Rompre la kayfabe

La fierté gaie monte une fois de plus sur le ring en compagnie du lutteur Darren Young.

Quelques jours avant qu’un nombre record de politiciens locaux se joignent au défilé de la fierté gaie (avec ou sans arrière-pensée stratégique, mais bon), d’autres personnalités grimpaient – figurativement ou non – dans l’arène pour se prononcer alors que Vladimir Poutine ramène la Russie à l’ère médiévale (et, selon le Daily Mail, s’enfonce dans un territoire où même Hitler ne s’est pas aventuré) avec sa loi « antihomosexuel ».

Parmi ceux-ci, notons la sauteuse en hauteur suédoise Emma Green Tregaro qui s’est peint les ongles des couleurs de l’arc-en-ciel avant de participer aux championnats du monde qui se tiennent actuellement à Moscou. Un geste plus mignon que politisé, mais qui a quand même été décrié par Yelena Isinbayeva, athlète détentrice du record du monde du saut à la perche et nouvellement championne intercontinentale de la niaiserie (ou de l’erreur de traduction selon ses propos) en se disant pour la loi controversée, jugeant que les personnes hétérosexuelles sont la seule « normalité » possible.

Les athlètes russes Kseniya Ryzhova et Tatyana Firov, elles, ont non seulement gagné l’or en 400 m lors des mêmes championnats, mais se sont également embrassées pour souligner le tout et appuyer la cause homosexuelle. On imagine que Isinbayeva a explosé par la suite…

Puis il y a le lutteur de la WWE Darren Young, qui, la semaine dernière, rompait la kayfabe (la fiction derrière son personnage et son sport) en sortant tout bonnement du placard – sans conférence de presse, sans geste d’éclat, rien de rien – alors qu’un caméraman de TMZ lui posait des questions sur l’homosexualité dans le monde très macho du catch. Bien que certains doutent de la véracité de l’entrevue (pourquoi ce bonhomme, habitué de chasser des vedettes internationales à la Gwyneth Paltrow s’attarderait à un lutteur quand même moyen dans la hiérarchie de cette entreprise, après tout?), la bouteille demeure bel et bien lancée.

Bref, la confession a fait beaucoup de bruit et, plus surprenant encore, le grondement est essentiellement positif. Autant des têtes dirigeantes d’une boîte qui, jusqu’à tout récemment, parodiait l’homosexualité et la bisexualité avec un mauvais goût fort regrettable (et risque de le faire à nouveau, mais croisons tout de même les doigts). En 2002, par exemple, la WWE allait même se moquer de la cause du mariage gai dans un angle bidon ou un tandem supposément homosexuel se liait l’un à l’autre au son de… It’s Raining Men.

Au même moment, ses collègues, jouant pour la plupart des clichés de mâles très « alpha », ont eux aussi courbé la kayfabe pour applaudir le geste. Cerise sur le sundae, une majorité de fans, à en croire les réactions sur des forums comme Reddit, abonde dans le même sens… et Dieu sait que les admirateurs de la WWE ne sont pas réputés comme étant une caste très ouverte, disons.

Vous l’aurez deviné, cet intérêt pour l’annonce de Young et cette connaissance des coups promotionnels foireux de la WWE provient d’une passion d’enfance pour un sport à mi-chemin entre l’épreuve de force et le spectacle de magie où tout est écran de fumée et apparences; où les savates ne font pas si mal et où villains et héros de services s’entendent à merveille derrière le rideau une fois déshuilés. Un amour qui s’est estompé à l’adolescence parce que – avouons-le – ce n’est vraiment pas « cool » et parce qu’être témoin de scènes homophobes du genre me gênait. Au-delà des combats de haute voltige et des histoires à dormir debout, ces saynètes que je comprenais à peine – tout d’abord à cause de mon anglais du dimanche, puis par manque de références en bas âge – prenaient forme et n’étaient plus que des moments vaseux pas très drôles, mais bien de l’humour borderline haineux qui venait malheureusement avec le reste.

Des années plus tard, une histoire – vraie, inspirante, sortant de la kayfabe du cliché du catch – survient et l’entreprise qui a lancé les Macho Man Randy Savage et autres Godfather (un personnage de pimp accompagné d’escortes sur le ring) se rattrape. Un peu, bien sûr, mais finalement. Petit soulagement, genre!

Si la WWE a changé (un brin) et que ses fans peuvent changer (un brin), peut-être que le leadership russe peut également changer (un brin) et, oui, j’viens de paraphraser le fameux discours de Rocky IV. Même pas honte!

Sans avoir la portée internationale des Ryzhova et Firov de ce monde, l’impact de la sortie de Young est tout de même important selon plusieurs observateurs et celle-ci est déjà apparentée à celle de Frank Ocean pour le hip-hop ou encore celle de Jason Collins pour le basketball professionnel; deux autres personnalités associées à des univers tanguant trop souvent vers l’homophobie.

Jusqu’à notre époque…

Soyons clair, des accueils favorables à des nouvelles du genre sont loin d’être révolutionnaires et n’excuse en rien des années de quolibets, voire de haine, mais demeurent de petits pas dans la bonne direction. Et si une simple confession dans un hall d’aéroport peut faire « évoluer » un tantinet un sport de ses fans jusqu’aux patrons, on peut se permettre d’espérer, par exemple, que la prochaine tête dirigeante de la Russie sera plus « tolérante » et moins encline à des croisades inutiles comme, j’sais pas, faire du deltaplane tout de blanc vêtu, disons.

Une pensée vachement hippie pour commencer la semaine, en effet…

Oh, et pour ceux et celles qui se le demandaient : oui, le titre de ce billet est bel et bien inspiré du titre de l’excellent album de Cadence Weapon…

 Photo: simononly sur Flickr

Vous n'allez pas rester là sans rien dire ?
Faites-vous entendre...

mode_comment Afficher les commentaires keyboard_arrow_down keyboard_arrow_up