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Quelques jours après une impressionnante récolte de sept Gémeaux, le Québec se demande pourquoi la série Sorcières est tombée sous le couperet. C’est arrivé il y a plus de six mois, mais cette cruelle réalité prend réellement forme au lendemain de la cérémonie.
« Je ne blâme pas TVA d’avoir pris la décision. C’est une question de contexte financier. Ils avaient des choix à faire, et dans le modèle d’affaires de la câblodistribution, une série annuelle d’une vingtaine d’épisodes est un immense défi à rentabiliser. Je pense qu’on y arrivait, les cotes d’écoute étaient très bonnes, mais les circonstances sont particulières », raconte Marie-Josée Ouellet, qui cosigne Sorcières avec Germain Larochelle.
Le diffuseur lui-même avait l’air absolument dévasté. Il révélait à l’Agence QMI « ne plus pouvoir programmer trois séries annuelles simultanément dans le contexte précaire des médias québécois, qui sont privés de revenus par les géants américains du web ».
C’est donc bel et bien la fin de la série ésotérique diffusée les mardis soirs à TVA, mais est-ce la fin de Sorcières pour toujours? Dans le sillage du dépôt du rapport du groupe de travail sur l’avenir de l’audiovisuel au Québec (cosigné par mon boss Philippe Lamarre), peut-on sauver nos fleurons des compressions budgétaires? Conversation avec une créatrice qui s’inquiète.
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« Ce n’est pas de gaieté de cœur que TVA nous a débranchés. Ils ne sont pas les méchants dans l’histoire. Ils ont été très réceptifs à ce qu’on propose un autre format », raconte Marie-Josée Ouellet.
Au départ, Marie-Josée avait conçu Sorcières pour durer trois saisons. Le format de l’annuelle (une vingtaine d’épisodes hebdomadaires d’une heure répartis sur plusieurs mois) fragilisait cependant la série d’entrée de jeu.
« Il y a eu une grosse vague de décâblement pendant la pandémie. Les gens s’abonnaient à Netflix, Crave, Disney+, etc. C’est pas tout ce monde-là qui est revenu. Dans le modèle d’affaires de la câblodistribution, le visionnement en direct est super important à cause des annonceurs. Il y a beaucoup en jeu chaque semaine. »
L’annulation de Sorcières est le reflet d’une culture télévisuelle québécoise à la croisée des chemins.
« Sans vouloir rien enlever à ce qui se fait présentement, certains formats datent d’une autre époque où on n’avait pas les moyens technologiques de regarder des séries en rafale et surtout, où ça ne dérangeait pas de sauter un épisode. On n’avait pas besoin de tout regarder comme aujourd’hui. On s’adresse encore beaucoup au même public et pendant ce temps-là, le contenu qui s’adresse aux plus jeunes n’est pas le nôtre », conclut-elle.
C’est la fin de Sorcières, l’annuelle à TVA, mais est-ce la fin de Sorcières tout court?
« Présentement, on cherche des solutions. On n’a aucune garantie que la série va revenir sous un format ou un autre, chez un diffuseur ou un autre. Mais on y travaille », affirme Marie-Josée Ouellet.
Pour l’instant, on ignore même si cette fin tant espérée prendra la forme d’une dernière saison, d’une série limitée, d’un film, d’un roman ou d’une peinture abstraite, mais Marie-Josée Ouellet se laisse toutes les portes ouvertes. « Quand tu bâtis des personnages, ils vivent. Ils ont une personnalité. Dans le cas de Sorcières, ils ont littéralement un corps. C’est certain que ça m’habite et que ça donne le goût de continuer. »
En 14 ans de métier, c’est la première fois que Marie-Josée travaille sur une série qu’elle ne peut pas compléter en ses termes. « Les gens quittent la câblodistribution et ça rend la rentabilité plus difficile, mais ça ne veut pas dire qu’on ne fait pas du bon contenu. Il faut aller les retrouver. Pour ça, il faut changer. On doit s’adapter. »
Si on ne peut qualifier le triomphe de Sorcières aux Gémeaux de vengeance, laisse-t-il entrevoir une possible résurrection? Restez à l’écoute, comme on le disait à l’époque du câble.
La qualité ou le propos de Sorcières n’a jamais été remis en cause. Tout le monde sait qu’il s’agissait d’un objet solide et novateur dans le paysage culturel québécois. Le thriller ésotérique aux accents gothiques mettant en vedette Céline Bonnier, Marie-Joanne Boucher et Noémie O’Farrell (également idéatrices de la série) explorait la mémoire et le trauma avec beaucoup d’aplomb et de franchise, tant à travers son récit que sa facture visuelle.
Pourtant, le rayonnement de la série s’est propagé bien au-delà des mardis soirs. Originaire du Nouveau-Brunswick, Marie-Josée Ouellet affirme avoir reçu beaucoup de témoignages positifs de la part de téléspectateurs qui ne sont pas comptabilisés dans les cotes d’écoute. Plusieurs personnes ont aussi regardé Sorcières via la plateforme numérique de TVA et ce, jusqu’en France et en Belgique. C’était peut-être là, au départ, que Sorcières aurait dû se retrouver.
« Je pense que Sorcières avait sa place à la télé. C’est important de montrer quelque chose de différent à l’auditoire afin de pérenniser notre culture », explique l’autrice, visiblement encore très fière de son projet. « Si tu savais combien de fois on m’a dit : “C’est la seule série québécoise que j’écoute”, mais j’ai dit dès le départ que je ferais pas des saisons de vingt-quatre heures avec ça. TVA voulait une annuelle, alors on l’a adaptée. »
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Parce que ce qui frustre Marie-Josée et les auditeurs de Sorcières, encore plus que l’annulation de la série, c’est qu’ils ont été privés de sa fin. Ils ont eu droit à une cinquantaine d’épisodes et l’autrice elle-même voyait une conclusion naturelle à Sorcières qui aurait pu se déposer après une saison supplémentaire. Malheureusement, Marie-Josée et Germain Larochelle ont été obligés de clore en laissant plusieurs questions en suspens.