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Se sentir très vieux (à 31 ans) au spectacle de 100 gecs
Devant, deux jeunes femmes, lunettes fumées sur le nez, donnent l’impression d’être à Ibiza. L’une d’elles approche sa narine de l’ongle de l’autre et y aspire une substance dont on peut supposer la composition chimique.
À droite, un spectateur est sur FaceTime avec deux ami.e.s et leur montre le spectacle en direct.
Au loin, des personnes habillées en magiciens et un individu avec de fausses cornes de bouc sautent, dansent et suent au rythme des mélodies hétéroclites que crachent les enceintes.
« Pense à un ballon d’hélium emballé dans des studs de diamant et attaché à une chaîne. Quand tu le perces, ça sonne comme ça. »
Et sur la scène du MTelus, les virtuoses à l’origine de ce chaos auditif, visuel et olfactif : Laura Les, 28 ans, et Dylan Brady, 29 ans.
Bienvenue dans l’univers de 100 gecs. Vous êtes pas prêt.e.s.
FIGURES DE PROUE DE L’HYPERPOP
Si vous avez plus de 25 ans, il y a de bonnes chances que vous n’ayez jamais entendu ce nom. Pourtant, le duo de Saint-Louis, au Missouri, enchaîne les succès depuis 2019.
Leur morceau Money Machine a été écouté plus de 90 millions de fois sur Spotify et leur nouvel album, 10,000 gecs (ça s’invente pas) est bien reçu par les fans et par la critique, si bien que 100 gecs est maintenant considéré comme la figure de proue de l’hyperpop.
(Hyperpop : style musical un peu fourre-tout qui prend des éléments de la musique pop au sens large et les empile dans un délire maximaliste qui, pour les non initié.e.s, prend des airs d’assaut auditif.)
« C’est trans, c’est full queer, pis c’est INTENSE. »
« À la première écoute, je trouvais que c’était too much », admet Sean, 21 ans, rencontré sur le parterre (moi aussi, pour tout vous dire). « Mais tu t’habitues et ça devient un rush d’adrénaline. C’est plein d’énergie. »
Lorsque je demande à son amie India, 20 ans, comment elle décrirait 100 gecs dans un souper de famille, la réponse est tranchante : « Je dirai : grand-maman, écoute pas ça ».
Même question à Evan, 25 ans. « Pense à un ballon d’hélium emballé dans des studs de diamant et attaché à une chaîne. Quand tu le perces, ça sonne comme ça. » Ok, c’est étrangement précis.
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Laura et Dylan sont clairement influencés par des styles de musique et des artistes de leur jeunesse (donc des années 2000) qui étaient considérés ringards : ça va du ska au dubstep en passant par le nü metal. Si vous pensiez que la sonorité Limp Bizkit était morte et enterrée, il est temps que vous revoyez vos certitudes et que vous écoutiez Billy Knows Jamie.
Sur l’album, ce morceau est pris en sandwich entre Doritos & Fritos, où se rencontrent Primus et Weezer, et One Million Dollars, que je ne saurais même pas à quoi comparer.
« Y’a de l’emo, y’a de la pop, il y a du screamo. C’est rendu ça, la musique des cool kids. On reprend le pouvoir! », se réjouit Justine, 28 ans, croisée derrière le MTelus après le spectacle, près de l’autobus de tournée du groupe.
À ses côtés, Will, 26 ans, m’assure que c’est la quatrième fois qu’il voit les gecs live depuis un an. Son amie Justine et lui ont voyagé jusqu’à Dallas (!) pour les rattraper au festival So What?! après l’annulation de leur concert montréalais – COVID oblige. Et avant-hier, Will était à Toronto.
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Combien de fois avez-vous vu le même spectacle deux fois en trois soirs, vous?
EXPLOSION DE JOIE
Justement, le spectacle. Si je suis ici, c’est surtout par curiosité. En tant que jeune millénarial, l’hyperpop n’est pas arrivée naturellement dans mes algorithmes YouTube et Spotify. Appelez ça une expérience sociologique.
Le MTelus est à guichets fermés ce soir. Pour un lundi pluvieux et frisquet, c’est pas pire pantoute.
