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Shantay you stay : comment les drag queens se sont installées à Montréal

L'histoire des drag queens dans la métropole.

Par
Pierre-Luc Racine
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URBANIA et Juste pour rire s’unissent pour vous faire découvrir l’histoire des personnages les plus flamboyants du showbiz, alors qu’on vient d’annoncer pour 2020 la comédie musicale Kinky Boots.

La téléréalité RuPaul’s Drag Race fait fureur de nos jours. À tel point que MamaRu nous en présente en ce moment une version britannique, tout en préparant sa 12e saison ordinaire, une cinquième saison All-Star, un Drag Race Canada et une version avec des célébrités.

De notre côté, à Montréal, la drag est en santé, comme en font foi les shows réguliers au Bar Le Cocktail, au Sky, au District Video Lounge et au fameux Cabaret Mado – mais ça n’a pas toujours été le cas.

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1- La naissance du mot

Des hommes se déguisent en femmes sur scène depuis très longtemps. Du théâtre grec à nos jours en passant par la Renaissance, des acteurs s’habillent de vêtements féminins pour jouer leur rôle.

Le terme « drag » vient du fait qu’à l’époque leurs robes traînaient au sol (en anglais : to drag) lorsqu’ils marchaient. Dans les années 1920, le mot est entré officieusement dans la culture gaie et dans la nomenclature Polari, l’ensemble des termes utilisés pour parler de choses qui faisaient sourciller.

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Photo: Instagram de Phoenix Vyxen

2- L’arrivée à Montréal

En 1950, les shows de drag queens commencent à éclore aux États-Unis. À Montréal, Guilda introduit le phénomène en 1954 au bar Chez Parée (qui a visiblement changé de vocation depuis).

Bien que Guilda ait réussi à remplir la Place des Arts en 1965, les drag queens peinent à s’installer dans des lieux fixes à cause des multiples descentes policières de l’escouade de la moralité, qui nuisent à tout le nightlife montréalais pendant 10 ans.

Il faut ajouter à cela la nouvelle technologie de l’époque : la télévision! À cause de la popularité grandissante du petit écran, les cabarets montréalais finissent par s’éteindre lentement. Des performances de drag sont encore présentées ici et là, mais tout le reste demeure très underground dans les décennies suivantes.

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Photo: compte Instagram de Miss Butterfly

3- De nouveaux balbutiements à Montréal

Un soir, Luc Provost, l’homme derrière la fameuse drag queen Mado Lamotte, se présente au bar Poodles, déguisé en femme, lors de la soirée thématique Convention des femmes d’affaires. L’établissement est impressionné par son accoutrement et lui offre sur-le-champ de faire des numéros.

Même son de cloche chez Miss Butterfly. Johnny Naoufal, de son vrai nom, décide de sortir au Club Unity, mais pas le Unity qu’on connaît aujourd’hui, qui produit aussi des galas de lutte de la IWS.

On parle de la version d’il y a cinq moutures : l’ancêtre de celle qu’on connaît aujourd’hui, avant de passer au feu, de fermer, de rouvrir en bar straight, de repasser au feu, de refermer et de rouvrir encore. Bref, ça fait un bon boutte!

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Photo: Instagram de Kitana Sweet

Le gérant de l’époque, Patrick, est tombé sous le charme de son déguisement. Il lui a offert de revenir la semaine suivante pour faire un show en lui disant qu’il allait même la payer! Ce fut une grosse surprise pour la Miss : « Hein? On peut être payé pour faire ça? Pourtant j’étais habillée en vraie pute! »

Photo: Instagram de Mado Lamotte

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4- Deux cliques

Miss Butterfly me raconte que la scène drag était scindée en deux à l’époque. Il y avait la gang de Mado et celle de Secret And Gossip. D’ailleurs, Gossip était dans le temps le personnage de Jasmin Roy!

Ce dernier produisait un gros show au National et a proposé à Butterfly d’en faire partie : « Je n’avais encore fait aucun cabaret et je faisais déjà le National! Fuck you all biiiiitches! »

Ça démontre aussi à quel point il y avait peu de drag queens. Même en n’ayant que très peu d’expérience, elle a pu performer devant une salle de plus de 500 places!

Twilight, qui se produisait en région, l’a emmenée en tournée à Joliette : « Je ne savais même pas comment mettre des bas de nylon! »

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Photo: Instagram d’Emma Dejavu

Photo: Instagram de Michel Dorion, aussi propriétaire du bar Le Cocktail

5- L’ouverture du Cabaret Mado

Le Cabaret Mado est à la drag ce que le Bordel Comédie Club est au stand-up. Oui, il y a des soirées dans d’autres bars, mais l’établissement est un phare pour la discipline.

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Le Cabaret lance rapidement un concours du nom de Star Search afin de découvrir les talents locaux. Butterfly arrive deuxième à la première édition. « Depuis ce temps-là, j’arrive deuxième dans toute! », me dit-elle, sourire en coin.

