Secrets des Îles de la Madeleine

Mis à part ses plages, ses maisons deux couleurs comme dans les annonces de Sico de 1992 et son homard en spécial au iga au mois de juin, on connaît bien peu de choses sur nos Îles. Pour découvrir l’envers de la carte postale avec un château de sable, notre journaliste a passé une semaine dans la région administrative 011. Dans ses bagages, elle a rapporté d’impérissables souvenirs de kite-surfers torse nu… et cet article. Vingt choses à savoir sur notre Hawaï québécois.

1. C’est loin.
Les Îles de la Madeleine, c’est à 940 km ou 4 heures d’avion de Montréal, à mi-chemin entre l’Île-du-Prince-Édouard et le Cap-Breton. Ceux qui pensent que c’est à 30 minutes de la Gaspésie et qui ne savent pas que c’est dans les Maritimes ont: a) fait du buvard pendant leur cours de géo secondaire 3 b) jamais écouté un épisode de Carmen Sandiego de leur vie c) pratiqué le métier de journaliste pour Urbania au cours des quatre dernières années.

2. C’est pour Madeleine Fontaine.
Même si tout porte à croire que les Îles de la Madeleine portent leur nom en l’honneur de Marie-Madeleine ou du camping Sainte-Madeleine, des recherches ont démontré que c’est François Doublet de Honfleur, de la Compagnie des Cent-Associés — établie aux îles au 17e siècle —, qui les a baptisées ainsi en l’honneur de sa femme, Madeleine Fontaine.

3. C’est un archipel.
Les Madelinots habitent sept des douze îles de l’archipel. Comme les sept nains, celles-ci ont toutes des personnalités bien distinctes: Cap-aux-Meules (la boss), Havre-Aubert (la touristique), Havre aux Maisons (la chick), Grosse-Île (la bloke), l’Île d’Entrée (la sauvage), Grande-Entrée (la party animal) et l’Île aux Loups (la mystérieuse).

4. C’est en Acadie.
Quand on débarque aux Îles, ce qui frappe, c’est le nombre de drapeaux de la France avec une petite étoile jaune. Il y en a partout: devant les maisons, dans les boutiques de souvenirs et même sur les queues de homard. Et on exagère à peine. C’est que les Madelinots— d’origine acadienne à 85 % — se sentent beaucoup plus « Cayens » que « Québécois ». En d’autres mots, ils préfèrent de loin Roch Voisine à Frédérick De Grandpré.

5. C’est pas en Acadie.
Bien que les habitants des Îles se considèrent profondément Acadiens, ils ne sont pas toujours reconnus comme tels par les autres représentants de l’Acadie qui les voient d’abord comme des Québécois, en raison de leur position géographique. Un peu comme une fille qui écrit qu’elle est « in a relationship » sur son profil Facebook, alors que le gars, lui,affiche qu’il est « single ».

6. Ce ne sont pas tous des Madelinots.

Aux Îles de la Madeleine, « Madelinot » est une appellation d’origine contrôlée. Un individu peut vivre sur le territoire pendant 50 ans ou naître aux Îles et ne jamais être considéré comme quelqu’un de la place pour autant. C’est que les Madelinots constituent une diaspora qui se reconnaît par ses noms de famille (Vigneau, Arseneau, Cummings, Painchaud, etc.) et pour s’y intégrer, ça peut prendre deux, voire trois générations. D’ailleurs, lors des dernières élections provinciales, la candidate péquiste, Jeannine Richard — qui avait été proclamée gagnante — a été battue par le candidat libéral, Germain Chevarie. Malgré ses compétences et ses couleurs, elle n’a jamais été considérée comme une vraie fille des Îles, contrairement à Chevarie, qui porte un nom de famille 100 % madelinot.

7. C’est comme un petit Canada.
Aux Îles, il y a deux solitudes. Les anglos occupent Grosse-Île et l’Île d’Entrée. Les francos, tout le reste du territoire. Si les deux communautés ont été comme chiens et chats pendant des années, aujourd’hui, elles coexistent pacifiquement et s’adonnent même à certains « rapprochements ». Plusieurs facteurs expliquent cette évolution: les mariages mixtes, les équipes de hockey formées d’individus issus des deux cultures, les cours de langues au secondaire et la diffusion d’Occupation double le dimanche soir à tva.

