SQDC : un an de gaspillage

On est allé fouiller dans les poubelles de cinq succursales.

Le 17 octobre prochain marque l’an un de la légalisation du pot, mais également l’anniversaire du gaspillage. Au bureau, le suremballage des produits de la SQDC entache notre joie de pouvoir consommer en toute légalité : un peu comme les boîtes repas en kit, chaque puff, chaque goutte d’huile sous la langue laisse un arrière-goût de pollution. Une boite en carton pour emballer une boite en plastique « child-proof », est-ce vraiment nécessaire?

Et sur le terrain, la situation est décourageante. C’est le constat qu’a fait notre reporter Hugo Meunier lors d’une visite aléatoire de cinq succursales de la SQDC. Le zéro déchet n’est clairement pas à l’ordre du jour.

« Déchets », peut-on lire sur un des conteneurs dans la ruelle derrière les commerces de la rue Sainte-Catherine, à l’angle de la rue Metcalfe, où l’on retrouve la plus populaire succursale de la SQDC.

Un simple coup d’oeil permet de découvrir une benne métallique remplie à ras bord de contenants en carton, d’emballages et de factures de la Société québécoise du cannabis, des produits pourtant recyclables à 100%.

La file perpétuelle qui semble d’ailleurs s’allonger devant le comptoir du centre-ville permet même de présumer que le problème est récurrent.  La preuve est cette photo envoyée par un proche une semaine auparavant, qui rapporte un spectacle pratiquement identique dans la benne dont le contenu est destiné au dépotoir.

À l’heure où l’environnement est sur toutes les lèvres, cette découverte a de quoi attiser le cynisme ambiant et cette impression que les efforts citoyens demeurent vains, si les gouvernements n’emboitent pas le pas.

D’ailleurs, les clients de la société d’État croisés durant cette tournée de succursales ont unanimement déploré le suremballage des produits du cannabis.

« Pourquoi utiliser une boîte pour ça », peste justement Johanne, en pointant le contenant en carton qui enveloppe inutilement le tube d’huile de CBD en gouttes qu’elle est venue acheter. «Me semble qu’en 2019, la SQDC a raté une bonne occasion de montrer l’exemple», ajoute la Montréalaise.

«C’est un faux départ. C’est pas comme si on avait légalisé le pot dans les années 90! Même une Barbie est moins emballée que ça!»

Des paroles qui trouvent écho chez le groupe environnementaliste Extinction Rebellion, d’avis que  le gouvernement n’a pas vraiment d’excuses pour justifier ce gaspillage. «C’est un faux départ. C’est pas comme si on avait légalisé le pot dans les années 90! Même une Barbie est moins emballée que ça!», plaide la co-porte-parole Catherine Bouchard-Tremblay,  ajoutant qu’acheter à la SQDC puisse même devenir un enjeu moral. «C’est presque tentant de retourner voir l’ancien vendeur», indique la militante qui se demande s’il est utile d’en faire autant sous prétexte d’empêcher des enfants de consommer par accident. «L’État s’est organisé pour avoir un monopole, alors c’est dur de voir ce qu’on peut faire individuellement», avoue Catherine Bouchard-Tremblay.

À quelques kilomètres de là, rue Saint-Hubert, plusieurs sacs de contenants et d’emballages de produits de la SQDC sont verrouillés dans une sorte d’enclos derrière la succursale de la Plaza. Ces sacs seront peut-être recyclés, donnons-leur le bénéfice du doute, mais ça n’enlève en rien au fait que ces emballages reflètent un gaspillage éhonté et inutile.

Devant la succursale du Marché Central, au nord de la Ville,  les clients entrent et sortent sans arrêt. Les conteneurs dans la ruelle arrière sont verrouillés à clé, donc impossible de voir ce qu’ils renferment. Par contre, la grosse poubelle en plastique se trouvant devant la façade regorge d’artéfacts recyclables de la SQDC, éparpillés parmi les restants des restaurants voisins.

Petite tournée de poubelles dans le 450

Nous avons aussi été fouiller dans les poubelles de trois succursales, en dehors de la métropole.

Premier arrêt : Mirabel, où le local de la société d’État voisine une pizzéria 2 pour 1. À notre passage, tout est en ordre dans le conteneur à l’arrière. La benne à ordures ne contient que des ordures et celle du recyclage était vide.

À l’intérieur de la succursale, une bonne file d’attente s’allonge, même un mardi après-midi. «Le carton et le plastique, c’est too much!», explique Johnny, un client régulier, convaincu que c’est possible d’en avoir moins sans compromettre la qualité des produits.

Même l’employé au comptoir n’hésite pas à dénoncer le suremballage, imposé selon lui par les fournisseurs. «On est impuissant, mais on vous invite à écrire aux compagnies pour vous plaindre de la situation», suggère l’employé, complice. 

