.jpg.webp)
Se faire un chez soi chez Québec solidaire
Alice Morel-Michaud nous livre son premier carnet de campagne.
Anecdotes, moments de coulisse, gestion de crise : tout au long de la campagne électorale, Alice Morel-Michaud propose des portraits des gens qui demeurent dans l’ombre des chefs, tout en regardant la politique à hauteur humaine.
Camilo Castiblanco avait l’habitude d’aller seul dans les manifestations, caméra à la main. L’œil qu’il y a développé pour saisir l’effervescence citoyenne, il l’emploie aujourd’hui comme conseiller numérique dans la campagne de Québec solidaire.
En 2024, alors qu’il entame sa dernière session universitaire, il brigue un poste de photographe et vidéaste à l’Assemblée nationale sans imaginer une seconde qu’il sera retenu. Du jour au lendemain, il quitte son baccalauréat « en souriant, prêt pour la nouvelle aventure ». Le mot « aventure » reviendra d’ailleurs souvent dans notre échange pour décrire ce qu’il vit depuis : d’abord dans les corridors de l’Assemblée nationale, puis, depuis quelques jours, au quartier général du parti.
« Si tu disais à Camilo enfant que j’allais travailler dans ce lieu majestueux qu’est l’Assemblée nationale… je n’aurais jamais pensé ça. » Camilo a grandi en développant une relation complexe avec le Québec. D’un ton posé, il raconte comment les discours polarisants sur l’immigration ont fragilisé son sentiment d’appartenance. Dans la rue, il se sent souvent perçu comme un immigrant plutôt que comme un Québécois. Son parcours migratoire a d’ailleurs éveillé sa conscience politique : il voulait comprendre pourquoi sa famille avait dû quitter plusieurs pays avant de s’installer ici alors qu’il était adolescent. Son enracinement dans la ville de Québec se heurte alors à un constat douloureux : « On aime le Québec, mais parfois, on a l’impression qu’il pourrait ne pas nous aimer en retour. »
C’est en s’impliquant dans ce qu’il appelle la « famille » de Québec solidaire qu’il a fini par trouver sa place. Travailler au sein d’une communauté politique l’a aidé à solidifier son lien avec sa terre d’accueil. Il parle de ses collègues avec affection, se sent choyé d’avoir vécu avec eux autant de moments forts, dont celui qu’il attendait avec impatience : la campagne électorale. Engagé en plein cycle parlementaire, il a passé deux ans à entendre les récits des campagnes précédentes, attendant son tour avec fébrilité.
À mesure que le déclenchement approchait, le stress montait. Il y avait l’anticipation de l’imprévu, bien sûr, mais aussi une inquiétude matérielle : avec 10 % dans les sondages, pour certains employés de Québec solidaire, ils ignorent ce qui adviendra de leur poste au lendemain du 5 octobre.
La veille du déclenchement de ses premières élections en tant qu’employé politique, Camilo déménage temporairement à Montréal. Il loge chez un collègue qui, lui, fera la tournée nationale dans l’autobus de campagne. À ce sujet, Camilo ressent une pointe de tristesse : la majorité des collègues avec qui il a travaillé vivront la campagne sur la route, alors que lui assurera la gestion numérique depuis le QG.
Malgré tout, ce jeudi matin là, il ressent une grande fierté de constater la fébrilité qui habite toutes les équipes. Celle qui partira en tournée arrive avec ses valises. Camilo rencontre ses nouveaux collègues et tous se dirigent à l’extérieur pour le moment tant attendu : l’arrivée de l’autobus de tournée. Après la prise de photos, Camilo dit au revoir à ses amis et leur souhaite le meilleur pour les 40 jours à venir.
Alors que l’adrénaline redescend, Camilo découvre son nouvel espace de travail, avec ses nouveaux collègues, dans sa nouvelle ville. « C’est beaucoup de nouveau en même temps », reconnaît Camilo.
Rapidement, il se met au travail. Tous s’installent à leurs stations et attendent le début du point de presse. Les caméras s’allument sur Ruba Ghazal, Sol Zanetti et les candidats et candidates réunis au Vieux-Port de Montréal. Camilo écoute, déjà prêt à entamer son premier montage. Il est gonflé à bloc : « On a tous ces gens du même côté que nous. »
Les douze heures suivantes filent à une vitesse effarante. Tandis que Camilo s’affaire à publier du contenu, une difficulté se pointe le nez pour l’équipe des médias sociaux : dans l’autobus, le réseau est intermittent, ce qui rend difficile le partage de fichiers entre les équipes de la tournée et du bureau national.
Pour le prochain mois, Camilo devra quitter le bureau vers 22 h. Son horaire chargé lui laisse peu de temps pour profiter de Montréal, mais les longues heures passées au QG lui permettent de se familiariser avec ses nouveaux collègues. Quatorze heures par jour dans un bureau, ça rapproche.
Quelques jours après le début de la campagne, Camilo est encore sur l’adrénaline. Même sans embûches majeures, il me dit avoir déjà beaucoup de choses à digérer. Il se dit toutefois satisfait de la façon dont le travail de l’équipe est représenté dans les médias. Au-delà de la couverture médiatique et numérique, ce qui le rend le plus fier, c’est de voir les différentes équipes « se battre ensemble pour un Québec meilleur ».
Tout de même, la fatigue se fait sentir. Quand je lui parle du nombre de jours restant, Camilo s’esclaffe : « Ça feel déjà comme deux semaines ! » Mais il n’est pas découragé, bien au contraire. Il a hâte d’être au milieu de la campagne, quand il y aura plus d’espace pour les projets créatifs. Il me parle avec enthousiasme des brainstorms à venir, de son désir de défricher de nouveaux formats photos et vidéos, de réaliser des concepts originaux.
Évidemment, tout doit être approuvé par la direction politique, mais Camilo ne se sent pas brimé dans sa liberté de créer. Il sait qu’il est au service des de la campagne et de ses objectifs.
Il insiste : militer pour ce qu’il croit lui a redonné du pouvoir et lui a montré qu’il n’a pas à rester silencieux.
« Parce qu’on est des immigrants, on a tendance à ne pas vouloir utiliser notre voix parce qu’on a l’impression de déranger. Même si les gens qui ont des discours contre l’immigration, c’est des gens qui parlent fort, il y en a énormément d’autres qui vivent avec les conséquences de ces discours et qui ont de la misère à parler pour eux-mêmes. Mais on est des milliers à militer pour une dignité pour soi et pour tout le monde. À se rassembler et à dire : vous avez votre place, vous aussi. »
Le soir du déclenchement, Camilo a fait un détour pour acheter des plantes pour son appartement temporaire. « Tout le monde peut se faire un chez-soi », me dit-il, rêveur. Bientôt, il retrouvera ses collègues de l’autobus. Camilo n’ira plus jamais manifester seul.
Identifiez-vous! (c’est gratuit)
Soyez le premier à commenter!
