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Sept nuits sous les toiles
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Nuit 1 – Devenir invisible
« Ça fait trois ans que j’t’icitte, mais j’vais partir aussi. C’est ben trop triste, être tout seul. »
Richard émerge du silence. Caché derrière un buisson, ses pieds dépassent d’une tente fatiguée. Autour de lui : bouteilles brisées, pipes calcinées et reliques d’un passé effacé.
Autrefois animée par une communauté bien ancrée, la track des Carrières est aujourd’hui déserte, figée sous le regard impassible des sculptures de Glen LeMesurier. En juillet, la CP a frappé. Trop de passages sur la voie. Le camp a été démantelé, dispersant ses habitants. Sauf Richard, qui n’a nulle part où aller.
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Je traverse la voie ferrée et me glisse dans le parc Lhasa de Sela. Sous le viaduc Van Horne, quatre à sept personnes cohabitent dans des abris aux ambitions différentes. JT et Guillaume ont construit un campement imposant, véritable lounge artisanal bâti au fil de mois de trouvailles. De l’autre côté des graffitis, deux femmes et un couple occupent des tentes plus modestes.
L’accueil est distant, mais JT me laisse planter ma tente pour échapper à l’orage qui approche. Pas de photos de lui ni de son campement, cependant. « Fais attention, le terrain est en pente. Sans palette, tout va prendre l’eau », me lance celui qui dort sur un lit queen pêché au coin d’une rue.
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JT, un jeune homme à l’allure robuste et au regard sombre, partage ses journées entre la collecte de canettes et des sessions de jeux vidéo sur son ordi qu’il recharge chaque nuit à la Mission Mile End.
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Si une forte odeur d’urine flotte dans l’air, mon hôte précise que les toilettes du parc sont ouvertes jusqu’à 19h, avec un abreuvoir et un lavabo à notre disposition. « Laisse tout le temps passer les familles d’abord », dit-il en vidant un chauffe-eau rempli de spaghetti. Sans sauce, juste des pâtes pour calmer un estomac vide.
Ici, la règle est simple : chacun s’occupe de ses affaires, mais l’entraide n’est jamais loin en cas de besoin.
« On est tous usagers, on fait juste attention à ne pas se marcher dessus », m’explique JT. Il m’assure que le camp est sûr : à part un poncho, rien ne lui a été volé de l’été.e
Je monte ma tente sur un sol jonché de fioles d’antipsychotiques et de seringues abandonnées par d’anciens occupants. Un sac de couchage gît sur une vieille porte, tandis que les excréments humains parsèment le terrain. Première nuit, et déjà mes standards glissent.
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Plus loin sur Van Horne, Bern vit dans sa mini-van encombrée de ses biens. Il exhibe fièrement son butin du jour : un sandwich, des tomates et quatre chocolatines offerts par une passante. Maigre comme un clou, il estime que ce repas lui durera au moins deux jours.
« Ne sois ni une menace ni une cible, et ça devrait aller », me conseille-t-il par rapport à mon reportage.
Bern, les yeux brillants de nostalgie, me raconte ses voyages passés, ses aventures en tant que cuisinier traversant les continents. Aujourd’hui, chaque semaine, il déplace sa maison sur roues pour laisser place aux camions de nettoyage. La rouille qui ronge lentement son véhicule ne l’affecte plus. Il a appris à se concentrer sur l’essentiel, et le regard des autres n’en fait plus partie.
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Sous le viaduc, l’orage promet d’être long. Pas de silence, ici. Juste le fracas incessant des voitures sur Saint-Laurent, des bus qui passent au-dessus de ma tête, des skateurs ratant leurs tricks, et des Bixi refusant de rentrer dans leur socle. Pas de paix, mais au moins, mes affaires ne sont pas trempées dès le premier jour.
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À l’aube, je croise l’une des femmes. Le visage caché sous un foulard, elle me répond à peine, méfiante. « J’devrais rester à mes affaires. Quand on parle trop aux journalistes, la Ville débarque vite. » Agenouillée, elle mélange du solvant avec un exacto, l’air ailleurs.
Derrière, JT se shampouine les cheveux dans la fontaine.
Ici, les sourires sont rares. Le viaduc n’est pas habité par des bavards, mais par des quêteux de solitude, des silhouettes qui s’évitent sans s’ignorer.
C’est peut-être ça, la rue : devenir invisible.
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Nuit 2 – Un zoo la nuit
En descendant l’avenue du Parc, je tombe sur des employés municipaux, pelle à la main, en train de nettoyer l’endroit où Pierre vivait depuis plusieurs mois. « J’passe toutes mes osties d’journées à nettoyer des spots comme ça », marmonne l’un d’eux sans lever les yeux. Une femme en tailleur intervient aussitôt : « Parle pas au journaliste ! », ordonne-t-elle, rigide, insistant sur les protocoles de communication. L’ouvrier esquisse un sourire en coin : « T’as failli avoir un bon article! ».