Lorsque je lui demande si les clients lui en parlent souvent, il hoche de la tête. «Et pas juste les clients, beaucoup d’employés en parlent aussi», renchérit-il.

À une dizaine de kilomètres au nord, la succursale de Saint-Jérôme se trouve au fond d’un petit mail emménagé en bordure de l’autoroute 15, entre une boutique de vêtements pour hommes et un magasin de peinture.

Derrière le local, deux conteneurs qui semblent dûment réservés au recyclage regorgent de boites en cartons de la SQDC. Mais en soulevant le couvercle de celui devant contenir des déchets seulement, on remarque quelques sacs remplis de produits recyclables de la SQDC, mélangés à toutes sortes de détritus.

Notre dernier arrêt s’est déroulé à la succursale de Mascouche, située entre un salon de coiffure et un Party Expert.

Tout semble a priori à sa place dans les deux conteneurs derrière le local de la société d’État, mais hélas, quelques sacs de factures et cartons de la SQDC trainent quelques pieds plus loin dans une benne à déchets, en compagnie d’un gros tas de branches de sapin.

«C’est vraiment exagéré, c’est pour ça que je ne prends jamais la facture ni le sac brun pour transporter les produits», explique François, un client de Bois-des-Filion. Pour lui, il ne fait pas de doute que le suremballage est uniquement une question de marketing. «Les compagnies veulent que le produit soit attrayant et surtout visible sur les tablettes. J’ai travaillé en marketing, je sais ce que c’est!»

La SQDC invoque son impuissance

 Autant de gaspillage découvert en quelques heures, ça donne le vertige. Imaginez l’ampleur des dégâts généré par les 22 succursales à travers la province sur une période d’un an!

La SQDC s’est défendue dans le passé de n’avoir aucun contrôle sur le suremballage des produits de leurs fournisseurs.

La SQDC a publié le mois dernier les résultats du premier trimestre de son exercice 2019-2020. Bien sûr, ces chiffres impressionnants illustrent la popularité de la légalisation ( 977 261 transactions dans le réseau de succursales et 77 262 en ligne) mais également la portée du gaspillage et du suremballage.

Si la SQDC s’est défendue dans le passé de n’avoir aucun contrôle sur le suremballage des produits de leurs fournisseurs, ça serait la moindre des choses de s’assurer que les contenants, factures et autres matières recyclables ne se retrouvent pas avec les ordures, non?

On aurait évidemment aimé leur poser la question, mais au moment d’écrire ces lignes, la SQDC n’avait toujours pas donné suite à nos demandes d’entrevues. 

Ce n’est sinon pas la première fois depuis la légalisation que la société d’État est interpellée au sujet du suremballage.

En entrevue il y a quelques mois au journal Métro, un de leur porte-parole disait même «avoir entendu l’appel des consommateurs pour un plus grand respect de l’environnement et le moins de suremballages possible», sans toutefois être en mesure d’apporter des solutions à court terme. 

Le porte-parole ajoutait recevoir tel quel les produits des fournisseurs, qui devaient pour leur part se soumettre à des exigences strictes de Santé Canada en manière d’emballage. Santé Canada invoque notamment des raisons de sécurité, afin de protéger la consommation accidentelle.

Peut-être que tous ces gens devraient se parler? Allez, c’est cadeau on leur laisse les coordonnées :

Santé Canada : 1-866-225-0709 // SQDC : 1-888-551-2168

Ces excuses n’ont pas convaincu les consommateurs et les organismes, à commencer par Greenpeace, qui exhortait justement la semaine dernière la SQDC à chercher des moyens d’être plus écoresponsable

Au lendemain de la légalisation, une pétition en ligne avait aussi été lancée par un Montréalais, afin de « forcer la SQDC à cesser d’utiliser des emballages en plastique à usage unique.» Plus de 1000 personnes ont signé la pétition à ce jour.

«Notre conseil serait de permettre aux consommateurs de réutiliser leur contenant pour remplir leur herbe. Techniquement, c’est faisaible», explique Élodie Briant.

Pour la présidente de l’Association québécoise zéro déchet, la solution passe par la sensibilisation…et pourquoi pas le vrac. «Notre conseil serait de permettre aux consommateurs de réutiliser leur contenant pour remplir leur herbe. Techniquement, c’est faisaible», explique Élodie Briant, rappelant que les élections approchent et que les citoyens ont une occasion de passer un message aux élus. «On invite sinon les responsables de la SQDC à prendre part prochainement à notre festival zéro-déchet, s’ils veulent s’inspirer », badine Mme Briant.

L’invitation est lancée. En attendant les solutions, les conteneurs à déchets vont sans doute encore se remplir derrière les succursales de la SQDC et les éboueurs continueront à les vider chaque semaine.

Déjà, installer une benne à recyclage à la sortie des succursales pourrait être un début. Quoique…

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