8. C’est la guerre.
Bien que les français et les anglais soient maintenant comme chats et chats, c’est une autre paire de manches au sein même de la communauté anglophone. En effet, il y a toujours beaucoup de tensions, particulièrement à l’Île d’Entrée, où résident une centaine de personnes divisées en deux clans rivaux: celles d’origine écossaise et celles d’origine irlandaise. Cette guerre ancestrale perdure depuis qu’un des deux groupes a acquis un maximum de terres sur l’île et en a ensuite interdit l’accès à l’autre groupe. Pour bien comprendre la situation, il suffit d’imaginer 50 Bloods et 50 Crips dans un parc à Montréal-Nord qui font une bataille d’oreillers.

9. C’est un cimetière marin.

Plus de 400 naufrages ont été enregistrés au large des Îles. Dans la plupart des cas, il s’agit de bateaux étrangers qui ont été rejetés sur la côte lors de tempêtes. Le dernier naufrage remonte au 16 décembre 1990, alors que le navire Le Nadine s’est échoué, causant la mort de 8 personnes. Avant ça, la dernière fois qu’une Nadine s’était échouée aux Îles, c’était en 1987, après avoir calé un 40 onces.

10. Ce sont des musiciens.
Il y a autant de musiciens aux Îles que de homards. Et on exagère à peine. Chaque famille madelinienne compte au moins un pianiste, un guitariste, un violoneux ou un air mandoliniste. Les racines acadiennes y sont pour beaucoup. Et le climat aussi. En effet, l’hiver, les Madelinots (qui sont travailleurs saisonniers dans une proportion de 50 %) se retrouvent encabanés dans leur maison, en raison de la pénurie d’emplois et des fortes bourrasques de vent. En plein mois de janvier, quoi de mieux pour passer le temps que (de faire des bébés et) d’apprendre à jouer d’un instrument? Avec des conditions aussi gagnantes, même les Trois Accords seraient en mesure d’y arriver.

11. C’est le lieu de naissance de Jonathan Painchaud.
Charlemagne a Céline, Natashquan a Gilles Vigneault et Pointe-aux-Trembles, Éric Lapointe. Les Îles de la Madeleine, elles, ont la famille Painchaud. Tout a commencé avec feu Alcide Painchaud, le célèbre fondateur du groupe de musique trad’ Suroît (l’équivalent madelinot de la Bottine Souriante); ensuite, ses deux fils, Jonathan et Éloi, ont suivi ses traces pour donner naissance à Okoumé (l’équivalent madelinot de Okoumé).

12. C’est la seule région où il y a un taux de migration positif au Québec.
Les Îles, c’est comme dans le nez d’un frère Kostitsyn: y en a plus qui rentre qui en a qui sort. Le taux de migration dans la région est effectivement évalué à 1,2 %. Pour deux raisons. D’abord, à cause des riches baby-boomers à la retraite et des jeunes couples qui vivent leur Madeleine Dream et qui décident d’acheter une maison deux couleurs sur le bord de la mer. Ensuite, à cause des jeunes Madelinots qui, après avoir quitté les Îles pour étudier sur la « grande terre », décident de revenir pour profiter de la qualité de vie exceptionnelle qu’on y trouve.

13. C’est du monde accueillant, mais pas tout le temps.

C’est vrai, les Madelinots sont aussi gentils avec les touristes que Chantal Lacroix l’est avec les petites madames lorsqu’elle est on cam. Ils sont foncièrement bons: ils invitent les visiteurs à souper chez eux deux minutes après les avoir rencontrés, ils leur offrent gratuitement un tour d’homardier, alouette. Toutefois, certains Madelinots font parfois la vie dure aux nouveaux arrivants qui débarquent avec leurs gros sabots, qui se font construire une grosse cabane ou qui « volent leur job »… Comme dans La Planète des singes, genre.

