Raphaël Ouellet

Richard Martineau : martyr québécois

L'histoire de la couverture de notre Spécial « Nouveau Québécois ».

En 1968, le boxeur Muhammad Ali subissait les foudres de la nation américaine. Destitué de son titre de champion du monde à cause de son refus de s’enrôler, le sportif a été dépeint par le magazine Esquire comme un martyr. Cette image, inspirée de saint Sébastien (un martyr romain qui aurait soutenu ses pairs chrétiens malgré l’interdiction de l’empereur), est devenue iconique.

Pourquoi l’a-t-on reprise pour illustrer le nouveau Québécois – et surtout, pourquoi a-t-on fait cet honneur à Richard Martineau? Toutes les explications sont dans cet entretien, réalisé le lendemain de la séance photo ayant requis deux heures de maquillage et d’effets spéciaux (et ayant permis à la fille du polémiste de voir, pour une toute première fois, son père en shorts)…

Richard, chaque personne à qui je révèle que tu fais la page couverture de notre Spécial Nouveau Québécois me répond : « Comment as-tu réussi à le convaincre ? »… Pourquoi as-tu accepté ?

J’adore les magazines et j’ai beaucoup de respect pour URBANIA. Puis c’est une position trop confortable que de critiquer et d’ensuite se protéger. Me faire critiquer, c’est part of the game. J’ai beaucoup d’autodérision. Je suis honoré que vous ayez pensé à moi pour votre 15e anniversaire. J’ai été surpris, d’ailleurs. J’ai parfois l’impression d’être barré partout, de ne pas être fréquentable. En même temps, on ne pleurera pas sur mon sort : je ne manque pas de tribunes !

Comment interprètes-tu notre page couverture ?

Je suis une cible facile. Des fois, j’ai l’impression que pour rentrer dans une gang, t’es obligé de me lancer des flèches : « T’as fessé sur Martineau, tu peux faire partie du groupe, voici tes patchs… » Je représente plein d’affaires que les gens n’aiment pas, je fais un bon punching bag. Et à force de me faire rentrer dedans, je dis parfois de façon ironique que je suis un martyr pour la cause. Peut-être que je me complais dans le rôle de victime, à l’occasion.

Cette posture de victime, elle reflète aussi le nouveau Québécois, non ? Il ne réussit pas à s’épanouir complètement, mais ce n’est pas de sa faute. C’est plutôt à cause des étrangers, de Trudeau, des féministes, du passé…
Oui, peut-être. C’est la faute d’Ottawa, de ci et de ça, si on « fait pitié ». Je chiale tout le temps sur le Québec, mais quand on compare, c’est un des meilleurs endroits où vivre. On se plaint la bouche pleine. En même temps, ce n’est pas parce que ton meilleur ami a le cancer que ça rend ta dépression nerveuse plus le fun…

Pour toi, le nouveau Québécois, c’est qui ?

Toutes les grandes idéologies sont tombées : le communisme, le socialisme, même le capitalisme (qui aurait pu être un projet emballant, mais là on en voit tous les défauts). Il y a eu la souveraineté, des horizons enchanteurs, des projets collectifs… Aujourd’hui, on gère le quotidien : « Crissez-moi patience, je veux avoir ma petite vie, ma petite maison, mes amis, et être en santé. » Je pense également qu’on s’est détaché de nos racines catholiques. Ma génération a sorti le gars de l’église, mais elle n’a pas nécessairement sorti l’Église du gars… On avait encore des restes de culpabilité avec l’argent, la réussite, l’ambition. C’est moins le cas avec la jeune génération.

Je suis un grand fan de Céline Dion. Pas pour sa musique, mais parce qu’il y a quelque chose de très important chez elle : son geste, celui où elle se frappe la poitrine avec son poing. Ça, c’est le Québec des années 2000 ! « J’capable ! Checkez-moi ben aller. Je vais devenir la plus grande au monde tout en restant québécoise. » Le Québécois d’aujourd’hui est comme Céline : ouvert sur le monde, mais sachant d’où il vient. Pour moi, c’est un geste fondateur. Je le mettrais dans un musée, si je pouvais.

Je le voyais comme un tic un peu agressant, tu le rends pas mal plus intéressant !

