Sexe au Moyen Âge : égouttement de l’âme et immunité libidinale

“Il vaut mieux qu’un homme ait une relation ardente avec une prostituée qu’avec sa propre épouse parce qu’ainsi il ne corrompt pas une femme innocente.”* Bienvenue au Moyen Âge!

Tout au long de l’histoire, la sexualité humaine a été un phénomène complexe, nuancé et difficile à sonder. Il est donc périlleux de parler de “la sexualité à une époque x”, mais la recherche permet d’identifier des traits caractéristiques de certaines époques.

On se plonge aujourd’hui dans le Moyen Âge!

L’avis des médecins

Certains disent que de nos jours, on écoute les médecins comme s’ils étaient les prêtres des temps modernes, leur permettant de prendre régence sur les parties les plus intimes de nos vies. Il faudrait faire attention à ne pas y voir quelque chose de complètement nouveau, car déjà au Moyen Âge, leur opinion comptait beaucoup quant aux conduites sexuelles à adopter!

On croyait notamment que le sperme était “l’extrait le plus pur du sang”, de “la vie à l’état liquide”. Il ne fallait donc surtout pas trop jouir : l’orgasme masculin était considéré comme “un effort coûteux qui, dit-on, équivaut à deux saignées”.

Mais il ne fallait pas non plus tout garder à l’intérieur. Alors à quelle fréquence peut-on éjaculer, docteur?

Réponse : Environ deux fois par semaine.

Et donc, n’oubliez pas : du sexe deux fois par semaine et vous serez bien remis.

Pour leur part, les femmes étaient souvent considérées par les médecins comme plus près de l’animalité, et avides d’orgasmes – ceux-ci leur étaient moins dommageables qu’à l’homme, puisqu’elles ne perdaient pas de précieux fluide vital. On recommandait à leurs maris de les satisfaire… puis de les mettre enceinte pour stabiliser leur sexualité.

Ce n’était donc pas une époque free love que le début du Moyen Âge : avec le sperme considéré comme un égouttement de l’âme, “médecins et philosophes conviennent que la santé de l’esprit est inversement proportionnelle à la vigueur génitale”.

L’avis religieux

Avant de parler de l’avis des religieux au sujet du sexe, il importe de se rappeler que le Moyen Âge dure très longtemps : on considère que la période s’étend du 5e au 15e siècle, donc sur un millénaire! Les moralités ont donc le temps de changer considérablement pendant cette ère.

Au début du Moyen Âge, suivant l’anthropologie chrétienne, la sexualité ne peut être totalement refusée (faut quand même faire des bébés), mais elle est très certainement une “conséquence de la chute”, attribuable au péché originel. Le sexe est l’ennemi du sacré : on attend avec ferveur le jour où les corps redeviendront calmes et non différenciés entre les genres, comme c’était le cas dans l’Eden. On recommande de calmer nos envies en mangeant peu pour s’affaiblir. Même une fois marié, il faut y aller dans la sobriété : faire l’amour avec passion n’est pas tellement mieux que de commettre un adultère…

Des conseils pour vivre une sexualité conjugale sobre?

En voilà : on se borne aux relations nocturnes, on évite la nudité, et on ne provoque pas la volupté par des gestes, chants ou attitudes immodestes. La femme doit être complètement passive, on évite des positions déviantes (on ne voudrait pas accoucher d’un bébé-monstre parce qu’on a fait la levrette!), la contraception est une faute mortelle et la sodomie est abominable. (À noter ici que “sodomie” est un terme utilisé à partir du 11e siècle pour décrire l’ensemble des pratiques sexuelles ne menant pas à la conception.)

Et si vous persistez à faire l’amour trop souvent, la matrice deviendra glissante de tout ce sperme et les bébés ne pourront pas s’y accrocher.

Au début du Moyen Âge, l’homosexualité est condamnée, surtout chez les hommes, mais ça ne “hante pas l’espace mental des théologiens”. (Ça va venir plus tard…)

Oh, et la masturbation? Contrairement à ce qu’on pourrait croire, c’était considéré comme un péché relativement bénin (“moins grave qu’une consommation de viande en carême”), surtout chez les jeunes.

Même quand c’était pratiqué avec des animaux.

Passons à un autre sujet.