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Toute la cavalerie est là : voirie, police, et l’Équipe mobile de médiation et d’intervention sociale (ÉMMIS). On suit les procédures. « C’que tu veux garder, mets-le dans ton carrosse. On part avec le reste », lance-t-on à Pierre, accablé.
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Plus bas, Kenny, employé de l’arrondissement, ramasse les ordures. « Avant, c’était au nord du parc, puis au centre, et maintenant ici, au sud. Ils vont aller où, après? », questionne-t-il, empathique alors qu’il remonte dans son pick-up.
Sur cette parcelle si prisée des Montréalais, les campements ne passent pas inaperçus. Une douzaine de tentes, des chaises pétées et des cordes à linge côtoient d ésormais de chics terrains de volleyball de plage. En plein cœur de la ville, la crise saute au visage.
Pierre, tel un Petit Poucet, pousse péniblement sa maison de fortune, laissant derrière lui quelques miettes de possessions. À bout de force, il s’effondre contre un muret, perdu au milieu des détritus.
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Deux hommes au look de bikers d’Hochelaga, m’accueillent, fiers d’être les premiers à s’être installés ici. Leur tente, la plus imposante du coin, ressemble à un petit pawnshop improvisé : « Tu veux une drill ? Des bâtons de ski ? Un sac de golf ? ». Je leur demande simplement si je peux planter ma tente à côté d’eux. Ils éclatent de rire : « Dans rue, t’as pas besoin de demander à personne. »
Pendant que je me bats avec mes piquets sous les conifères, deux jeunes passantes me fixent comme une bête dans au zoo. Elles détournent le regard quand je les salue.
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Sacs de canettes sur l’épaule, JT passe devant une famille qui pique-nique à l’endroit même où Pierre dormait la veille. Pendant ce temps, mes voisins tentent désespérément de réparer un matelas percé. À grand renfort de gomme de sapin et de duct tape, le miracle opère. Une rare victoire.
Mais l’arrivée soudaine du journaliste vedette Yves Poirier plombe l’ambiance. Costume impeccable, il déploie son show sans hésitation, filmant les tentes et ses occupants comme s’il s’agissait de simples décors. Son reportage porte sur les nouveaux îlots modulaires annoncés par la mairesse. Pour les campeurs, sa présence érode un peu plus le lien de confiance que j’essayais de tisser.
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Je perçois une tension entre les habitants du camp, ceux installés près des terrains de volley et ceux plus près du muret. « J’suis à deux doigts de mettre le feu à sa dompe », grommelle l’un des bikers, exaspéré par les déchets qui s’accumulent près du mur de pierre. « C’est à cause d’eux qu’on va devoir crisser notre camp. »
Chris, installé au milieu des détritus, a vadrouillé à travers le pays. Expulsé de l’Hôtel-Dieu il y a un mois et demi, il tente de s’accrocher. « La solidarité existe, mais elle est rare », confie-t-il, l’air absent. Pour l’hiver, il ne sait pas encore où il ira.
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Je m’assois à une table à moitié brûlée avec Ragen, Sammy et Leon. Ragen, voyant.e genderfluid originaire de Toronto, vit dans la précarité depuis près de vingt ans. Iel blâme les propriétaires pour leur refus de loger les plus démunis.
« On a aucune référence à donner. Les intervenants des refuges en donnent parfois, mais quel proprio va nous dire oui avec la crise? », se désole-t-iel en appliquant une fine couche de rouge à lèvres.
Leon, Albanais homosexuel et cousin autoproclamé de François Legault, s’affaire entre deux clopes à ramasser des canettes pour financer sa consommation et celle de Sammy. Ensemble, ils sont des « crystal siblings ». Quand l’un en a, il partage avec l’autre.
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Sammy, dans un discours décousu, raconte des histoires de cannibalisme et de mariages complotistes avant de s’effondrer en larmes, rongée par le manque. Leon revient avec leur dose, et ils se dirigent vers le parc pour enfants, prêts à consommer.
Pendant ce temps, de futurs avocats de McGill font la fête. Leurs t-shirts affichent le logo des grands cabinets qui croient en eux – BLG, McCarthy Tétrault, Gowling. Peu importe si le coup est bon, ils chantent, rient, et célèbrent leur avenir radieux. Il n’y a pas de perdants de ce côté du parc.
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Alors que le sud du parc plonge lentement dans l’obscurité, les silhouettes des campeurs s’effacent. Quelques-uns transforment les terrains de volleyball désertés en litière géante.
On me demande si j’ai de la roche. Mes mains commencent-elles à être assez noircis?
