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Simplisme volontaire

Par
Judith Lussier
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Hier soir, j’étais invitée au Spa Libre pour une séance de balnéothérapie théâtrale orchestrée par l’Action Terroriste Socialement Acceptable. Bien sûr, je savais que je n’allais pas vraiment dans un spa. Et pour dire vrai, j’y allais super à reculons, parce que moi, me mettre en costume de bain dans un contexte de théâtre, ça me met super mal à l’aise. C’est comme voir des collègues se changer au gym. Je peux voir toutes sortes de touts-nus dans les vestiaires, mais des collègues ou, pire, des clients, ça brise quelque chose. Bien sûr, il y a l’option de «ne pas se mouiller», mais vous voyez comment ça sonne? À l’entrée, on vous dit «mouillez-vous, vous ne le regretterez pas».

Mais surtout, je savais qu’on s’en allait me mettre dans une situation que je n’ai pas tant que ça désirée pour rire de moi par la suite, ou, pire, m’emmener à réfléchir sur le grand contraste qui existe entre mon confort et celui des plus démunis de la planète, prenant pour acquis que ces choses-là, on n’y pense jamais et qu’on a vraiment besoin d’être conscientisés.

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C’est donc avec beaucoup de scepticisme que j’ai enfilé le peignoir et rempli la «fiche de bien-être» : Est-ce important pour vous d’être un bon citoyen? Percevez-vous l’implication comme un sacrifice, un plaisir, un devoir? Pratiquement, êtes-vous contre la guerre et pour la vertu? Déjà, je savais que je m’en allais à l’abattoir du manichéisme.

À l’intérieur de la salle de représentation, une séance de yoga nous emmenait à reproduire des positions devant des images de misère. Ensuite, on nous a invité à passer au sauna, où une voix nous a proposé, comme si ce n’était pas déjà évident, de nous mettre dans la peau de quelqu’un qui entre dans un camp de concentration. Puis, en sortant du théâtre sous la pluie, des représentants d’Amnistie Internationale nous attendaient avec des pétitions à signer. Je dirais que c’est là que j’ai décroché si je n’avais pas déjà décroché au moment d’enfiler mon peignoir avec un carré rouge dessus indiquant que j’avais pris le forfait de ceux qui osent se mouiller.

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On a parlé beaucoup de slacktivisme récemment, cette tendance à croire qu’on est engagé socialement parce qu’on «like» la page d’Opération enfant soleil. Pour moi, il n’y a aucune différence entre ça et signer une pétition en sortant d’une représentation théâtrale, aussi engageante eut-elle été. Personnellement, ça me prend des billiards d’informations avant de signer une pétition ou de m’engager dans une cause. Pour toutes sortes de raisons, notamment parce qu’il y a toujours deux côtés à une médaille. Si on ne fait pas nos devoirs, on peut très bien se ramasser à parrainer un enfant de Vision Mondiale après avoir vu des images d’enfants dysentériques à la télé, sans se rendre compte que notre argent sert surtout à graisser la patte d’une organisation chrétienne qui tente d’imposer ses valeurs au tiers-monde. L’engagement aveugle, sollicité par une émotion vive qui nous éloigne de la raison, ce n’est pas ça qui règlera les inégalités.

Mais j’ai compris que réfléchir n’était pas le but de l’exercice auquel nous conviait l’ATSA hier soir lorsqu’on nous a demandé de scander des slogans qu’on avait glissé dans nos poches de peignoirs. Le mien était «À bas la corruption». Je ne sais pas si le but était que je me sente engagée, mais pour moi, crier un slogan qui ne veut rien dire et qui n’appelle à rien, c’est exactement le contraire de passer à l’action. C’est pire. C’est se défiler en croyant fermement qu’on fait vraiment quelque chose pour changer la société. Soupir. Et re-soupir lorsque les comédiens nous ont invité de tout leur paternalisme à «discuter pendant dix minutes de ces sujets-là». Comme si nous étions totalement inconscients, avant la pièce, que des gens mouraient dans les sweatshops au Bangladesh, que le gouvernement pillait nos richesses sousterraines, que de gros monsieurs s’en mettaient dans les poches en toute impunité. Comme si la représentation nous avait vraiment éclairé sur le sort de la planète. Comme si on n’avait jamais fait ça, réfléchir à tous ces enjeux-là.

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Je regardais Laure Waridel, qui se trouvait à côté de moi durant ce pénible bain de bonne conscience et je me demandais ce qu’elle pensait de tout ça. Pas des enjeux. Ça, je m’en doute. Mais de ce simplisme. Il me semble que nos grands agitateurs sont plus intelligents que ça. Je l’espère.

Dans le questionnaire de santé, il y avait aussi la question : «De quoi la planète aurait-elle le plus besoin, selon vous?» J’ai marqué un peu n’importe quoi, mais après la représentation, ma réponse aurait été : «de moins de manichéisme et de plus de nuances».

Récemment, j’ai été prise dans une mini-tempête médiatique lorsque j’ai pris la défense de Mario Jean, qu’on a accusé d’être raciste après avoir imité Boucar Diouf au gala des Olivier. Tout ce que je voulais, c’était qu’on soit capable, en tant que société ouverte et capable de nuances, de faire la distinction entre le blackface, une pratique barbare qui consiste à se déguiser en noir stéréotypé pour le ridiculiser, et le fait d’imiter un noir au même titre que n’importe qui. Bien sûr, pour mes opposants, il n’y a pas eu de nuance possible, et vite, j’ai été traitée de raciste et de pro-blackface. Jamais je n’ai reçu un aussi grand déferlement de haine et j’ai un peu compris comment pouvaient s’envenimer les conflits au point de devenir des guerres. La vie est plus complexe que ça, et pour venir à bout des grands conflits qui secouent la planète, il faudra définitivement plus de nuances, moins de cases dans lesquelles on met les bons et les méchants. Opposer le bien et le mal de façon aussi simpliste, c’est non seulement une insulte à l’intelligence, mais c’est aussi un excellent moyen de s’éloigner les uns des autres.

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C’est malheureusement le sentiment que m’a laissé ce bain de foule auquel nous a convié l’ATSA. Le pari était audacieux, transformer une ruelle en spa, sortir des spectateurs de leur zone de confort, c’est pas rien, mais je m’attendais à plus d’intelligence de la part de ceux qui nous ont collé des contraventions citoyennes et convié à l’État d’urgence plusieurs hivers de suite au parc Émilie-Gamelin.

J’imagine que certaines personnes sont sorties de là en pensant qu’elles avaient vraiment fait quelque chose de merveilleux pour changer le monde et se sont endormies emplis de bons sentiments et réconfortés de bonne conscience.

(c) Crédit photo: ATSA, Aurélie Jouan


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