C’est une affirmation de soi. On a essayé de s’en sortir d’un point de vue collectif. Ça n’a pas vraiment fonctionné, alors on essaie de s’en sortir de façon individuelle.

Tu incarnes aussi un changement évident. Tu es passé du Voir au Journal de Montréal. De la gauche à la droite. As-tu l’impression que le Québec a fait le même shift que toi, dans les 15 dernières années ?

À l’époque du Voir, les gens qui protégeaient la religion, c’était ceux de droite. Aujourd’hui, c’est ceux de gauche. Les gens qui étaient pour la censure, c’était ceux de droite. Aujourd’hui, c’est ceux de gauche. Moi, je n’ai pas bougé. C’est la gauche qui est rendue weird.

Habituellement, quand je lis tes chroniques, j’ai envie de flipper une table. Après t’avoir rencontré, j’en ai relu quelques-unes et j’étais plutôt crampée. Est-ce qu’il y a, dans tes textes, de la satire que je détectais pas auparavant ?

Je fais beaucoup d’humour ! Quand tu me lis, tu peux penser que je suis arrogant. Mais ce n’est pas ça : j’aime rire, rire de moi, et je suis capable d’autocritique. J’ai écrit une chronique intitulée « Les filles, c’est nono »… Il y a eu un record de plaintes au Journal ! C’était rempli de second degré, pourtant c’est parti en vrille.

En tant que polémiste, ça te fait plaisir quand ça part en vrille ?

Pas du tout ! C’est trop facile de dire : « Les gens n’ont pas compris mon texte. » Il faut avoir l’humilité de reconnaître que le deuxième degré n’était pas suffisamment évident.

Mais il y a quand même une volonté de provoquer chez toi…

Oui, mais je ne provoque pas pour provoquer. Je n’écris jamais quelque chose auquel je ne crois pas. Pour moi, c’est une job semblable au stand-up comique : il faut accrocher le lecteur par le collet dès le départ. Si vous voulez de la nuance et de la finesse, crisse, lisez-moi pas. Je ne fais pas de la musique de chambre, je fais du Led Zeplin.

Pourquoi tu donnes ton opinion ?

C’est arrivé comme ça. C’est ce que je sais faire et je le fais correctement. J’ai essayé d’écrire des romans et c’est épouvantable. J’ai détruit tout ça…

Ce n’est pas par besoin viscéral d’être entendu, de faire de la chicane ?

Non, c’est ma job. Il y a des gens qui font des meubles… Et c’est le fun, parce que la chaise, elle sert à quelque chose. Moi, je ne sais pas à quoi il sert, mon crisse de texte ! Peut-être à faire avancer des idées… Mais si je gagnais un gros montant à la loterie, je crisserais mon camp. Je ne dis pas que c’est juste une job ; j’adore participer aux débats, mais est-ce que je carbure à la reconnaissance ? Non. Je ne google jamais mon nom, je ne lis pas les commentaires et mes amis me protègent énormément. Je me suis complètement isolé de l’opinion des autres.

Serais-tu aussi confortable si tu savais ce qui se dit sur ton travail ?

Au début, j’avais le goût d’arrêter les gens dans la rue et de leur dire : « Venez prendre un verre avec moi, vous allez voir, je suis vraiment fin ! » T’as beau avoir une carapace, un moment donné, ça te joue dans la tête : pourquoi y’a autant de monde qui m’haït ? Le jour où j’ai fait la paix avec ça a quasiment été le plus beau de ma vie.

Quel événement a mené à cette libération ?

Y’a eu 2012. [NDLR: lors de la grève étudiante, Richard Martineau s’est enflammé contre des étudiants arborant le carré rouge et buvant une sangria sur une terrasse d’Outremont. Disons que les manifestants et lui n’étaient pas dans le même clan.] Je pense que j’ai fait un choc post-traumatique sans le savoir. Avec le temps, je constate que ça a été très rough. Les gens me crachaient dessus. Je portais presque une cagoule quand je sortais. J’étais devenu l’ennemi public numéro 1. J’ai dû faire la paix avec le fait qu’aux yeux de certains, je serais toujours Belzébuth. Moi, je sais que je suis un bon papa, un bon chum, un bon ami et un bon collègue. S’ils ne croient pas que je suis une bonne personne, too fucking bad!

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