Je dors cette nuit-là d’un sommeil lourd, presque coupable de ne m’être réveillé qu’une seule fois, au son des éclats de rire d’un groupe de jeunes Français, musique à fond. « Putain, c’est un village ici. Elle est où, la boulangerie? »
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Le matin me réveille avec une scène désespérante : une femme, à quatre pattes, fouille frénétiquement l’herbe, en pleurs, cherchant ses médicaments. Son compagnon, en colère, vide leur tente. D’une banalité tragique.
Un peu plus loin, mes voisins, toujours éveillés, réparent un vélo. Ils m’interpellent : « Eille, le journaliste, viens icitte. » Ils me montrent un avis de la Ville plastifié. Le camp sera démantelé mardi.
« On va aller où, tabarnak ? », hurle une occupante.
« Ma tente, c’est la Société canadienne du cancer qui me l’a donnée. J’suis malade comme un chien. J’sais que j’vais crever dans la rue, j’veux juste qu’on me crisse la paix avant », ajoute son conjoint, résigné à son sort.
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En marchant, je trouve un vélo à donner, Free spirit écrit sur le cadre. Une moyenne casserole toute rouillée, mais une fois les roues gonflées, elle roule. Parfait pour me rendre dans le nord de l’île.
Je fais mes adieux à Sammy. « Fuck you, ostie, y a pas d’bonjour aujourd’hui », me rétorque-t-elle, imprévisible jusqu’à la fin.
Au loin, un cri résonne, joyeux : « Service! ». C’est l’écho des joueurs de volleyball, insensibles au drame qui se joue à leurs pieds.
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Nuit 3 – Le royaume oublié sous la 40
La Métropolitaine est le royaume oublié du ministère des Transports. Comme au bord du canal Lachine, où les campements échappent à l’œil indifférent de Parcs Canada, ceux d’ici se dissolvent dans les interstices d’un système qui préfère détourner le regard. Les abris se dispersent sous les viaducs, perdus dans la poussière soulevée par le passage ininterrompu des voitures traversant ce grand fleuve de béton insomniaque.
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Ici, l’itinérance se cache, fuyant les regards qui ne la cherchent pas. Les visages sont plus méfiants, les peaux épaissies par les intempéries, les cheveux longs et emmêlés. Quand je m’approche, on m’accueille avec suspicion. On me jauge comme un intrus, peut-être un voleur, peut-être pire, un undercover.
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Avant de planter ma tente près de la rue D’Iberville, je botte des canettes abandonnées par des graffeurs, mélangées aux bouteilles d’eau lancées par les automobilistes.
Yan, un ancien éboueur qui mendie à l’angle de St-Michel, s’arrête pour discuter. Il vit dans une petite cabane en bois depuis trois ans, qu’il partage avec un ami. « Tu consommes quoi ? », me demande-t-il, curieux, jonglant avec une chaussure sans lacets. À ma réponse négative, il éclate de rire, incrédule, comme si je venais de raconter la meilleure blague de l’année. « Si t’es dans la rue, c’est que tu consommes », affirme-t-il, certain de ce qu’il avance.
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Je lui demande si l’éloignement complique l’accès aux ressources. Un sourire en coin se dessine sur son visage. « Ben non, la roche, elle déborde des mains du dealer quand il passe. » Il rejette mes Rice Krispies d’un geste dédaigneux. « Check mes dents. » Il ouvre grand la bouche, révélant les deux seules qui lui restent. Décidément, dans cet univers, quel novice je suis.
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Dans une clairière, cachées sous des arbres rabougris, trois tentes s’affaissent. À l’intérieur, des déchets, des excréments. Une odeur âcre emplit l’air. Les occupants, plongés dans leur propre monde, ne prêtent aucune attention à ma présence, fouillant dans les décombres avec des gestes lents, se parlant à voix basse, hors de portée de toute conversation.
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Plus loin, je croise Steven, un homme au visage marqué par un œil au beurre noir qui s’étend jusqu’à son menton. Il hésite avant de m’adresser la parole.
« Mon ancien coloc de tente a déjà parlé à un journaliste. Il s’est suicidé après avoir lu l’article. Depuis, je vous garde loin de moi. »
Deux ans qu’il campe sous la Métropolitaine, avec pour seul horizon ce bitume infini. Il raconte qu’une femme du quartier leur fait la guerre. « Elle casse des bouteilles pour blesser mon chien, ou éventre ma tente avec un canif. »
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Le Nord est un territoire aride, dominé par des hommes au visage fermé. Les femmes, si elles sont là, restent invisibles. On me parle de deux mondes : les berges de la rivière, accueillantes, presque paisibles, et l’autoroute 40, brute, sauvage, figée dans la réalité d’un autre temps.
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Au parc Jeanne-Mance, la présence des voisins offrait un semblant de réconfort. Mais ici, la solitude est plus lourde, plus oppressante. Les paroles de Bern résonnent dans ma tête : « Ne sois pas une cible. »
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J’ai la chienne dans ma tente où il n’y a qu’une mince toile qui me sépare de l’inconnu. Pour me protéger des imprévus, je laisse mon vieux vélo rouillé devant ma tente, espérant que le grincement du métal m’alerte si quelqu’un s’approche. Un piètre système d’alarme, mais tout est bon à prendre.
