Sous les visages, les loups

Elle cesse de suivre le courant qui la mène au travail, à l’école ou au bureau d’assurance chômage. Elle cesse de courir et de marcher. Elle s’arrête un instant, dresse la tête et lève les yeux. Une interruption, toute simple. Les lignes droites et régulières qui géraient son quotidien sont plus fragiles qu’elle ne le pensait… Elle a fait prendre au temps une ligne courbe. Ce petit virage lui permet de saisir la direction rectiligne que prend sa vie et l’anonymat de son existence. Il y a tellement de bruit entre une seconde et celle qui la suit. Il suffit d’écouter…

“La loupe freinée provoque la diarrhée des sédentaires”

— Claude Gauvreau

Notre monde est hiérarchies, guerres, colonisation, conformisme, programmation des imaginaires, destruction de cultures, pollution environnementale, marchandisation des corps et répression de la poésie.

Vous entendez les corps déchirés de la Palestine? Les derniers soupirs des vieux parqués dans les corridors de nos hôpitaux? Vous entendez les cris des jeunes filles aux yeux bridés dressées pour plaire à de riches touristes aux yeux bleus? Vous entendez la pauvreté galopante? Les chants du cygne de nos rivières et de nos forêts? Vous entendez ces cris de souffrance derrière le tic-tac régulier de l’horloge? Elle si…

“Toutes nos catégories de pensée, toutes nos certitudes sur la réalité, la politique, l’économie, voire le  lieu où nous vivons, sont tellement pénétrées par le pouvoir, que le seul fait de lui dire “non” nous précipite dans un monde vertigineux dans lequel nous n’avons  plus d’autre référence fixe que la force de notre “non”

— John Holloway

Désormais, elle se tient droite. Elle refuse le monde tel qu’il est. Il ne lui correspond pas. Il est faux. Radicalement faux! Elle veut le dire, le crier à l’univers entier : “La démocratie est un mensonge!”, “Y’en a assez de cette société”, “Ça suffit!”, “Ya basta!”. Elle ne respecte plus notre société, et encore moins ceux qui la protègent. Elle ne veut pas être spectatrice, mais actrice de sa destinée et, par le fait même, de la nôtre. Le vote, les pétitions, les pouces en l’air sur Facebook et les parades médiatiques, ce n’est pas assez. Pire encore : c’est tout faux. On ne change pas la société en respectant les règles qu’elle dicte sans espoir de réplique.

Il faut détruire la destruction.

Son statut de rebelle, bientôt, la mène à se couvrir le visage…

Son masque tente de déjouer la présence de milliers de caméras couvrant nos villes, la surveillance électronique des forces de l’ordre et les incroyables technologies mises en place pour surveiller et contrôler la population. Elle se cache pour préserver sa propre sécurité, pour mieux respirer à travers les gaz lacrymogènes et éviter la répression juridique et policière.

Elle fait peur. Elle veut nuire à la paix sociale. On dit qu’elle est une “nihiliste”, une “ado attardée”, une “malade”, une “dangereuse”, une “lâche” qui n’assume pas ses actions.

“Le jour où le crime se pare des dépouilles de l’innocence, par un curieux renversement propre à notre temps, c’est l’innocence qui est sommée de fournir ses justifications”. 

— Albert Camus

Mais son masque affirme beaucoup plus qu’il ne voile. Il camoufle ce que l’on voit pour mieux montrer ce qui est caché. Il dissimule le visage anonyme pour découvrir son irréductible subjectivité. Elle le dit maintenant à la face du monde : “Je refuse!” et devient ainsi à la fois beaucoup “plus” et beaucoup “moins” qu’à visage découvert :

« Moins » : elle devient anonyme, sacrifie la singularité de ses traits et s’exclut du contrat social (une fiction commode…). Elle refuse d’être fragmentée et classée et s’exile de l’identité formelle qu’on lui attribue généralement : femme, étudiante, travailleuse, citoyenne, Québécoise, Canadienne…

« Plus » : elle se cache pour être vue. Son masque ouvre des possibles qui n’existaient tout simplement pas à visage découvert. Elle nie ce qu’on attendait d’elle et fait ainsi naître l’incertitude d’un « au-delà » ce qu’elle est. Elle cache une personnalité mutilée pour faire apparaître mille possibilités d’émancipation. Par-delà « la » femme, elle en fait apparaître cent. Par-delà ce qu’elle croyait être et ce qu’on croyait qu’elle était, elle affirme ce qu’elle pourrait être.

“L’idée s’éveille en résistant; elle naît de la résistance première” 

— Françoise Proust

Cette « négation de la négation » est considérée comme pure délinquance. Notre société préfère l’anonymat du visage à celui, par ailleurs interdit, de la révolte. Les cagoules et les masques représentent ce nous refusons de voir et d’entendre. Ils sont ce que nous ne pouvons pas voir et entendre. Ils sont ce que notre société lamine afin d’assurer la reproduction de ses formes et de ses idées.

Car sous ces masques anonymes, c’est la possibilité de vivre autrement qui attend d’être dévoilée… Ils nous rappellent que l’histoire n’est pas terminée, et qu’il est encore possible d’en influencer la course.

Le magazine ANONYMAT sera en vente dès le 5 décembre en kiosques et en ligne. 

Venez au lancement ce soir!   

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up