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Sexe et crystal meth : récit d’un rescapé

Portrait des dangers du « chemsex » dans la communauté gaie de Montréal.

Par
Jean Bourbeau
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« Cette drogue-là est tellement puissante, il n’y a vraiment rien qui s’y compare. Des heures sans éjaculation avec des prises de Cialis pour maintenir l’érection et beaucoup de GHB. J’ai passé deux jours sans dormir. »

Quand David* me parle de son expérience avec le crystal meth attablé dans un café de l’avenue Mont-Royal, il semble nerveux. J’essaie de le rendre à l’aise comme je peux, bien conscient que cette période de sa vie n’est pas facile à revisiter.

Pendant près de quatre ans, il s’est adonné au « PnP » (party and play), une pratique en vogue qui consiste, en somme, à se droguer et à baiser.

Dans l’imaginaire populaire, la prise de crystal meth est un fléau souvent associé à la faillite sociale et à la déchéance physique. Phénomène moins connu, sa consommation est également un risque bien présent dans la communauté gaie des grandes métropoles du monde entier.

La consommation de David l’a poussé dans un vertige dont il crut un moment impossible de sortir. Mais avec persévérance et l’aide d’intervenant.e.s, il a réussi à traverser cette épreuve.

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Je lui demande d’emblée quelle motivation l’habite pour divulguer son histoire. « Que cet enjeu soit simplement connu. Parce que… il n’y a pas des tonnes de personnes qui s’en sortent. Alors si quelqu’un peut se reconnaître à travers mon récit, ce sera déjà ça », dit-il d’une voix hésitante.


Les débuts

David a 42 ans. Il est natif de Sainte-Eustache, a connu une enfance heureuse au sein d’une famille aimante et est en couple avec le même conjoint depuis sa jeune vingtaine. Il n’a jamais entretenu de mauvaises fréquentations et occupe depuis 2010 un poste de cadre dans une grande entreprise d’énergie s’accompagnant d’un salaire très confortable.

Rien ne le prédestinait à un tel cauchemar.

Nous sommes en 2015. David et son conjoint entretiennent un couple ouvert. Il fait la rencontre d’un inconnu sur Grindr qui l’invite à fumer dans une pipe en verre une substance qu’il surnomme tina. David ignore que c’est de la méthamphétamine. « L’inhalation est douce, bien plus facile qu’une cigarette. Tu ne sens presque rien. » S’ensuit un trip aux effets puissants et une ivresse sexuelle qui le bouleverse.

Plusieurs mois après ce rite initiatique, il récidive avec un nouveau partenaire. « C’était encore une fois complètement décadent. » Sa pratique du PnP demeure toutefois assez occasionnelle la première année. « Quatre, cinq fois, pas plus. »

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La fréquence s’accélère toutefois, passant du mensuel à l’hebdomadaire. « Plus on se rapprochait du vendredi, plus j’avais des vagues de chaleur qui emplissaient mon corps, se souvient-il. C’était devenu mon moment à moi. Tu commences à connaître qui sont les utilisateurs et tu sais que si tu te diriges vers eux, ce sera extraordinaire. »

La spirale se déclenche, mais David désire demeurer fonctionnel. « Je voulais continuer de travailler, ne surtout pas perdre ma job. Alors mon moyen fut de consommer au boulot pour rester efficace. »

Un cycle quotidien qui durera deux ans.

L’appel de consommation

« Mon cadran sonnait à 5 h 45, relate David. Mon chum dormait toujours. J’allais prendre une première dose en dessous de la hotte. Sa fumée est inodore. Durant le trajet vers le travail, je connaissais les endroits où je pouvais conduire avec mes genoux et tirer une puff. À l’heure du lunch, j’allais dans un stationnement pas loin et je prenais un autre hit. »

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En parallèle de sa vie professionnelle, David accumule les relations sexuelles. Plus d’une dizaine de partenaires par semaine. « Tu es chez un gars et une fois [la relation sexuelle] terminée, tu es déjà sur ton cell à chercher le prochain. Tu deviens obsédé par les rencontres. Tu planifies des rendez-vous sur l’heure du lunch. Vers 15 h, je terminais mon quart, je fumais et baisais juste avant que mon chum arrive à la maison. »

