.jpg)
S’intégrer au Québec grâce à « Occupation Double »
On a beau accuser la télé-réalité de promouvoir la « culture du vide », cette condamnation ne l’a jamais empêchée de fleurir au Québec depuis deux décennies. Contre vents et marées (et l’annulation de deux candidats), Occupation Double est devenu une institution provinciale intergénérationnelle. L’émission ne plaît peut-être pas à tous, elle est toujours aussi regardée. C’est un plaisir bien de chez nous, qui en révèle beaucoup sur nous.
En tout cas, plus qu’on pourrait le croire.
Derin Emre est arrivé au Québec en 2015 en provenance d’Istanbul. N’en déplaise à François Legault, il lui aura fallu beaucoup plus que six mois pour s’acclimater et s’intégrer à notre culture, mais il a fini par y arriver. De la langue jusqu’à nos us et coutumes, Derin a eu recours à un outil pédagogique inusité pour faire de son expérience migratoire un succès : Occupation Double.
« C’était très difficile de comprendre ce qui s’y passait au début. Les règles sont très souples et il y a beaucoup de nuances à saisir pour quelqu’un qui n’est pas familier avec le Québec », raconte LE SCÉNARISTE ET RÉALISATEUR en visite chez URBANIA.
En plus d’être un sujet de conversation autour de la machine à café, Occupation Double est un portail vers certains aspects de la culture québécoise avec lesquels on est tellement familiers qu’on ne les voit plus.
Une histoire d’intégration à grands coups de plot twists.
.jpg)
Cette proximité qu’on ne voit plus
Un peu comme tout le monde, Derin a entendu parler d’OD pour la première fois à son travail lorsque l’émission faisait son retour en 2017 et 2018. Les conversations entre collègues sont cependant demeurées un bruit de fond à sa réalité de nouvel arrivant jusqu’à ce que la série soit entérinée par un ami.
C’est le réalisateur canadien David Findlay, qui avait invité Derin à Montréal pour collaborer sur un projet, qui lui recommande la télé-réalité: « Il m’a dit qu’il était tombé dans le rabbit hole d’OD et qu’il n’était plus capable d’arrêter de regarder. C’était l’approbation qu’il me fallait. Si lui y voyait quelque chose, je me suis dit que ça m’intéresserait aussi. »
Derin a débuté son infiltration dans l’univers d’OD en novembre 2019, alors qu’OD : Afrique du Sud tirait à sa fin. Il s’est claqué l’entièreté de la saison en rafale, grand bien lui en fasse, et ce ne sont pas les frasques de Kevin ni même le man bun de Jay Du Temple qui ont initialement retenu son attention. Ce sont plutôt des détails qu’on ne remarque même plus, mais qui en révèlent plus qu’on ne le croirait sur le Québec.
.jpg)
« J’avais jamais vu ça nulle part ailleurs, une émission de télé-réalité avec des participants qui se connaissaient déjà et qui s’étaient frenchés dans un bar quatre ans auparavant. Je me rappelle plus exactement à quelle saison ils ont fait ça, mais la production a emmené l’ex d’un gars dans la maison. Qui d’autre fait ça? C’est peut-être le marché qui est petit, mais il y a ici une connexion entre les gens qu’on ne voit pas ailleurs », raconte Derin.
Cette proximité, Derin ne l’a pas observée qu’entre les participants, mais aussi entre les participants et leur culture : « En Afrique du Sud, ils ont sorti les participants au musée. Des danses tribales ont été performées pour eux. Ils ont accueilli tout ça avec respect et intérêt, mais la grosse réaction émotive est arrivée quelques semaines plus tard, quand la production a fait venir Bleu Jeans Bleu. Ils étaient à l’autre bout du monde, dans un vase clos, mais quand le Québec est arrivé à eux, ça a immédiatement été le party. »
Pour Derin, ces observations ont été un outil pour mieux comprendre les Québécois. Pour mieux comprendre la force des liens qui nous unissent et réussir à en forger avec nous.
En plus, l’émission l’aura aidé à parfaire le français fluide, confiant et nuancé dans lequel il s’exprime aujourd’hui. Vous penserez à ça, la prochaine fois que vous trouverez que Kévin sert à rien.
« Les Québécois sont une minorité qui vit à l’intérieur d’une majorité. C’est un trait culturel quand même unique et ça influence tout, du langage à la perception qu’ils ont d’eux-mêmes. Ils comprennent les deux côtés de la médaille et c’est pour ça que c’est facile d’être qui on veut être ici », explique-t-il.
C’est cette liberté qui l’a d’abord charmé.
.jpg)
« Gros big », Charlebois, Létourneau et le « bon immigrant »
Derin s’estime chanceux.
Il a été en mesure de choisir sa terre d’accueil, un aspect important de l’expérience migratoire qui est tout, sauf garanti. « En Turquie, quand tu vas à l’école occidentale, t’es étiqueté comme l’élite du pays et ça vient avec une immense pression. J’ai vécu à New York et à Los Angeles et là-bas aussi il y a une pression de répondre à un certain modèle social. Pas ici, et c’est pour ça que je suis tombé amoureux de Montréal. Ici, on est à l’abri d’impératifs comme ça. Du moins, à mon expérience », affirme Derin.
En couple avec une Québécoise depuis quelques années, il est très au courant que la situation est loin d’être parfaite et que le climat politique est plus hostile à l’immigration sous la CAQ. Les critiques préfabriquées voulant que les immigrants « refusent de s’intégrer et volent les jobs », il les a entendues. Derin les prend néanmoins avec philosophie.
« C’est quoi un bon immigrant? C’est tout d’abord un immigrant qui travaille et qui contribue. Quand on arrive, plusieurs d’entre nous prennent des boulots que personne ne veut faire parce qu’on n’a pas le choix et c’est souvent de longues heures. On déménage dans un quartier comme Parc-Extension où il y a beaucoup de Grecs et de Turcs pour avoir un réseau, et là, il y a des amitiés et une vie sociale qui se forment. Pour pouvoir bien s’intégrer à la culture québécoise, il faut avoir quelqu’un qui souhaite nous la faire découvrir. J’ai été chanceux. J’ai eu des amis pour ça et j’ai maintenant ma conjointe. »
Pour ceux et celles qui s’inquiètent, non, OD n’est pas l’unique point d’ancrage culturel de Derin. Série Noire et la musique de Robert Charlebois lui ont aussi appris plusieurs nuances de notre français. Sa conjointe Sandrine lui a d’ailleurs préparé une longue playlist de musique québécoise qui lui a permis de se familiariser avec notre héritage. En fait, il en connaît maintenant tellement sur la matière qu’il m’a appris l’existence d’un groupe québécois.
Connaissiez-vous ça, Avec le soleil sortant de sa bouche? Moi non plus, mais c’est pas mal bon!
Quoi que vous en pensiez, Occupation Double ne fait pas l’apologie de « la culture du vide ». Elle reflète plutôt notre culture, que la familiarité a rendue invisible à notre regard. Ce n’est pas du vide à l’écran : c’est nous, et parfois, la planète regarde.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!