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« I miss the old Caz. »
Le commentaire apparaît sous une vidéo du youtubeur sud-africain Kurt Caz, suivi par plus de 4,1 millions d’abonnés. Figure bien établie du vlog de voyage, il s’est fait connaître il y a six ans en se filmant tantôt chez un barbier à Hanoï, tantôt à bord d’un train traversant les Balkans.
Longtemps, le vlog de voyage alternatif a incarné l’une des promesses les plus séduisantes de YouTube : montrer le monde à l’état brut, loin des circuits balisés et des images un peu quétaines du Canal Évasion.
Caméra au poing, une génération entière de vidéastes a imposé une façon de voyager guidée par l’audace et l’imprévu. On les voit trinquer à la vodka maison en Tchoukotka, filer un coup de main à des ferrailleurs tanzaniens ou partager un repas avec une famille ouïghoure.
Puis, à mesure que les cotes d’écoute grimpaient, les destinations ont glissé vers des territoires toujours plus périlleux, et forcément, toujours plus spectaculaires.
48 heures avec le gang le plus dangereux de Port-au-Prince.
Une nuit à l’intérieur de la pire prison talibane.
S’échapper d’une mine illégale en Bolivie.
Mais depuis quelques années, le phénomène a pris une autre tangente, portée par certaines des mêmes figures, dont Kurt Caz, qui ont contribué à faire rayonner le genre. Une sous-culture composée de vidéastes qui reprennent les codes du voyage « raw » pour en détourner l’esprit. Ce n’est plus la rencontre qui guide la caméra, mais la dénonciation.
Autant sur YouTube que sur les plateformes de reels, ces vidéastes arpentent désormais les quartiers touristiques ou réputés dangereux des grandes villes pour en exhiber les symptômes : toxicomanie, marginalité, pickpockets, arnaques, immigration clandestine. Bref, une insécurité qu’ils mettent en scène autant qu’ils la documentent.
Là où les pionniers du genre cherchaient l’étrangeté du monde dans une démarche humaniste du récit de voyage, cette nouvelle génération traque surtout ses fractures.
Elle promet de montrer ce que les médias traditionnels ou les politiciens refuseraient de révéler : la face sombre des métropoles occidentales. Un déclin que, selon ses auteurs, tout le monde subirait, sans jamais oser le documenter.
Sans surprise, portée par des communautés déjà acquises, cette mécanique fait mouche : des millions de vues, des milliers de commentaires, souvent polarisés et parfois franchement inquiétants.
Phénomène qui gagne en popularité en Europe, ce glissement m’a mené à m’entretenir avec Daniel Trottier, professeur à l’Université Érasme de Rotterdam et Montréalais d’origine, il est l’un des grands spécialistes du vigilantisme numérique.
« Si vous allez dans une petite région reculée d’Asie du Sud-Est, le geste ne porte pas la même charge politique que lorsque vous vous filmez en train de pointer du doigt, voire de diaboliser, une grande capitale européenne, explique-t-il. Là, on bascule dans quelque chose de beaucoup plus chargé symboliquement, qui résonne bien au-delà du simple récit de voyage, à l’échelle globale. »
Pour Trottier, ces vidéos ne se lisent pas en vase clos. Elles s’inscrivent dans un écosystème numérique plus vaste, où les logiques de visibilité, d’indignation et de viralité se nourrissent mutuellement.
Parmi les figures de ce vlog en mode « POV vérité », on retrouve le Britannique Charles Veitch et son compatriote Curtis Arnold, le Français ChristianthekingTV, les Italiens Simone Carabella et Cicalone Simone, ainsi que les Américains Tyler Oliveira et Nick Shirley. Tous se revendiquent du journalisme citoyen, dans une version plus Le Jar que Bald and Bankrupt.
Avec ses vidéos accusant – sans preuves solides – des garderies opérées par des immigrants somaliens de fraude, Nick Shirley a grandement contribué à déclencher une tempête politique à Minneapolis qui s’est traduite par une présence massive de l’ICE et la mort de deux manifestants, Renée Good et Alex Pretti.
Si certains vidéastes s’entourent de gardes du corps, plusieurs misent sur leur propre aura d’« alpha ». Dutch Travel Maniac affiche une carrure de hooligan. L’Australien Spanian, ancien détenu, en impose avec son physique de colosse. Cicalone vient de la boxe, Carabella du culturisme. Toujours des hommes.
À l’opposé du touriste vulnérable, ils se mettent en scène, tels des explorateurs prêts à affronter la criminalité là où l’État aurait déserté. Mais ce qu’ils produisent n’a désormais plus grand-chose à voir avec le voyage.
L’émerveillement a cédé la place à la patrouille.
La caméra ne voyage plus. Elle surveille.
« Ce qui frappe, ce n’est pas seulement le contenu de ces vidéos, mais la manière dont elles sont cadrées », explique Daniel Trottier. Le récit implicite revient presque toujours au même : « Les citoyens sont laissés à eux-mêmes. Et moi, j’interviens. »
Traditionnellement, le vigilantisme renvoie à des mouvements idéologiques bien identifiés : milices d’autodéfense, brigades morales ou groupes d’extrême droite cherchant à imposer leur propre conception de l’ordre social. Des individus qui agissent parce qu’ils ne font plus confiance à la police, aux médias ou aux institutions.
