Rides de char

L’été. Rouler les fenêtres baissées. Le volume ben fort, tellement fort que tu t’entends pu vraiment penser.

Parce que sans le savoir, tu as cette phrase de Kerouac dans le fond d’être : « …ébranlés en nous rendant compte que nous n’avions jamais osé faire hurler la musique comme nous l’aurions voulu et que c’était ce hurlement que nous voulions(1). » Cela fait que. Osage et hurlement. Ça se peut que tu chantes. Ben fort, aussi. Même aux feux rouges. Pis que tu danses. Des moves de bras un peu bizarres, mais c’est juste parfait. 

Moment à toé, de toé. Quand t’es chanceux et grayé d’amis qui valent la peine, non seulement vont-ils te suivre dans ta panoplie, mais y vont aussi te trouver cute de changer les mots que tu connais pas ou que tu les meu-meumes vite pour ne pas que ça paraisse trop, ton pas tant d’oreille. Des gens précieux qui t’embrassent dans tout ce que t’es, dans ton drôle que tu vois pas nécessairement. J’aime les rides de char. Ma musique de char, que je ne déclinerai pas parce que je ne l’assume pas tant. Publiquement. Avant, c’tait le père des p’tits qui conduisait tout le temps. J’avais alors le luxe de pouvoir me dénuder les pieds pis de les mettre sul tableau de bord. De manger une crèmàglace. Celui aussi de fermer un peu les yeux et de me juste laisser porter par le vrombissement du char. Vroum-vroum, u know. L’air de dormir, mais non. La tête qui erre. Qui refait sa vie à toué tournants. Avec les p’tits, la ride de char est devenue un incontournable du weekend. Une manière de les contenir, de se contenir. De prendre un grand souffle. C’tait pas tant, voire pas pantoute, une destination qui importait. C’tait juste d’être enfermés. Ensemble. Calmes. Un tas qui savait ce qui faisait pendant une heure ou deux. Triste de même. Ça a eu le grand mérite de nous faire reconnaître, à la roche près, chaque recoin des Cantons-de-l’Est. Le Fils en a développé une certaine aversion de la campagne, du loin. Ouin. Mais le vent qui balayait l’intérieur du char allégeait nos dedans d’être. Ça nous baumait la vie. Mais maintenant, c’est tout le temps moi qui conduis. J’ai même mon char à moi. J’avais jamais eu de char à moi. Je méprisais un peu l’heureux-de-son-char-à-lui. C’parce que je ne savais pas. J’ai eu mon permis tard pis je ne m’en suis pas vraiment servi parce que, comme je disais : père des p’tits, que j’ai toujours suspecté d’avoir acheté des voitures « manuel » pour s’assurer que je ne conduise pas tant. Fa’que peu après notre éclatement, j’ai dû me rendre à Montréal. Tuseule. J’avais la chienne. De quoi, c’pas clair, mais c’tait là. J’ai dû rouler à 90 km/h, tout le long, j’avais des crampes dans les bras tellement je serrais le volant trop fort. J’ai pas cligné des yeux, une fois. Je serrais les dents à chaque fois qu’on me dépassait. Un désagrément sur la route. Mais ce sentiment, toé. Quand je suis arrivée à la première lumière sur « University », j’aurais fait des high five à tout le monde.  J’étais habitée par la conviction que je pouvais aller partout. « Libârté, j’ai crié ton nom ». Quand tu conduis, c’est pas pareil que quand tu es passager, ai-je alors pleinement saisi. J’aime ce pas pareil. C’est pas juste de l’errance, se laisser porter. Y’a de l’attention, l’horizon droit devant, le oussé tu veux aller ou juste le fun des arbres qui défilent, des paysages qui changent. Des fois, j’veux pas vraiment aller quelque part. C’est pas super Kyoto, mais ça m’arrive de prendre mon char pour juste rouler. Aller ailleurs. Que chenous, que ma vie, que toute. Pis oui, la musique de ma playlist de marde joue fort, en boucle, pis je chante. Je me suis souvent tayeulée la tête de même, à défaut de pouvoir me la péter sul dash. J’ai déjà crié, aussi. Dans le sens de hurler ma vie de manière bien sentie. Pas besoin d’oreiller, de faire ça doux. Y’a pas personne que ça pouvait déranger. Le cri. Et ça calme, en dedans, une ride de char. Ça vide. Dans le bon sens. Je sais pas comment, mais ça m’a souvent remis l’idée à la bonne place. Dans le documentaire République : un abécédaire populaire, l’anthropologue Serge Bouchard dit un truc du genre que l’automobile, c’est le dernier refuge de « l’homme ». Un endroit où s’enfermer, où avoir la paix. Un endroit où le bonheur est pas compliqué. Faut croire que « sur la route » [tant qu’à ploguer Kerouac dans un texte qui parle de rides de char, aussi ben forcer l’affaire], on peut parfois croire que notre vie se meut davantage que ce que l’on peut et dans l’engluement du quotidien, bouncer sur cette petite illusion, ça large le sourire. Illustration de : Gabrielle Laïla Tittley J’existe aussi là : Les p’tits pis moé, pis (1): KEROUAC, Jack. Sur la route, coll. « Folio », no 766, Paris, Gallimard, 1960, p. 404.

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