(sans titre)

Je ne peux pas t’écrire quelque chose de très long, cette fois. Qui prend ben de la place. Il y a déjà beaucoup de bruit, tout autour. Je ne suis pas certaine de vouloir en ajouter.

Je ne parviens pas à sortir de ma consternation. J’ai toujours été lente à digérer les événements, surtout ceux de cet ordre. Ceux qui sont tellement grands dans leur énormité qu’ils ne semblent pouvoir se penser en un morceau, en un moment.

J’ai passé la journée d’hier à regarder mon newsfeed, à voir défiler en continu articles, commentaires, photos, vidéos. À ne voir que ça. Des réactions. Des descriptions. Des prises de position. Alors que l’horreur pulsait encore, ne venait que de se produire. Alors qu’on ne savait trop, pas tant. Tout se profilait, se précisait, cependant, en continu. L’horreur « en temps réel ». Dans son menu détail.

Et cette urgence, manifeste, de se positionner. L’impératif de dire, de mettre des mots, d’accuser, de tempérer, d’entendre. De multiplier les points de vue. Déjà. Choisir un camp. L’exposer à coup de photos de profil, de partages. Par solidarité, par humanité. Par détresse, aussi, je me dis. Par impuissance. Nécessairement.

Le tragique disloque. Brise le continuum du sens, si on postule qu’une telle chose existe. Du coup, ce qui surgit, c’est un vide. De l’impensable, de l’indicible. Et la pensée, réellement, se bute contre l’horreur. Il y a quelque chose dans cette dernière qui ne semble pas se laisser absorber. Et c’est peut-être un peu ça, la révolte, l’indignation. Ce moment où on ne s’effouare pas contre la paroi du terrible, ce moment où on rebondit. Parce qu’on a ce besoin et cette volonté de pouvoir penser, de pouvoir mettre des morceaux ensemble et qu’ils fittent. De le devoir, même. Ce besoin de décrier pour ne pas être du côté de l’infâme, ce besoin d’être dissocié de facto. Je ne suis pas ceci. C’est peut-être à cela qu’il sert le narratif colossal qui défile, présentement, sur les médias. Et entre les individus. Cet espoir que si dans l’instant je nomme, je mettrai alors un poids, une lourdeur sur l’horreur et l’empêcherai d’être davantage, d’occuper plus d’espace. Je l’empêcherai de se déployer. Mes mots ont un poids. Ne serait-ce que pour moi. Dans l’histoire de la philosophie, on retrouve cette idée que le mal est à la surface des choses, qu’il n’a pas de racines ni de profondeur. Et c’est en cela que la pensée lui est un contraire, une arme. Parce que penser exige une part d’enracinement. Et me semble qu’il y aussi de ça, là, dans tout ce qui défile, est dit. Un souhait de figer, de permettre une prise. Un lieu où l’esprit puisse se poser pour essayer de comprendre ce qui l’a assailli. Ce qui l’a dépossédé.

J’en suis encore à la dépossession. Je n’arrive qu’à regarder. La bouche entre ouverte. Mais je l’ai dit, j’ai besoin de temps, pour digérer. Il y a de quoi étourdir, aussi, dans la quantité de ce qui se présente. Quelque chose dans le vacarme ambiant rend difficile la tâche de bien entendre. Empêche un peu la mise à distance. Nous avons tellement la face dedans. Et je me demande comment nous pouvons bien penser tout cela, alors. Si nous ne risquons pas de contribuer à d’autres visages de l’horreur, dans notre empressement. Chose certaine, la solitude devant l’horreur n’est plus. Les gens se dressent en témoins criant. Dans le partage d’images communes, il y a aussi un soutien, une reconnaissance. Toi et moi et elle et lui ne sommes pas ainsi, n’appartenons pas à l’indicible. Et peut-être que dans cette urgence de le faire, réside la raison du tenir debout. Je sais pas, je papote, là. L’horreur me rend nerveuse. Et il y a matière à l’être, en ce moment.

J’existe aussi là : Les p’tits pis moépis là.

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