Aujourd’hui, toutefois, le phénomène s’inscrit dans une mutation plus large. « Les frontières entre justice citoyenne et spectacle monétisable deviennent de plus en plus floues », observe le chercheur.
Dans ces vidéos, chaque interaction tendue devient une occasion de contenu. Le conflit, l’insécurité et la violence servent de moteur narratif. L’espace public est plié à leurs intentions pour nourrir la machine à clics. Le réel devient une matière première, un buffet d’images au service de l’économie de l’attention. Une rafale de chocs visuels qui, souvent, ouvre chaque capsule.
En orchestrant une véritable pornographie de la misère urbaine, ces vlogs fabriquent une réalité tronquée, d’autant plus persuasive qu’elle se présente comme une simple captation du monde tel qu’il est.
On est moins dans le documentaire que dans une rhétorique politique emballée dans une esthétique de terrain. Sous ce vernis de « vérité brute », le jupon d’un agenda d’extrême droite dépasse de partout. Un « eux contre nous » qui s’inscrit dans une vision du monde teintée d’un sentiment anti-immigration, et qui alimente un mouvement plus large de polarisation.
Dans un climat de méfiance croissante envers les médias traditionnels, ce simulacre de vérité brute devient, pour le grand public, une lecture crédible du monde. L’image tremblée, mal cadrée, granuleuse devient une preuve. Si l’image est sale, elle est forcément vraie.
« À l’heure où l’on parle beaucoup de contenu généré par l’intelligence artificielle, le message implicite est souvent le suivant : ne regardez pas ça, regardez plutôt ceci. Ça, c’est réel », explique le professeur, en écho au célèbre dilemme des pilules bleue et rouge.
Une affirmation d’autant plus paradoxale que certains créateurs utilisent eux-mêmes l’IA. « Il existe déjà des cas documentés où des images ont été modifiées pour rendre un quartier plus musulman qu’il ne l’est réellement. »
Ces vidéos reposent ainsi sur une logique économique simple. Provoquer l’indignation pour générer des clics. Le fameux rage bait, version sociopolitique.
En matière de chiffres, ça peut rapporter gros. « Si ces créateurs arrivent à bâtir de véritables empires sur YouTube, c’est parce qu’il existe presque une science de la croissance sur ces plateformes. »
« Je ne sais pas toujours ce qui vient en premier », admet Trottier. « L’idéologie ou l’incitation économique. »
Dans une telle économie de l’attention, la popularité risque de devenir l’unique boussole à laquelle se fier. Suivant cette logique, la fin finit souvent par justifier les moyens : monétiser le chaos qu’ils contribuent eux-mêmes à provoquer, pour financer la prochaine vidéo, et ainsi de suite.
Le voyage promettait de comprendre le monde. Ces vidéos promettent désormais de le juger.
« Ce qui m’inquiète surtout, c’est la manière dont les jeunes sont exposés à ce type de contenu », explique Trottier.
Même prises avec du recul, ces vidéos finissent par orienter notre regard sur le monde, observe le professeur. Et je le constate moi-même : après des heures passées à consommer cette sous-culture, le regard se décale, presque à son insu.
« Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de criminalité réelle. Le sujet est d’actualité, ici, aux Pays-Bas. Mais ces vidéos en montrent souvent l’angle le plus extrême. »
Si les plateformes ont tenté d’imposer certaines limites, l’incitation reste forte. « Si ce type de contenu génère cinq millions de vues, tant que vous ne commettez pas ouvertement un crime, ça passe. »
Et le phénomène s’avère difficile à contenir. « S’ils sont bannis ou perdent des commanditaires, ces créateurs peuvent immédiatement se présenter comme des victimes et attirer encore plus d’attention. »
Le Québec semble, pour l’instant, relativement épargné par le phénomène. La province ne compte toujours pas de véritable « star » du vlogging de patrouille, ni de passage marquant des figures évoquées plus haut, venues arpenter les zones les plus dures de nos villes, ou certaines communautés autochtones et inuites, caméra au front, pour transformer en spectacle les réalités qui précipitent une partie de la population dans la précarité.
Cela ne veut pas dire que le phénomène est absent. Plusieurs comptes de réseaux sociaux, souvent anonymes, diffusent déjà des vidéos d’altercations captées dans le métro ou au centre-ville. Ce n’est pas du vlogging structuré, mais une forme de vigilantisme brut, version réseaux sociaux : on filme un toxicomane en crise pour faire des vues, sans montage ni contexte, et les commentaires sont rarement bienveillants.
À Montréal, le climat actuel pourrait toutefois offrir un terrain fertile à ce type de contenu : crise des opioïdes, campements, racisme endémique, sentiment d’insécurité grandissant dans le métro. Il suffirait d’un créateur charismatique, prêt à pousser la logique jusqu’au bout, pour que le modèle s’implante ici aussi.
Le tout, bien sûr, au nom d’un Occident présenté comme en train de s’effondrer.
« Elles gravitent dans le même écosystème que d’autres sous-cultures très visibles en ligne : les passport bros, ces hommes qui partent à l’étranger en disant fuir l’Occident, ses impôts et ses normes, pour trouver des femmes “plus faciles”. Les tradwives, qui remettent au goût du jour l’idéal de la femme au foyer. Certains grands podcasts masculinistes, ou encore les pedo hunters, ces internautes qui piègent et exposent publiquement des prédateurs sexuels présumés. À première vue, tout cela peut sembler disparate. Mais, en ligne, ces univers communiquent entre eux. »
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