Je ferme les yeux, espérant que la nuit s’efface vite.
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Le sommeil est fragmenté, brisé par le grondement incessant des camions qui défilent, tels des géants de fer, au-dessus de ma tête. Mais au matin, Free Spirit est toujours là, gardienne immobile de mes cauchemars.
Je plie bagage, prêt à partir vers le sud. Les rumeurs courent que le campement Notre-Dame renaîtrait de ses cendres.
Hochelaga, le grand port des naufragés.
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Nuit 4 – Le retour du village
Je compte 28 tentes le long de Notre-Dame, entre le pont Jacques-Cartier et le parc Morgan. L’Est de Montréal subit de plein fouet cette nouvelle vague de campements, conséquence directe de la gentrification, de la crise du logement, d’une pauvreté enracinée et des ressources centralisées. Hochelaga n’en est pas à sa première cohabitation forcée.
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Sur ce court tronçon entre Jeanne-d’Arc et Pie-IX, un dépotoir à ciel ouvert déborde, envahissant la piste cyclable. Les cyclistes ralentissent, perplexes devant cette scène odorante, qui pourtant fait le bonheur des pickers du quartier. À bord de vélos-brouettes bricolés, ils s’arrêtent, fouillent. Ils savent qu’ils ne sont pas les premiers, mais c’est peut-être là que se trouve le trésor du jour.
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Le nombre d’installations m’intimide. Certaines sont si petites qu’on peine à croire qu’elles abritent des vies entières, alors que d’autres, plus élaborées, défient les éléments grâce à des bâches minutieusement tendues, décorées d’objets improbables. Ici, un monticule pour chat, là, un drapeau Lamborghini flottant au vent. Chaque coin semble une œuvre d’art improvisée, une sculpture des marges, faite de résidus et de récupérations.
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Une femme traverse la piste cyclable, visiblement bouleversée. « Ah, mon Dieu, pas encore… », soupire-t-elle. Ses mots résonnent comme l’écho des années passées, lorsque ce campement faisait déjà la une des journaux.
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Ici, les campements et les vélos sont indissociables. La rue devient un ballet de deux roues dépareillées, bricolées, véritables Frankenstein de métal. À chaque coin, des carcasses de vélos abandonnées, des cadenas brisés, des roues nues. Dans l’Est, le bécyk est une devise, une monnaie d’échange.
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Je finis par trouver un emplacement inoccupé, un terrain central que l’ancienne occupante a laissé en friche. Un inventaire improbable s’y trouve : seringues, capotes, bijoux, diplômes, sombrero. Une histoire que je ne connaîtrai jamais.
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Malgré la densité du campement, l’indifférence demeure la même. Alors que je monte ma tente, deux femmes s’approchent, probablement originaires d’Afrique de l’Ouest. Les « Jesus Freaks », comme on les appelle ici. Elles distribuent avec des sourires généreux des barres tendres, des céréales, glissant discrètement des billets de 20 dollars dans des enveloppes pliées avec soin. Mon ventre vide m’incite à accepter les céréales. Mes voisins, eux, sauront mieux quoi faire avec les enveloppes.
L’argent, dans la rue, c’est comme les sourires : y en pas beaucoup.
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Ici, tout le monde connaît PA. Sa réputation est solide, car il ne touche ni au crack ni au crystal. Il me parle de l’équilibre précaire qui règne entre les habitants du campement. « Après tout, on est les seuls à se comprendre », dit-il en ouvrant une canne de thon. Une solidarité fragile, mais réelle.
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PA a perdu son logement au plus fort de sa consommation de speed : 150 comprimés par mois. Aujourd’hui, il a réduit à moins de 30. Il désigne une portion de Notre-Dame, près du parc Morgan, où une dizaine de tentes étaient encore dressées la semaine dernière. Les dealers se disputaient le territoire, un peu trop près des enfants du coin. Ce ne sont pas les policiers qui sont intervenus, mais les Hells Angels. Depuis, seules deux tentes restent, dont celle de PA.
Pour l’instant.
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Il se dit chanceux d’avoir sa chienne, Gaïa, une husky qui chasse non seulement les écureuils, mais aussi les dangers. « Mon chien m’aide à mieux dormir, mais tu ne t’habitues jamais à Notre-Dame. »
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Je rencontre Stefan près de ma tente. Fedora vissé sur la tête, dents en or et une vieille pin-up tatouée sur le bras, cet ancien militaire de l’armée roumaine s’est retrouvé dans la rue après une hospitalisation. À son retour, son fils et sa copine avaient tout dépensé dans la dope. Comme beaucoup ici, ses meubles sont entreposés quelque part, grignotant son maigre revenu d’aide sociale. « Hier, c’était le premier du mois. Tu verras, y a moins de tension qu’à la fin », me dit-il avant de disparaître.