Pour conserver son appétit sexuel, David prend plusieurs doses de GHB par jour. Une substance également très populaire dans la communauté qu’il achète au litre. « Tous les dealers sont devenus mes amants. Il y en a un avec qui j’étais plus proche, qui est entré en prison. J’en ai trouvé un nouveau qui vendait du crystal pour vraiment pas cher. »

David admet que le « chemsex » est une véritable sous-culture dans la communauté de Montréal. « On se valorise beaucoup par la sexualité, dit-il. Plusieurs sont blessés, conservent en eux des fractures de pas avoir été acceptés, d’avoir grandi dans des milieux où l’on a toujours été le différent. »

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La peur d’être rejeté a durci le ciment d’une carapace qui, souvent, s’effrite sous la prise de drogue.

« Tu essaies de comprendre ce que tu vas chercher là-dedans. La reconnaissance, mais aussi le plaisir. Tu te sens vraiment bien, tu n’as plus de complexe ni de souci. Quand tout le monde est sur la même page, c’est excessif et super chill en même temps. »

Au sein de la communauté, David souligne qu’il y a un grand souci de performativité. « Il faut que tu paraisses bien, que tu danses bien, que tu baises bien. Il y a une énorme pression dans le milieu gai et la drogue rend ça un peu plus doux. »

Il estime que tout se passe par les applications de rencontre et les saunas. « Il y a beaucoup de consommation dans les saunas. Il y a un dealer en permanence. » David précise que le crystal meth est arrivé aux alentours de 2010 dans la communauté et atteint aujourd’hui des sommets autant de popularité que de banalité.

« Tu rencontres parfois des gens bien en vue dans la scène qui soudainement n’ont plus de travail, perdent leur chum, leur condo. Ça devrait te faire réaliser que tu peux tout perdre, mais tu es dans le déni. »

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De plus, cette grande activité libidineuse navigue souvent sans réelle crainte de séropositivité. « Avec la PrEP (prophylaxie pré-exposition, stratégie de prévention de la transmission du VIH), tu te fous du reste : si tu prends ta médication quotidienne, tu n’as plus peur. Il y a des risques d’ITSS, certes, mais une fois le VIH écarté, il n’y a aucune protection. »

Interrogé par rapport à son rendement au travail, David mentionne qu’il excellait sous l’influence de la méthamphétamine, considéré comme un psychostimulant très puissant. « J’étais hyper-sharp et l’un des très rares qui arrivaient à dépasser chaque année les objectifs annuels. J’avais même des augmentations! »

Chaque semaine, il compte une à deux nuits sans sommeil et doit utiliser de puissants sédatifs pour réussir à trouver le sommeil. David mange peu et perd du poids. « Personne ne s’en est rendu compte au travail, affirme-t-il. On ne m’a jamais dit : “David, t’es-tu correct?” Mes amis proches l’ont réalisé, mais étant donné que tu gravites dans un univers de séduction, tu demeures fier de ta personne. J’ai jamais consommé jusqu’à avoir des gales apparentes. »

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Malgré l’euphorie des rencontres et des nuits entières dédiées au PnP, il s’enfonce dans l’exclusion. « Tu te sens seul au monde avec ton problème. Tu n’es pas à l’aise d’en parler avec tes amis. Tu es pogné avec une ostie de bébelle que tu es incapable de te débarrasser et qu’au fond de toi, tu adores. »

Le deuil

Nous sommes en 2018. Son conjoint n’a jamais consommé régulièrement de crystal meth. Entre eux, le sujet est tabou. « On ne s’en est jamais vraiment parlé, mais il voyait que ça empirait, raconte David. C’est long avant que tu réalises que tu as perdu le contrôle. Cette drogue-là est très bonne pour te faire croire que tu peux arrêter quand tu veux. »