Six mois plus tard, il n’y a pas assez d’inscriptions à la nouvelle édition de Star Search, et Butterfly se réessaie. Elle ne gagne pas : c’est Ciatha Night, sous le nom de Blue, qui obtient les « condragulations ».

Photo: Instagram de Ciatha Night

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Photo: Instagram d’Uma Gahd

6- Sashay Away

Comme tout courant nocturne, les Mardis à Mado finissent par perdre en popularité.

Par exemple, le dimanche, c’était le Tea Dance au Sky, avec elle, mais aussi Velma Velour, Lips, Maam Moule et quelques autres. Ces événements atteignaient une popularité incroyable, au déclin de laquelle elle a assisté, aux premiers rangs des Glamazon.

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Photo: Instagram de Lady Boom Boom

Selon elle, les priorités des gais ont changé : « Là, les gais se sont mis à acheter des condos. Avant, les gais n’achetaient pas de condo! Les dépenses étaient ailleurs! Là, ils veulent adopter! Ben adopte un enfant et essaie de sortir un mardi soir. Oublie ça, là! »

Les téléréalités du dimanche soir aussi font mal à la scène drag. Star Académie, Tout le monde en parle et tous les galas du dimanche incitent les téléspectateurs à rester chez eux : « Je n’avais jamais vu dans le Village des restaurants fermés le dimanche, le lundi et le mardi. »

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Photo: Instagram de Tracy Trash

7- RuPaul à la rescousse

« RuPaul a sauvé toute la communauté drag, même à Montréal! » Non seulement, le Bar Le Cocktail est plein, les jeudis soirs, de clients venus regarder la téléréalité, mais l’émission donne envie de découvrir le Charisma, Uniqueness, Nerve and Talent des drag queens d’ici.

L’engouement est tel que des compétitions à la RuPaul pullulent. Star Search est devenu Drag-Moi, la porte d’entrée pour jouer dans les grandes soirées au Mado.

De son côté, le Cocktail a lancé Miss Cocktail, et il n’est pas rare de voir d’autres concours apparaître, comme les Pussycat Drags. La Cover Girl amène tellement de nouvelles intéressées à la drag qu’il faut passer des auditions pour se qualifier pour certains concours. On est loin de l’époque où il y manquait de monde!

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Photo: Instagram d’Aizysse Baga

Sans compter que la qualité de la drag en général est impressionnante. Miss Butterfly m’avoue : « Aujourd’hui, la drag queen qui commence, en six mois, elle a atteint le niveau de mes 20 ans d’expérience! Elle a des tutoriels sur YouTube, des chorégraphies, des idées de performances, des logiciels pour faire des mix. Dans le temps, j’avais même pas de clé USB! »

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Photo: Instagram de Sasha Baga

8- Category is Ouverture d’esprit

La drag n’est plus réservée aux hommes cisgenres qui veulent Sissy That Walk. Malgré tout, la scène de la drag locale est encore un boys’ club qui tarde à s’adapter.

Miss Buttlerfly m’explique : « Parmi les drags qui font du show, il y en a beaucoup qui ont fini trans. C’était comme une première étape vers la transition, mais c’est tout récent que c’est rendu OK. »

Les femmes se sont mises de la partie, comme Wendy Warhol, qui dépasse les 16 000 abonnées sur Instagram. Ce qui est surprenant, compte tenu du fait que le grand public n’est pas habitué aux bioqueens, comme RuPaul les refuse encore dans ses émissions.

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Photo: Instagram de Wendy Warhol

Pour la connaître très bien personnellement, je peux vous dire que ça n’a pas été facile pour elle de se tailler une place parmi les hommes et d’ajouter ses pages au herstory de la drag montréalaise.

Malgré tout, le milieu évolue pour le mieux. De nos jours, les drag queens ne peuvent plus être séparées en deux catégories. Il y a les fish, les Instagram queens, les goth queens, les comedy queens, les bearded queens, les genderfuck, les club kids et encore plus.

L’ouverture est telle que le sens du terme « drag queen » est devenu très inclusif. Qu’on se l’approprie pour une soirée, comme moi, ou pour un début de carrière, la variété des styles est un atout majeur dans un spectacle.

Miss Buttlerfly conclut : « Personne ne sait plus vraiment c’est quoi, la drag, mais les gens peuvent décrire c’est quoi, leur drag! »

*****

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Yes sir madame, les drag queens ont la cote ces temps-ci! Ça tombe bien, en 2020, Juste pour rire présentera Kinky Boots, une comédie musicale qui raconte l’histoire d’un homme fermé d’esprit qui rencontre Lola, une flamboyante drag queen, qui lui fait découvrir le monde de la mode et ses extravagances. Une histoire qui envoie le message que lorsqu’on se donne le droit de changer d’avis, des choses fantastiques peuvent arriver!

En plus, la musique de Kinky Boots a été composée par Cindi Lauper, chanteuse culte et idole de la communauté LGBTQ!

Ne manquez pas Kinky Boots, cet été au Théâtre St-Denis! Cliquez ici pour en savoir plus!