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Un jeune homme prend aussitôt sa place, jetant son vélo au sol avec force. Il porte deux ou trois pantalons superposés, tant rien ne tient à sa taille. JF, collier de barbe, à peine 20 ans, cherche du crystal. Il me montre brusquement une bonbonne de poivre de cayenne cachée dans son sac en bandoulière : « Avec ça, personne va voler mon speaker. » Son haut-parleur, pendu à son sac à dos, est silencieux depuis des semaines, faute de batterie.
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Sur Notre-Dame, les camions font trembler la terre jour et nuit. Le bruit métallique des conteneurs vides résonne, pire encore que sous la Métropolitaine. Couché au sol, je ressens chaque passage, chaque vibration, comme si ma tente allait s’effondrer.
2h47 du matin. Un bruit inconnu me tire de mon sommeil. Mes deux pieds tâtent le fond de mon sac de couchage, où je cache mes deux Leica.
À travers la fenêtre de ma tente, j’aperçois mes deux voisins, vêtus seulement de sous-vêtements et équipés de lampes frontales, sciant frénétiquement les branches d’un arbre. Un nouvel abri émerge sous leurs mains, dans le silence de la nuit.
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Au lever du jour, tout a disparu, comme si ça n’avait été qu’un rêve. Les tentes apparaissent là où hier encore il n’y avait rien, tandis que certains campements, figés depuis des mois, s’évanouissent en une nuit. Une danse muette, celle de la misère, où tout se déplace, disparaît, réapparaît, emporté par une valse insaisissable.
Je comptais partir vers le Sud-Ouest, mais un pneu crevé me retient ici, à Hochelaga.
C’est ici que je vais m’installer.
C’est ici que tout se passe.
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Nuit 5 – Eux et nous
Les nouvelles parlent d’un tremblement de terre de magnitude 4,6. Mais ici, personne n’a rien remarqué. Moi non plus.
Sébastien a mis la main sur 200 comprimés de speed. Il en a avalé 25 en trois jours, revendant le reste au parc Morgan pour neuf dollars la vingtaine. Son corps entier est secoué de spasmes, et ses paroles aussi. Un instant, sa copine l’attend à la maison, l’instant d’après, il n’a plus rien : ni toit, ni amoureuse, surtout plus d’argent. Blond platine, tatouage dans le cou, yeux bleu clair, on l’imagine en véritable playboy, si sa chute n’avait pas été si vertigineuse.
Une femme hésite à traverser la piste cyclable avec son labrador, les yeux fixés sur Sébastien. Il me tend une cigarette, détaché.
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On annonce de fortes pluies pour l’après-midi. J’ai planqué ma tente sous un balcon abandonné avant de retourner jusqu’à mon appartement dans la Petite-Italie pour sauvegarder les images des derniers jours. Un sentiment de décalage m’envahit en traversant des rues pourtant familières. Les terrasses bondées de bruncheurs, l’odeur des cafés, les rires insouciants. Tout semble flotter dans une réalité qui n’est plus la mienne. Quatre nuits auront suffit.
Je reviens par le centre-ville, où nombreux sont ceux qui dorment à même le trottoir, étendus sur des cartons.
Soudain, je réalise à quel point une simple tente peut offrir un semblant de dignité.
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Il commence à pleuvoir quand j’arrive au parc Morgan, où je retrouve deux militants de Refus Local, une initiative citoyenne en soutien aux campements. Ils redistribuent les dons apportés par les résidents du quartier : vêtements, produits d’hygiène, couvertures, médicaments. Des intervenantes leur fournissent du matériel de consommation sécuritaire.
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J’ai acheté un cruchon de café, et leur cooler est plein de sandwichs au salami et de bières. La tente, bourrée de vêtements, et la bâche sous laquelle on se réfugie offrent un répit momentané.
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Dans la rue, tout est exposé aux éléments : chaleur, humidité, vent, froid, pluie. Pourtant, personne n’en parle. La météo, véritable obsession pour ceux qui ont un toit, devient ici presque taboue, un fardeau quotidien qu’on endure en silence.
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JF s’excuse de ses manières, qu’il juge trop brusques. Il avale un sandwich sans conviction. Pour lui, se nourrir est un acte purement mécanique. À peine sorti de prison, il lâche, détaché : « Je devrais être en thérapie, mais j’suis retombé dans le crystal, à la place. » Il fume jusqu’à l’épuisement, puis s’écroule, comme s’il attendait que le destin ou la police le ramène à une réalité qu’il a perdue de vue.
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Un couple au visage émacié fouille dans les dons, remplissant leurs sacs à dos de matériel de consommation.
