Saluer des inconnus

J’ai été vigoureusement affecté par la vidéo virale de la semaine dernière dans laquelle on voit une femme se faire harceler à répétition par des individus aux mœurs questionnables dans les rues de New York.

Certaines séquences isolées sont particulièrement troublantes, comme celle où l’on voit un homme pourchasser (!) la dame en question pendant cinq minutes (!!). D’autres moments font aussi grincer des dents comme quand on lui reproche de ne pas sourire (!!!).

Les vidéos à sensation ne retiennent habituellement pas mon attention parce qu’elles ont la mauvaise habitude de cadrer l’information (d’ailleurs, à ce sujet…). Mais cette fois je me suis senti interpellé. Non pas parce que j’étais surpris de constater que les cromagnons existaient encore. Et pas non plus parce que je me suis reconnu dans ces agresseurs.

Je me suis senti visé surtout dans le principal débat qui s’en est suivi. D’un côté, on soulignait qu’à certaines occasions, il ne s’agissait que de salutations anodines qu’on ne devait pas nécessairement interpréter comme du harcèlement. Étant moi-même membre de cette modeste académie des bons vivants, j’ai aussi octroyé le bénéfice du doute à deux ou trois hommes dans la vidéo.

De l’autre côté, certaines personnes comme Judith Lussier apportaient un contre-argument solide, comme quoi c’est l’accumulation qui pèse lourd et qui finit par exténuer les femmes. Je ne pourrais pas être plus en accord avec cette affirmation; à force du vivre du harcèlement au quotidien, on devient tristement méfiant.

C’est ici que je me suis senti préoccupé, déchiré entre les deux camps. Je suis un fervent adepte du sourire et du bonjour que je décoche sans avertir à quelconques bonnes gens qui croisent mon regard. Sur le trottoir. En sortant de l’ascenseur. Dans le rayon des fruits et légumes. Peut-être ben que c’est parce que je suis un gars de région pas accoutumé à l’individualisme métropolitain.

Je me suis demandé si mes petites interactions de trottoir, que je croyais infiniment banales avant de visionner ce clip, seraient interprétées comme du harcèlement. De peur que mes timides allo deviennent la goutte qui fasse déborder le vase, je me suis demandé si je devais simplement arrêter.

Lorsque j’en ai fait part à une de mes bonnes amies féministes (salut Naoual!), elle m’a dit qu’elle n’aimait pas se faire saluer par des inconnus, que ça la rendait inconfortable. Je savais pas quoi répondre. Je me disais cependant que beaucoup d’humains ressentent aucun malaise à être salué.

Et même que, au nombre de rétroactions positives que je reçois, recensé en sourire et en hochements de tête, je dirais que certains poussent même l’audace jusqu’à apprécier.

J’ai donc convenu qu’il ne fallait pas arrêter de saluer les inconnus. Parce que mes bonjours spontanés, je les distribue selon la situation et pas selon la taille de poitrine. Il me paraissait absurde d’arrêter de saluer strictement les femmes (et encore plus spécifiquement les très jolies) au cas où celles-ci aient déjà reçu une dose excessive d’interactions non sollicitées aujourd’hui. Si je m’imposais pareil politique, je me retrouverais ironiquement à décliner ma gentillesse aux vieillards, aux hommes, aux enfants. Mais pas aux femmes.

Je continuerai donc à leur dire salut. Si elles en ont plein leur casque de mes bons matins et autres sourires qu’elles présument vicieux elles n’auront qu’à m’ignorer et je ne leur en tiendrai pas rigueur.

Ce qui m’amène à la question : existe-t-il un problème avec cette vidéo?

Foncièrement non. Mais gare aux effets secondaires qu’elle pourrait produire involontairement. Je m’inquiétais d’un second message qui pourrait être extirpable de cette vidéo : comme quoi toutes interactions à l’égard des femmes seront interprétées négativement. Que les salutations cachent nécessairement arrière-pensées vicieuses. Que tout bonjour improvisé est nécessairement dénudé de ces vieilles mœurs démodées que sont la courtoisie et l’amabilité.

J’ai donc crains que la vidéo, par ricochet, ait un effet dissuasif sur l’interaction publique dans une société déjà aliénée au contact humain.

Je pense que la publicité aurait été plus efficace si elle s’était davantage inspirée de celle-ci (à partir de 3 :30). Elle exploite le même concept (démontrer le harcèlement vécu par une personne de petite taille à New York) en étant plus sélectif dans le choix des séquences présentées. On n’a pas retenu les « bonjours » inopinés qui ont assurément tout aussi ponctué sa journée. On a conservé que les véritables actes de harcèlement pour s’attaquer au nœud du problème.

D’ailleurs, la vidéo de la semaine dernière n’a rien d’inédite : une réalisatrice belge avait fait le même exercice en 2012. Elle révélait le même constat troublant, mais par l’entremise d’un choix de séquences qui identifiait plus clairement le problème. Et du même coup, un peu mieux les destinataires ciblés aussi.

On a alors évité des dommages collatéraux sur les personnes ultrasociables, qui mettraient terme à leur enthousiasme de rue de peur d’être perçu comme des agresseurs.

Étant en fauteuil roulant, je reçois dans la vie de tous les jours une plus grande attention dans l’espace public. La plupart du temps, les interactions sont anodines. C’est parfois des regards qui dévisagent. Mais souvent, ce sont de bons citoyens qui m’offrent de l’aide pour traverser un obstacle. Je refuse poliment, mais je les trouve quand même fort bien attentionnés.

Et à d’autres moments, je fais face à d’étranges personnages qui croient que mon apparence est une invitation à investir ma bulle. Pour me déclarer oh combien je suis courageux (quel acte de bravoure que celui d’aller porter ses bouteilles vides au dép, j’en conviens monsieur).

Ou alors le classique : m’arrêter pour me dire que je suis « leur champion ».

Et parfois, c’est carrément du harcèlement. Comme quand un monsieur m’a hurlé CHANTAL PETITCLERC sans que je ne sache trop pourquoi.

Mais il s’agit d’incidents isolés parmi tant d’autres paroles peut-être maladroites mais somme toute inoffensives. Je vis avec.

Je vous dirai pas pour autant d’arrêter d’interagir en public avec une personne handicapée. Qu’il faut coder et décoder tous les échanges de trottoir. J’aime trop la spontanéité pour ça, pour le meilleur et pour le pire.

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