David s’estime privilégié d’avoir eu l’aide d’un travailleur social pour l’accompagner dans ses premières tentatives. Son intervenant, Michel Martel, est un ancien toxicomane à l’approche très accueillante. « Il a toujours eu un regard thérapeutique même si j’étais complètement gelé. Je ne sais pas où je serais sans lui. »

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Michel lui indique que c’est une longue et pénible démarche qu’il s’apprête à entamer. Qu’il y aura des hauts et beaucoup de bas. « Tu arrêtes même si au fond de toi, tu n’as pas envie. »

Michel élabore le plan pour David d’entrer au Centre Dollard-Cormier, l’institut universitaire sur les dépendances. « J’avais terriblement peur de la thérapie, alors je me suis pété un dernier trip en cachette et j’ai arrêté chez nous, avec l’aide de mon chum, qui était à l’aube de me crisser là. J’ai pris congé du boulot et fini par dormir pendant dix jours. »

Une première tentative.

L’étape de la thérapie

Automne 2019. David rechute. « Je me défonçais encore plus cette fois-ci, en me disant qu’en me poussant vers les extrêmes, il allait arriver quelque chose. Finalement, je suis rentré trois semaines dans un centre de désintoxication. J’étais terrorisé au départ, mais c’était en fait extraordinaire d’avoir enfin un moment pour réfléchir et avoir des discussions avec des gens comme moi. »

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C’est à ce moment que sa famille apprend sa dépendance. « J’ai eu beaucoup d’amour, aucun rejet de leur part », précise-t-il.

David sort du centre en septembre 2019 et demeure sobre jusqu’en février 2020. « J’ai pris du GHB et le jugement brouillé, on m’a offert du crystal. C’était reparti pour un an. »

Sa santé se détériore. « J’avais l’impression que mes dents se déchaussaient, que ma peau formait des plaques. À ce moment-là, ça n’allait plus du tout avec mon chum. Je ne rentrais plus coucher à la maison. Malgré la honte, j’ai recontacté Michel. »

Depuis le 5 février 2021, David est sobre. « J’ai l’impression que pour la première fois, c’est la bonne. »

Un deuil difficile, mais qu’il jugeait nécessaire à faire. « Un moment donné, tu te dis : ok, mon destin, c’est consommer. Je vais consommer toute ma vie. J’avais très peur qu’en cessant, je n’allais plus autant exceller au travail, j’avais perdu toute confiance en mes moyens à jeun. »

David a récemment postulé pour un nouveau poste, qu’il a obtenu.

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De son propre aveu, l’axe le plus sensible de son rétablissement demeure la sexualité. « C’est ce qui reste encore à régler. J’ai retiré les applications de rencontre. Je crains de ne plus être assez performant, qu’on me trouve ennuyant, que ce soit pas assez long. D’autant plus que tu ne peux plus être satisfait avec une sexualité dite “normale”. Je ne sais pas comment je réagirais si j’étais confronté à un amant qui PnP, alors je m’en éloigne. »

Durant l’époque de sa consommation, nombreux sont les morceaux qui se sont brisés avec son conjoint. « On essaie de recoller tout ça, de retrouver notre intimité. Il y a encore beaucoup d’amour, mais les traces des blessures que j’ai causées sont encore présentes. »

« Tu reviens, petit à petit. Le combat contre la dépendance ne se termine jamais. Je me sens mieux, en paix avec mon passé. J’ai aujourd’hui envie de donner à ceux qui veulent s’en sortir. Partager son expérience, ça fait partie de la guérison. »

« Ça fait partie de mon histoire. »

Le lendemain de notre rencontre, David m’envoie un message texte :

Je suis chanceux, j’avais mon village pour m’en sortir.

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Une bonne job
Un chum
Des amis extraordinaires
Une famille aimante
Un travailleur social
Une médecin qui s’y connaît
Sans eux, je consommerais toujours.

* Prénom fictif

Des ressources sont disponibles en cas de dépendance à la méthamphétamine, en voici quelques-unes :