la Côte du Golf, aux États-Unis. 1 900 kilomètres traversant le pays, dont une partie passant juste à côté de la Standing Rock Sioux Reservation, qui donne sur un cimetière sacré ancestral. Le projet d’oléoduc passerait aussi sous la rivière Missouri, qui est la ressource d’eau de millions d’Américains et l’eau d’irrigation de milliers d’âcres de fermes agricoles.

Le 1er avril dernier, une femme Sioux a fondé le camp Sacred, un lieu pour les prières et les actions non violentes. Au bout de quelques semaines, ces prières ont été entendues et désormais, des milliers d’activistes, d’environnementalistes et de représentants de plus de 300 nations amérindiennes sont venus se joindre au mouvement Standing Rock.

De nouveaux sites de campements sont apparus, dont Rosebud et Oceti Sakowin.

J’ai passé 3 semaines dans le camp de Sacred Stone.

Des barbelés nous bloquaient l’accès au camp. Une dame s’approcha, fit signe au conducteur de baisser la vitre.

– What are you here for?
– Stand with you.
– How long are you gonna be here for?
– Three days.
– Haha! Yeah, sure. That’s what everybody says. That’s what I said. And look at me now, two months after! Well, welcome friends, welcome!

C’était ça le plan initial. On était censé rester trois jours. On venait de faire 22 heures de voiture, roulant jour et nuit, pour atteindre Standing Rock le plus rapidement possible à partir de Los Angeles. On arrivait de la chaleur, on avait traversé des paysages à couper le souffle et puis maintenant on était dans cet endroit, le Nord Dakota. Il faisait froid, la route était droite et encadrée de champs d’un kaki peu ragoûtant, la dernière ville qu’on avait croisée datait de la dernière nuit. Les voitures à contresens étaient principalement de vieux trucks conduits par des hommes portant des casquettes de chasse. Je n’aimais pas cet endroit. On était censé rester trois jours et ça m’allait parfaitement.

Quand on entend parler de Standing Rock, quand on lit des articles sur internet et qu’on regarde des photos, on se fait une idée de ce qui se passe: des protestations sans arrêt, de la violence, des policiers déguisés en soldats envoyés au Moyen-Orient. Alors franchement, en tant que Canadienne, j’avais légèrement peur. J’avais un peu le sentiment de m’offrir sur un plateau d’or, prête pour la déportation et l’interdiction de revenir aux États-Unis. Je n’avais pas réfléchi une seule seconde à ce qui se passait dans le camp, probablement parce qu’aucun média ne donnait d’information à ce propos. Jamais il ne m’était venu en tête que je puisse rester longtemps dans un lieu de protestations continues.

Mais au bout de ces trois jours, il était devenu évident que ce qui se passait ici allait au-delà d’un simple rassemblement de personnes voulant protester contre la construction d’un pipeline. C’était le rassemblement de personnes qui voulaient établir une différente façon de vivre.

En tant que Québécoise, je suis une habitante de l’Amérique du Nord. Je suis de ceux dont les ancêtres sont arrivés de l’Europe pour commencer une nouvelle vie sur un nouveau continent. Mes racines viennent d’ailleurs, viennent d’un pays, d’un continent autrefois peuplé principalement par des Blancs.

Mais cette histoire est bien loin de moi. Maintenant je suis Québécoise, je ne suis pas mes ancêtres.

J’habite tout de même un territoire qui a été enlevé à son peuple d’origine. Et ce dernier n’est plus présent, ou presque. Il est réparti à différents endroits dans la province que j’habite, dans le pays que j’habite. On ne le voit pas, on n’en parle pas.

À l’école, j’ai appris le mode de vie des premiers occupants du Québec. Oui, on les a mentionnés. Mais dès l’arrivée de Jacques Cartier dans notre étude, on a cessé de parler de ce peuple autochtone.

On a beaucoup parlé de ce combat avec les anglophones, par contre. L’histoire que j’ai entendue est celle d’un pays disputé par deux nations.

Il n’y avait pas de troisième nation, celle-là n’a apparemment pas pris part au combat.

On nous a fait entendre des discours de René Lévesque, on a étudié les racines de cette culture québécoise, si différente de nos voisins anglophones.

J’ai appris à l’école à aimer mon Québec, à ressentir un fort sentiment d’appartenance à cette province. J’ai appris à me distinguer en tant que Québécoise, plutôt que Canadienne.

J’ai intégré ce sentiment de nationalisme, j’ai intégré en moi ce combat entre deux cultures et j’ai commencé à regarder mon pays comme un lieu habité par deux peuples aux origines complètement différentes.

J’ai moi aussi fermé les yeux sur la troisième variable de l’équation. Et même sur la possibilité d’une seule nation.

Au bout de trois jours, j’ai ouvert les yeux. Je n’étais plus une Québécoise habitant le Canada, un pays logeant deux nations. J’étais une habitante de l’Amérique du Nord, un lieu maintenant peuplé par des dizaines de nations différentes, partageant toutes cette même culture occidentale. Ce lieu qui a été enlevé à son premier occupant. Et même si on n’en parle pas, il est encore présent. Et il se bat pour garder sa culture.

C’est une chose importante à retenir en étant à Standing Rock. Bien que des centaines de nations amérindiennes soient sur place, des centaines d’occidentaux sont également présents. Nous sommes là pour supporter leur combat, nous sommes sur leur terre.

« Vous êtes les bienvenus », nous assure un habitant de la Réserve de Cannonball, « vous venez vous battre à nos côtés, cela fait de vous nos frères et soeurs. Mais vous devez garder en tête le fait que vous êtes sur une terre sacrée ancestrale. Vous devez respect à notre culture, à nos coutumes. »

Je me rappelle avoir posé la question suivante à un autochtone de la place, du haut de ma grande innocence : « How is it for you to have all these White people on this land? » Il m’a montré sa main, m’a demandé de poser la mienne juste à côté.

«You see it? People kill each other for this. Because of this different pigmentation. But there is no difference. You are here with us, it does not matter if you’re yellow, red, black. We love you.»

Ce n’est sans doute pas la première fois dans l’histoire de l’Amérique du Nord que des Blancs, ou occidentaux, se mêlent à la culture amérindienne. Mais le fait que des centaines de personnes décident de vivre en un même endroit, en même temps, en territoire amérindien, intégrant leur culture et leur mode de vie, mène à un moment historique. Une petite graine qui pourrait se propager et donner naissance à un tout nouveau mouvement sur le continent.

Mes trois jours se sont multipliés par huit et vont continuer de croître. La plupart des gens disent qu’ils ne resteront que quelques jours.

Mais effectivement, beaucoup de gens finissent par rester quelques semaines, que dire, quelques mois. Et c’est bien pour la même raison que moi : car ce qui se passe dans le camp est une véritable surprise. C’est la création d’une communauté, une famille. Ce n’est pas qu’un simple rassemblement de personnes voulant protester contre la construction d’un pipe-line. C’est un rassemblement de gens voulant bâtir ensemble une façon différente de vivre, et ainsi se donner une alternative innovatrice pour le futur. Notre futur à tous.

Pour continuer de s’informer sur le monde et ses sujets de société: « Et pendant ce temps, en Syrie ».

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