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Certain.e.s sont maquillé.e.s en clown creepy. Il y a beaucoup de magiciens imitant l’accoutrement de tournée des deux musiciens. D’autres portent des tenues plus révélatrices qu’on retrouverait dans des raves techno. Le style kawaii est également populaire. Un punk se dirige au bar avec un manteau de cuir vintage arborant des patchs de Minor Threat, de Rancid et d’Anti Flag.
Me reviennent alors en tête les paroles de Reanna Cruz, du balado Switched on Pop : si ma génération a adopté le millenial blandness – une esthétique épurée, digeste, facile à comprendre – l’ethos de la génération Z, lui, est plus chaotique et désordonné, ce qui se traduit autant dans le style vestimentaire que dans la musique.
« C’est les rockstars de notre époque. Ils sont des précurseurs. »
Je n’adhère pas toujours à ces classifications générationnelles, mais ce soir, j’admets être marqué par l’hétérogénéité qui s’offre à moi. On est loin de la cohérence stylistique des gens qui vont à Osheaga.
« C’est sick, comme esthétique », se réjouit quelqu’un à la sortie des toilettes. « C’est trans, c’est full queer, pis c’est INTENSE. »
Les lumières s’éteignent enfin. Retentit alors le THX Deep Note, que tout le monde connaît sans le savoir, suivi d’un riff à la Papa Roach, puis apparaissent Dylan et Laura qui entonnent Dumbest Girl Alive sous les cris de la foule qui, franchement, capote.
En 1h20, 100 gecs va jouer 23 morceaux (dont deux en rappel). Oui, ça va vite. La plupart du temps, Dylan appuie simplement sur start et les deux musiciens chantent par-dessus une musique pré-enregistrée. Laura joue toutefois de la guitare électrique pendant une dizaine de minutes, puis les deux comparses offrent une version de gecgecgec en guitare acoustique.
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Quelqu’un filme avec une vieille handycam, une autre personne prend des photos avec une Nintendo DS (???). Un oignon est lancé sur la scène. Dylan enlève la peau et croque directement dedans, provoquant l’hystérie devant lui.
« Je les aime parce qu’ils n’ont pas peur d’être différents et loufoques au lieu de se prendre trop au sérieux. Ils ont du fun et la foule le sent », s’exclame Lex, 24 ans.
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Les projections colorées sur l’écran au fond de la scène ajoutent à la turbulence qui nous entoure. Ce mélange de sons et d’images incite une foule conquise à se dandiner pendant tout le spectacle.
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Je ne comprends pas toujours ce qui se passe, mais est-ce bien nécessaire? La simple énergie qui émane de l’événement est tout ce dont on a besoin.
IRONIQUE OU POST-IRONIQUE, TELLE EST LA QUESTION
Inévitablement, je me demande si tout ceci est une grosse joke. Les costumes, le mélange impossible des styles, les blagues au premier degré… Mais ça prend vraiment un outsider pour dire ça.
« Il n’essaient pas d’intellectualiser leur musique. Ils sont un peu fous et ils sont très honnêtes par rapport à ça. » Matthew, 20 ans, est persuadé que la démarche est sérieuse, mais que personne ne se prend trop au sérieux ici.
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C’est ce que certains médias et chercheurs ont appelé la « post-ironie » : « d’être à la fois conscient de soi et inconscient, sincère et ridicule, accablé et plein d’entrain, tout à la fois, tout le temps », écrit Vice.
Ce trait est associé aux générations qui ont grandi avec Internet, en recevant un flux d’informations, souvent contradictoires, depuis leurs plus jeunes années. Ces générations qui, aussi, apprennent à vivre à une époque turbulente, où il est parfois difficile d’être optimistes pour le futur, et qui cherchent dans leur divertissement un exutoire, quand bien même prendrait-il la forme de phénomènes absurdes comme 100 gecs.
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« C’est les rockstars de notre époque. Ils sont des précurseurs », croit Will.
« C’est vraiment excitant pour le futur de la musique », estime Evan. Beaucoup ne seraient pas d’accord, mais c’est parce qu’ils n’ont pas vu 100 gecs en personne.
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