« Il a fallu quatre doses de naloxone pour ranimer Baby, sans compter les claques que je lui ai mises », lance la femme en taquinant son chum.
Après avoir traversé tant de ravins, certains semblent liés à jamais.
Francis craque une bière. Cet artiste excentrique préfère parler d’« outdooring » plutôt que d’itinérance. Il rêve d’utiliser la toile du Stade olympique pour son campement et celui des autres. Éloquent et débrouillard, il dit avoir squatté partout dans l’Est, mais ici, on se méfie des beaux parleurs.
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Premier contact avec la terrasse du parc Morgan. Carole berce un chaton. Autour d’elle, des tentes précaires, des matelas détrempés, des restes de repas et des œuvres d’art improvisées. On se shoot près d’un vieux barbecue avant de faire la sieste. Un bateau pirate recueillant les fragments des plus poqués.
La pluie cesse à la tombée de la nuit. Il est temps de remonter ma tente le long de Notre-Dame.
Une ombre glisse vers moi, mes poings se lèvent instinctivement. Un homme, vélo à la main, m’adresse un signe de paix.
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Dès les premiers jours, l’inconfort a pris le pas sur le danger. Personne ne m’a volé ni menacé, mais une vigilance sourde s’est installée, presque à mon insu. L’hypervigilance est devenue la norme, jour et nuit.
Le moindre mouvement me fait sursauter, chaque fois électrisé par un risque imaginaire que seul moi peux blâmer.
Je me couche chaque soir épuisé. Si ce ne sont pas les ratons laveurs qui me réveillent, ce sont des cauchemars où ma tente se broie sous un poids invisible.
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Nuit 6 – Un pays sans amour
Vicky équilibre avec précaution une pyramide de sacs remplis de canettes sur un carrosse de bébé. Le campement applaudit l’exploit. Sophie sort son téléphone pour prendre une photo, Vicky recule. Ici, les visages sont rarement immortalisés.
Au marché Maisonneuve, une harmonie apparente prévaut, où tout le monde semble se connaître et vivre dans une communauté plus soudée que le long de Notre-Dame. La plupart ont migré de cet endroit après avoir été victime de vols.
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Sophie, le regard à la fois doux et empreint de tristesse, me montre les cicatrices qui parcourent sa colonne vertébrale. « Des vis tiennent mon cou », confie-t-elle. Depuis son hospitalisation, elle a perdu 60 livres et n’est plus capable de se regarder dans le miroir. Son expulsion du YMCA pour être arrivée trois minutes en retard au bed-check, s’est transformée en dispute, qui l’a ensuite bannie des trois refuges du quartier.
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Devant nous, un film de Noël se tourne. Une jeune Française en dossard tente de réguler la circulation.
Un campeur, excédé, lui crie : « J’viens d’sortir de prison, j’peux-tu juste r’tourner à ma crisse de tente! »
Il ne compte pas attendre le « Coupez! » pour traverser.
Sophie allume un peu de roche dans sa tente, en ajoutant : « Inquiète-toi pas, ça me rend pas soucoupe. » Ses paroles sont lucides, mais son regard se perd au-delà de ce stationnement où les gens viennent passer la nuit dans leur voiture. En été, elle se douchait à la piscine du parc Fernand-Gignac et mangeait à la soupe populaire du coin. Les toilettes du marché étaient accessibles, tout semblait plus facile. Mais le même papier qui a été distribué au parc Jeanne-Mance vient d’atterrir sur leur table de pique-nique : « Tout le monde doit partir. »
Sophie, qui autrefois traversait le pays sur le pouce, peut maintenant à peine se déplacer. Comme tout le monde au marché, elle ne sait pas où elle ira.
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Je monte ma tente à côté de la sienne lorsqu’un homme dans la soixantaine passe devant moi. Cheveux gris, chemise propre, il lève le poing, me montre son majeur en maudissant ma présence, incarnant la tension entre les campements et les riverains.
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Une trentaine d’artisans s’active sur le plateau quand soudain, des cris éclatent depuis une tente voisine. Les voix montent, résonnent, et la colère ne faiblit pas. L’équipe attend, impuissante face à cette détresse qui interrompt leur scène romantique.
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En fin d’après-midi, des averses déchaînées nous chassent sous le toit décrépit du marché abandonné. Sur un mur, un graffiti résume l’atmosphère : No Love. Ici, des lits de fortune sont dissimulés derrière des planches, nichés dans des recoins sombres, au sommet d’un conteneur. Une femme nous quitte pour louer sa bouche contre une puff dans un char. Le groupe indifférent à sa besogne.
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JF surgit de nulle part, tenant une pipe à crystal à la main dans une main et un globe terrestre dans l’autre, qu’il fait tourner sans cesse. Ses yeux restent fixés sur la planète en rotation. Quand je lui parle de mon reportage, il me demande simplement : « C’est quoi, un journaliste? ». Depuis sa sortie de prison, il admet n’avoir jamais remonté la côte. Hochelaga est tout ce qu’il connaît.
