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Sami Zayn, champion du monde : y croire assez fort pour que l’histoire devienne vraie
Les cyniques clament sans cesse que la lutte est fake. Alors, pourquoi je pleure?
Depuis que je regarde la WWE, évachée sur mon divan à 11 ans dans un t-shirt avec la grosse tête chauve de Stone Cold Steve Austin dessus, en criant aux effrontés que j’allais whoop their ass, on me répète sans cesse : « Tu sais que c’est arrangé ? ».
Oui, je le sais. Mais ce que plusieurs oublient, c’est que le ring n’a jamais promis d’être doux. Le bois ne pardonne pas lorsqu’un lutteur y tombe de tout son poids. Les cordes ne ralentissent pas les chocs. Un adversaire ne devient pas soudainement léger comme une plume lorsqu’il est soulevé au-dessus du sol. La fiction existe, mais les corps, eux, restent vrais.
Je sais depuis l’enfance que la lutte professionnelle est un spectacle de divertissement sportif scénarisé. Que les athlètes connaissent l’histoire qu’ils vont raconter avant même de monter dans l’arène carrée. Je sais que les combats sont chorégraphiés pour assurer leur sécurité, même lorsqu’ils donnent l’impression de vouloir s’anéantir devant des milliers de personnes qui leur crient par la tête de se décimer sans merci.
Je sais tout ça, comme je sais que Breaking Bad est une fiction. Pourtant, personne ne me rappelle constamment que Walter White n’existe pas lorsque je parle de la série. Les histoires ont une valeur non pas parce qu’elles sont vraies, mais parce qu’elles révèlent quelque chose de vrai.
Et le 27 juin, alors que des feux d’artifice illuminaient le ciel de Riyad, en Arabie saoudite, mes larmes ont coulé devant la victoire du montréalais Sami Zayn, de son vrai nom Rami Sebei, qui devenait champion incontesté de la WWE.
Une histoire d’underdog
Pendant plus de 20 ans, Sami Zayn a perdu bien plus qu’il ne gagnait. Il n’était ni le plus grand, ni le plus musclé, ni celui qui s’imposait comme le visage de l’entreprise. C’est précisément pour ça que des millions de personnes ont fini par croire en lui.
Bien avant de devenir Sami, il était un rêveur en souliers de quilles qui perfectionnait ses prises dans les sous-sols d’églises devant quelques dizaines de personnes. Il rentrait avec des plaies qu’il désinfectait entre deux cours. Pendant que certains voyaient un rêve d’enfant, lui construisait un métier.
Ses parents, immigrés syriens à Laval, rêvaient pour lui d’un avenir plus stable. Les excès de la lutte professionnelle — la violence, le traitement problématique réservé aux femmes à l’époque du Attitude Era — entraient en contradiction avec leurs valeurs et leur foi musulmane. Ils se demandaient si cet univers était réellement l’endroit où leur fils pourrait faire une différence.
Rami Sebei a dû leur prouver que, derrière le spectacle, il y avait une discipline, une passion et la possibilité de raconter autre chose.
Il a donc créé El Generico, un lutteur masqué à la cape orange et noir. Un personnage improbable qui allait pourtant voyager dans 29 pays avant même de franchir les portes de la WWE. Pendant des années, Rami Sebei a incarné un personnage anonyme. Puis, un jour, devant le monde entier, c’est l’homme derrière le masque qui nous a inspirés.
Surnommé l’Underdog ultime, Sami Zayn a gravi les échelons de la WWE sans jamais entrer dans le moule du champion. Il n’était pas le plus grand ni le plus intimidant. Il usait davantage de son talent comique, de son incroyable capacité à connecter avec le public et de ses danses exubérantes, plutôt que chercher à incarner le héros dominant dans l’industrie. Et c’est précisément ce qui a fait de lui un héros.