On dira ce qu’on voudra, mais l’histoire de Léda et le cygne remonte à la mythologie grecque et inspire encore aujourd’hui. / Leon Comerre (1908)

Autour de 1200, on constate un retour du “corps”. Étant un résultat de la création divine, le sexe ne peut pas être si honteux! On l’envisage maintenant non seulement dans le contexte de la génération, mais aussi d’une hygiène générale. Le plaisir épanouit la santé et l’équilibre et le plaisir mutuel fait que les mariages durent!

Vers 1500, John Mair utilise la jolie formule :  “Il n’y a pas plus de péchés à s’unir pour le plaisir (dans le mariage) qu’à manger une belle pomme pour le plaisir qu’elle procure.” C’est même ok de coucher avec les femmes enceintes!

Plaisir féminin et tétins

Il est important de souligner que le plaisir féminin n’est pas complètement ignoré. Médecins et hommes de lettres se plaisent à donner des conseils pour bien faire l’amour, comme par exemple Guido Parato qui conseille (dans un charmant vieux français de 1460) d'”allonger l’esbat et manier les tétins et dire des amoureux et gracieux mots”. Il suggère même de faire jouir la femme en premier : “n’est mie bon que l’homme accomplisse avant la femme, mais le doivent faire ensemble ou la femme un petit peu devant”.

Tout le monde au bordel

À la fin du Moyen Âge, on s’attend même à ce que les jeunes n’arrivent plus vierges au mariage, on sait que bien des prêtres ne sont pas abstinents sans trop s’en formaliser et dès le 12e siècle, la prostitution prend une grande place dans la société. Les bordels sont des lieux d’immunité libidinale : on ne peut pas y être reconnu coupable d’adultère! On reconnaît que les prostituées ont le droit d’être payées, qu’elles empêchent “le mal” de se propager et aident même les jeunes à se préparer à une saine conjugalité.

Office des sodomites

Apparemment bien de la joie et de la liberté, donc, mais cette détente concernant le sexe hétérosexuel semble toutefois entraîner une recrudescence des inquiétudes par rapport aux “déviances”, tout particulièrement l’homosexualité.

Les liaisons entre hommes et jeunes garçons de moins de 14 ans qui sont répandues en Italie à partir du 14e siècle amènent notamment des situations particulières. À Florence, l’Office de la nuit (aussi appelé Office des sodomites ou Office des bougres) agit sous la base de dénonciations anonymes pour punir les fautifs. À certains endroits, les adultes sont punis, mais pas les jeunes. À d’autres, ces relations rappelant celles de la Grèce antique sont acceptées, à condition de respecter certaines règles : “les sodomites qui, après dix-huit ans, persistent dans la pratique peuvent abandonner leur rôle passif et devenir ‘épéistes’; ceux qui continuent à se laisser sodomiser passent pour ridicules et sont susceptibles d’être durement punis”. On voit donc ici qu’il ne s’agit pas de relations consensuelles entre adultes, qui sont pour leur part condamnées de diverses manières durant le Moyen Âge.

Pour ce qui est de la prostitution en général, la situation tourne au vinaigre dans les premières décennies du 16e siècle, juste au sortir du Moyen Âge, avec la prolifération de maladies vénériennes qui entraînement notamment la fermeture des bordels municipaux.

Pour conclure sur une note plus positive, notons qu’une position en particulier a effrayé les médecins et théologiens tout au long du Moyen Âge : il s’agit du “cheval érotique” (la femme sur le dessus, ou cowgirl). Ça leur paraissait dangereux d’un point de vue physique, et ça semblait ne pas pouvoir mener à la conception…

Pourtant, les Indiens décrivaient depuis longtemps cette position dans leur Kamasutra sans que ça fasse scandale!

Illustration moderne d’un passage du Kamasutra, composé quelque part entre -400 et 200. À noter que les relations homosexuelles étaient vues comme naturelles dans le Kamasutra, jusqu’à ce que le Code pénal indien se mette à les interdire après les années de colonialisme…

Comme quoi en matière de sexualité, l’air du temps est susceptible de changer, de rechanger et de changer encore, et bien malin qui pourrait prédire de quoi aurait l’air le sexe dans 100 ans à travers le monde…

* Les informations sur le Moyen Âge ainsi que les citations correspondant à cette période sont tirées du livre Sexualités au Moyen Âge, de l’historien Jacques Rossiaud.

Pour lire un autre reportage de Camille Dauphinais-Pelletier : “La nature n’est pas un Walmart”

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