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Señor, lui, s’en est sorti après 12 ans dans la rue. Avec son chum, ils ont coupé les ponts avec leur ancien cercle. Ils ont loué une petite chambre et entamé un sevrage. Aujourd’hui, il est presque sobre. « La drogue est devenue tellement sale qu’on peut plus faire confiance à personne. »
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Vicky arrive trempée, le visage marqué par la panique. Elle vient de sortir de l’argent pour régler ses dettes, mais l’homme avec qui elle partage sa tente s’est volatilisé, emportant tout avec lui : l’argent, le téléphone, la drogue. Il ne lui reste plus que son chien. En larmes, une fine traînée de sang coule le long de son bras, trace d’une automutilation récente. Sa voix se brise sous le poids de la détresse, tandis qu’elle hurle à s’en épuiser, se demandant, désespérée, comment elle pourra nourrir son compagnon à quatre pattes.
Si la consommation est un dénominateur commun à la rue, ce qui se cache réellement au fond de chaque petit baggy, c’est un cœur brisé.
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Enfin, les averses cessent. Il me faut deux heures pour éponger toute l’eau qui s’est infiltrée dans ma tente. Mais au cœur de la nuit, une nouvelle tempête s’abat. Des cris éclatent à nouveau, résonnant à travers le campement, avant de se transformer en disputes violentes qui se prolongent sans faiblir.
Ma tente, frêle, piégée au centre du maelström, semble sur le point de céder.
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Nuit 7 – Se faire crisser dehors du dehors
La terrasse du parc Morgan est l’endroit le plus redouté de mon périple, un choix tout indiqué pour clore ce voyage. Ce lieu, comme tant d’autres dans la ville, se prépare à l’inévitable démantèlement, malgré la communauté qui s’y est installée autour de sa terrasse et de ses toilettes.
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Ce jardin magnifique, dont le nom honore une famille industrielle prestigieuse, se distingue par son balcon orné d’une croix de Saint-André, un hommage aux origines écossaises des Morgan. Conçu en 1933 par l’architecte-paysagiste américain Frederick Gage Todd — auteur des aménagements du Lac-aux-Castors, de l’Île Sainte-Hélène et de Ville-Mont-Royal — ce parc est un vestige d’une époque où l’on croyait fermement que les espaces publics, accessibles à toutes les classes sociales, favorisaient le vivre-ensemble. Todd, disciple de Frederick Law Olmsted, l’architecte derrière Central Park, était un fervent défenseur de cette vision.
Restauré à grands frais par la Ville dans les années 2010, il est devenu aujourd’hui un crack house à ciel ouvert, symbolisant à lui seul les fractures sociales qui déchirent le quartier.
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Mon installation sous la tente se fait avec une angoisse palpable, mais personne ne semble s’en soucier. La plupart des occupants ont visiblement absorbé plus de coups qu’ils n’en ont infligé.
Dans cet univers où la faim et la dépendance sculptent les corps, la maigreur est souvent le premier signe de la rue.
Je ne suis pas la cible la plus vulnérable ici.
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Bien que la terrasse soit un lieu de passage constant pour consommer et socialiser, quelques résidents y sont presque permanents.
Il y a Martin, passionné de cuisine, qui prépare ce soir des grillades sur charbon avec des patates à l’ail. « Bien manger, ça nous rappelle qu’on est encore humains », affirme-t-il. La terrasse est son territoire. Il y règne d’une main de fer, l’autorité fluctuant au rythme des 10,1 % qu’il enfile. Imprévisible, il peut être aussi charismatique qu’effrayant, selon les moments.
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Mélanie, dans la cinquantaine avancée, est sa protégée. Elle passe ses journées à fumer, enveloppée dans le silence. Elle se prépare à défier le démantèlement imminent, car sa tente bleue est son adresse officielle pour recevoir son chèque de Revenu Québec. Perdre cette tente, c’est perdre son adresse et, avec elle, son aide sociale.
Jonathan, une véritable armoire à glace entièrement tatouée, ne cesse de parler, « pas capable de décoller » comme il dit. Son flot incessant de paroles est alimenté par le crystal et tout ce qui lui tombe sous la main. Bien que personne ne rit, il parvient à faire quelques bonnes blagues.
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Le soir venu, nous échangeons des bières et des indiennes. « T’as plus l’air d’un itinérant que d’un journaliste », me dit-on en plaisantant sur mes pantalons déchirés.
Même lorsque la méfiance s’atténue, les sourires restent rares et n’illuminent jamais vraiment l’obscurité.