Une fiction devenue réalité
La lutte n’est pas un milieu où le talent suffit. Il faut accepter de perdre pendant des années dans l’espoir qu’un jour, quelqu’un leur fasse assez confiance pour leur écrire enfin une victoire. La lutte, c’est aussi l’arène où les revirements surviennent, où les prises parfaitement exécutées se synchronisent aux exclamations de la foule, avec une harmonie digne des chansons de Bob Dylan. Le timing est sans faute, les morceaux du casse-tête s’alignent et l’Histoire dans l’histoire prend tout son sens.
Après une ascension acharnée, peuplée de hauts, de bas et de très bas, Sami Zayn a finalement atteint le sommet, samedi. Sami Zayn le personnage retrouve Rami Sebei, fils d’immigrants syriens, le jeune homme qui a cru assez fort à cette fiction pour qu’elle devienne vraie. Il porte fièrement le nom Zayn, calligraphié en alphabet arabe sur son costume, enfile la tenue traditionnelle saoudienne et avance vers le ring. Le personnage créé pour raconter une histoire laisse apparaître l’homme qui a vécu la sienne.
La foule de Riyad l’accueille en héros alors qu’il affronte deux des plus grandes figures de l’entreprise, Cody Rhodes et Gunther, dans un combat Triple Menace où chaque seconde devient un test de survie. Zayn ne domine pas par la force brute. Il résiste, attend le bon moment. Avec son instinct, son expérience et cette intelligence du ring développée pendant des milliers de combats, il transforme chaque ouverture en opportunité. Puis, au moment où personne ne l’attend, il surprend Rhodes avec un tombé rapide et remporte enfin son premier championnat.
Le hasard veut qu’il atteigne le sommet de la plus grande organisation de lutte de la planète au moment où la Cour suprême américaine a mis fin au statut de protection temporaire accordé à des milliers de ressortissants syriens, les exposant à un possible renvoi vers leur pays d’origine.
Le contraste est saisissant. L’enfant de Laval, devenu Sami Zayn, rappelle qu’une histoire familiale façonnée par l’immigration peut aussi devenir une histoire de persévérance, d’appartenance et de reconnaissance. Comme si, l’espace d’un instant, le monde racontait la même histoire que la lutte. Celle d’un homme qui n’avait pas le profil pour atteindre le sommet, et qui a refusé obstinément d’y croire.
Les clameurs de la foule, les étoiles dans les yeux de Zayn et les larmes sur mes joues : ce n’était pas simplement une ceinture autour de sa taille. C’étaient les années où personne ne regardait. Les défaites et les détours. Les sacrifices invisibles. Les moments où il avait fallu continuer à croire en une histoire dont, étonnamment, il ne connaissait pas encore la fin.
Certains diront encore que tout était prévu d’avance. Que Sami connaissait déjà le résultat avant même de monter dans le ring. Ils ont raison. Mais ils passent à côté de l’essentiel.
On ne célèbre pas seulement une victoire. On pleure les années de travail dans l’ombre. On vit enfin le moment où tous ces sacrifices trouvent leur place dans l’histoire.
La lutte est arrangée, et ça m’arrange. Le scénario est écrit d’avance, mais les émotions, elles, ne se commandent pas. Elles surgissent à fleur de peau, au-delà des lignes apprises et des résultats prédéterminés. La lutte est probablement le seul endroit où un mensonge nous aide à croire davantage à la vérité. Les histoires n’ont pas besoin d’être vraies pour nous toucher. Elles doivent seulement révéler quelque chose de vrai.
C’est peut-être pour ça que je pleure encore devant un spectacle que je sais faux. Sous les lumières d’un ring, quelqu’un nous rappelle que la persévérance, l’espoir et la possibilité d’un nouveau chapitre n’appartiennent pas seulement aux histoires que l’on invente.
Ils appartiennent aussi à ceux et celles qui continuent d’y croire.
Christine Gosselin publiera La descente du coude cet automne chez Leméac, un récit qui prend la lutte professionnelle comme point de départ pour réfléchir au corps malade et à la douleur.
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