14. C’est venteux.
Avec Cap Hatteras aux États-Unis, les Îles de la Madeleine sont considérées comme l’endroit le plus venteux en Amérique du Nord. L’été, la vitesse moyenne des vents est de 29 km/h (à titre comparatif, celle de Montréal est de 4 km/h et celle de Gaspé, 7 km/h). C’est d’ailleurs ce qui explique pourquoi 1- toutes les portes des maisons s’ouvrent vers l’extérieur et non vers l’intérieur 2- les toits des maisons sont recouverts de goudron, pour éviter que les bardeaux d’asphalte s’envolent 3- Paul Cagelet n’a jamais mis le pied aux Îles.

15. Ce ne sont pas des barbares.
Les Madelinots s’en souviennent comme si c’était hier: en 2006, Paul McCartney s’était rendu aux Îles de la Madeleine pour condamner la chasse aux phoques, qu’il avait alors qualifiée de « barbare et inhumaine. » Même si l’ex-Beatles s’est plus tard rétracté et qu’il a admis avoir été mal informé, cet événement a profondément marqué l’inconscient collectif madelinot. C’est que les gens de la place pratiquent cette chasse depuis toujours: elle fait partie de leur culture, de leur économie et de leur identité. Leurs pratiques actuelles n’ont plus rien à voir avec celles dénoncées par (la folle à) Brigitte Bardot: on ne tue plus de bébés phoques, avec pour résultat que la population de loups marins, maintenant trop nombreuse dans le Saint-Laurent, ravage les stocks de morues. Fait intéressant: si un étranger va à la chasse avec un Madelinot pour partager l’expérience, ce dernier le considère comme un frère.

16. C’est Hawaï.

300 kilomètres de plage de sable blanc, du vent, la mer… Tous les éléments étaient réunis pour que les Îles de la Madeleine deviennent la Mecque du kitesurfing au Canada. Résultat: chaque été, des dizaines et des dizaines de kiteux y convergent avec leur planche et leur coupe de cheveux mi-longue, pour se mélanger aux « vrais » adeptes locaux. Quand un beach bum de Saint-Hyacinthe discute de force des vents, de grabs et de longueur de voile avec Alfred, un vieux pêcheur madelinot de 70 ans, disons que ça crée un clash assez intéressant.

17. C’est cher.
En raison de l’éloignement et des frais de transport, le coût de la vie est très élevé aux Îles. L’hiver, un seul bateau par semaine s’y rend: en conséquence, plusieurs produits sont rares et se vendent à des prix exorbitants. En plus de celui des denrées, le prix des terrains est aussi à la hausse. Au cours des 10 dernières années, les agents immobiliers ont fait énormément de prospection aux Îles. Un terrain qui valait 30 000 $ dans les années 1990 en vaut aujourd’hui 200 000 $. Beaucoup de Madelinots ont touché le gros lot en vendant leur terrain à des étrangers. Mais il s’agit d’une lame à double tranchant, puisque plusieurs personnes natives des Îles n’ont plus les moyens de mettre la main sur une propriété. Les jeunes, surtout.

18. C’est le fun, mais pas durant toute l’année.
Pour survivre à la vie sur une île, les Madelinots affirment qu’il faut quitter pour la « grande terre » au moins deux fois par année. Une fois sur le continent, il arrive par contre que certains insulaires tombent sous le charme et décident de plier bagages. L’Israël des Madelinots? Verdun, qui abrite aujourd’hui 15 000 expatriés, soit presque 500 de plus que la population des Îles de la Madeleine.

19. C’est parfois bon d’y revenir.
Comme un personnage de L’amour avec un grand A qui fait une rechute, plusieurs Madelinots en exil reviennent cependant vers leur patrie dès les premiers rayons de juin. Leur fix à eux, c’est l’horizon. Ils sont complètement accros. Et avec raison. Parce qu’aux Îles, c’est ce qu’il y a de mieux. Encore plus que les plages, les châteaux de Versailles en sable, les maisons deux couleurs et les kiteux-de-25-ans-bronzés-et-musclés-en-wetsuit-moulant-sur-le-bord-de-la-mer-ouf.

20. C’est ce qu’on a de plus beau au Québec. Vraiment.

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