La terrasse est un véritable écosystème d’exclus : Carl le musicien, Rémi le cocu, Jean le bagarreur, Kathleen la squeegee et Naruto l’ado au visage tatoué. Certains ont trouvé un logis mais reviennent partager des bières et d’autres traînent le long de Notre-Dame ou sont en refuge, là où il y a « plus de bed-checks qu’en prison ».
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La conversation dérive inévitablement vers la fin de la terrasse. Martin ouvre une deuxième canette et lance : « Il y a trois types d’itinérants : les pigeons voyageurs, toujours en mouvement ; les mouettes, qui volent les autres et dévorent tout ce qu’elles trouvent ; et les moineaux, ceux qui cherchent juste une cabane et vivent des miettes. »
Après une gorgée de sa bière, Martin soupire. « On n’est pas perçus comme des oiseaux, mais comme des parasites. »
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L’ambiance change radicalement avec l’arrivée d’une inconnue. Une jeune femme coiffée d’un mohawk qui monte les marches de la terrasse, demandant du crystal à chaque personne qu’elle croise, un sac à dos contre son ventre.
Joe la reconnaît et explose : « Tabarnak! T’es enceinte, toi! »
La femme nie, mais la tension monte. On lui demande de montrer son ventre, elle refuse. Certains implorent de la laisser tranquille. Joe, enragé, hurle : « Ostie, puffer enceinte! Ton enfant va finir comme nous, ostie, dans rue. La DPJ va l’pogner, pis il aura une ostie de vie de marde, comme toi pis moi. Tu devrais t’faire avorter. »
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Les autres restent silencieux. Quelques murmures d’empathie se dissipent, peut-être car le destin de cet enfant à naître leur renvoie le reflet de leur propre sort. Une scène aussi crue que troublante, à l’image de ce lieu où l’espoir ne tient à rien.
Quelques minutes plus tard, la future mère trouvera sa puff au pied de la fontaine.
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Le camion de vidange arrive, reculant bruyamment pour réveiller la colonie. Des visages que je n’avais pas vus au coucher entourent ma tente au réveil.
Derrière, les premiers joggeurs foulent la piste cyclable tandis que PA lance une balle à son husky avec une raquette de badminton.
Le scénario se déroule comme imaginé : à l’aube, la Ville, l’ÉMMIS, la police et une armée de cadets aux visages blasés débarquent. Mes colocs de la veille se réveillent lentement. Remettre le corps en marche lorsqu’on dort dehors demande du temps. Joe, encore raide comme une barre et sans chaussures, n’a pas fermé l’œil.
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Peu à peu, les résidents emballent leurs affaires dans des sacs poubelles, déménageant ce qui reste de leur quotidien vers la friche Notre-Dame.
L’opération se déroule sans urgence, laissant aux gens le temps de partir, conscients de la présence d’un journaliste. Contrairement au parc Jeanne-Mance où les employés de l’arrondissement, équipés pour Tchernobyl, ont jeté une tente avec une occupante encore à l’intérieur, ici, le quartier semble gérer le démantèlement lui-même.
Très vite, les pickers s’emparent de tout ce qui reste, tandis que les employés, bras croisés, observent, café en main, le ballet des vélo-brouettes.
Mélanie déplace finalement sa tente bleue avec l’aide des militants du collectif Refus Local, venus prêter main-forte.
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De mon côté, j’avais imaginé faire de ma tente un symbole en capturant les images de mon domicile des sept dernières nuits broyé dans la cuve du camion, comme martyre d’un démantèlement passé inaperçu. Le timing était pourtant parfait. Mais finalement, je remballe tout. Pas de stunt à faire ici. Je laisse une note sur mon sac : « Kit de campement à donner (sans punaises) ». Il n’aura fallu qu’une minute pour qu’un résident de Notre-Dame s’en empare.
Une nouvelle vie pour ma petite maison jaune.
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Épilogue
Je pose mes pieds sur la balance. Cinq livres en moins. Pourtant, ce n’est pas la douche, un repas chaud ni le changement de vêtements qui m’ont frappé en rentrant chez moi, mais le silence. Pour la première fois, je réalise qu’il n’y en avait jamais.
On m’a accueilli à la hauteur d’une méfiance forgée par des médias avides de sensationnalisme, qui dessinent leur récit sans jamais vraiment écouter. Sept nuits pour mieux réaliser à quel point la vie dans la rue n’est qu’une danse fragile sur le fil de l’existence. Un papillon aux ailes marquées d’une tête de mort.
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Quelques jours plus tard, de retour au parc Morgan, je croise un peintre, installé devant son chevalet, capturant le paysage à l’aquarelle. « J’ai attendu que ça se calme pour venir peindre la beauté du parc », dit-il, sans une once de malice.
Si vivre dans la rue, c’est s’effacer aux yeux du monde, les tentes, elles, nous forcent à affronter une survie que l’on préfère souvent ignorer.
Car pour beaucoup, elles représentent l’unique option, le dernier abri.