« Restez à la maison » ça veut dire quoi pour ceux qui n’en ont pas ?

Comment les personnes en situation d'itinérance composent avec la COVID-19.

«La plupart des gens se disent : qu’on meure aujourd’hui ou demain, qui va s’en soucier?», lance Ray qui fait du bénévolat depuis plusieurs années à l’Accueil Bonneau et qui a aussi vécu dans la rue. À Montréal, on dénombrerait quelque 3149  itinérants visibles, qui se retrouvent aujourd’hui dans l’incertitude avec l’arrivée de la pandémie dans la métropole.

Aux portes de l’organisme qui offre à partir d’aujourd’hui un seul repas par jour pour limiter les contacts en cette époque de COVID-19, on s’assure que tous les visiteurs se désinfectent les mains au gel antiseptique avant le service. «Je me suis lavé les mains aux toilettes en rentrant», rouspète un homme en file. «On ne prendra pas de chance», réplique le préposé, armé de son immense bouteille de Sani-Derme

Sur la télévision perchée dans un coin de la salle d’attente, la mairesse de la Ville de Montréal annonce des mesures spéciales pour sécuriser les aéroports. Une nouvelle qui ne pourrait pas moins résonner chez la clientèle de l’Accueil Bonneau, les grands oubliés de la crise jusqu’à maintenant.

«Pour l’instant, il n’y a pas grand monde qui pense à eux, mais ils sont une maudite gang! Il faut quand même se rendre compte qu’on est un milieu à risque, comme un hôpital.»

Depuis jeudi passé, le gouvernement Legault nous exhorte de rester à la maison et de minimiser les sorties. Difficile pour ceux qui n’en ont pas de maison, déplore Alain Perreault, le chef de service bénévole de l’organisme. « Pour l’instant, il n’y a pas grand monde qui pense à eux, mais ils sont une maudite gang! Il faut quand même se rendre compte qu’on est un milieu à risque, comme un hôpital », explique-t-il faisant référence aux nombreux problèmes de santé mentale et physique qui affectent les gens qui vivent dans la rue.

Une situation que déplore également Loulou, une itinérante rencontrée à la Mission Old Brewery, dénonçant au passage les mesures gouvernementales qui ne tiennent pas compte de sa réalité. « C’est facile en câlisse de dire de rester chez vous. Tu fais quoi quand t’en a pas de chez vous? », raille Loulou, qui porte des marques de brûlures sur les mains et dans le visage. « Je suis passé au feu récemment, parce que le saoulon qui habitait avec moi s’est endormi avec une cigarette.»

Se saluer avec des coups de coudes

Ray a la chance de vivre dans un appartement avec des colocataires depuis plusieurs années. Il continue de venir quotidiennement à l’Accueil Bonneau parce qu’il s’est lié d’amitié avec ceux qui fréquentent l’endroit. Il les salue maintenant en les touchant avec le coude ou le pied. Il s’adapte. «Habituellement, c’est bondé ici. Mais ils ont réduit leur capacité de 50% aujourd’hui. C’est plus tranquille» 

Plus question pour l’homme de 61 ans de s’y rendre en métro pour son repas quoditien. Il se déplacera désormais sur son vélo beau temps, mauvais temps. «J’ouvre les portes avec mes avant-bras et je ne partage plus mes joints et ma bière avec mes amis», ricane celui qui voit  toutefois encore des gens se partager leur pipe pour fumer du crack. «Vous seriez surpris du nombre de personnes qui vont encore dormir dans la rue ce soir, avec leurs cinq sleeping bags et leurs couvertures», poursuit-il. Des lits, il n’y en a pas plus qu’il y a 5 jours avant le début des annonces du gouvernement.  

Des lits, il n’y en a pas plus qu’il y a 5 jours avant le début des annonces du gouvernement.  

Le Palais des Congrès sera aussi d’une très grande aide dans les prochains jours selon l’intervenant Vincent rencontré aux portes de la Mission Old Brewery. « Depuis quelques années maintenant, les autorités et la sécurité au Palais des Congrès cherchent à améliorer « le mieux vivre ensemble » dans l’espace public.  Nous entretenons un lien fort agréable avec leurs agents de sécurité et nous collaborons souvent sur certains cas. » Sinon, il y a toujours les chantiers de construction déserts la nuit qui deviennent des refuges prisés en période de crise. 

D’autres, se battent toujours pour une place en dortoir, une denrée rare surtout quand il fait -10 à l’extérieur. «Je ne suis pas malade, je n’ai pas la grippe», se défend d’emblée à la porte la prochaine personne en situation d’itinérance sur la liste pour une place à la Mission Old Brewery. 

L’organisme s’adapte aussi à la pandémie, avec toutes sortes de mesures mises en place au jour le jour. D’ailleurs c’est la première fois que Vincent encadrait le va-et-vient à la porte, histoire de limiter à 43 le nombre de personnes à l’intérieur du café Mission qui accueillera, pour les deux prochaines semaines, seulement les «non-résidents» pour le café quotidien. 

«On revient à l’ancienne formule, en offrant ce moment aux gens de la rue», me dit celui qui n’a que de petits gants en plastique comme protection. «Je ne suis pas du genre stressé», lance Vincent. Pourtant, il ne manque pas de rappeler les mesures d’hygiène à ceux qui passent l’entrée de la Mission. «On ré-explique l’importance du lavage des mains. Ce n’est pas un réflexe naturel pour nous de le faire aussi fréquemment et de ne pas se toucher le visage, alors on repasse constamment le message.»

« C’est fou ce qui se passe »

Les gens rencontrés sur place cherchent aussi à s’adapter à la crise, à leur façon. « Je me lave les mains souvent et je m’arrange pour rester à distance des gens qui toussent et sont malades », explique Asthon, un Torontois qui dort à la mission depuis deux mois maintenant. Du Purell traine un peu partout dans les refuges et les gars sont encouragés en s’en servir. «Je n’ai pas peur pour ma part, mais c’est fou ce qui se passe. Je pense que c’est too much, mais je comprends», raconte Asthon. 

«Je n’ai pas peur pour ma part, mais c’est fou ce qui se passe. Je pense que c’est too much, mais je comprends.»

À la table voisine, Gaétan dort à la mission en attendant avril pour retourner dormir dehors. « Je couchais à l’hôpital depuis peu et hier, j’étais chez un ami, mais la police nous a évacué parce qu’il y a avait un homme barricadé dans l’immeuble », explique ce Gaspésien, qui habite Montréal depuis 2014. « Je ne stresse pas trop, c’est quand même moins pire que la guerre », nuance-t-il. 

Pour l’heure, l’Accueil Bonneau fait aussi son possible pour s’adapter aux évènements et réduire les risques de transmission. « On change des choses chaque jour. On a réduit de moitié le nombre de personnes dans la salle à manger, dans la salle d’attente et on leur demande de laisser une distance entre les chaises », raconte M. Perreault, qui souhaite ainsi limiter au maximum les contacts entre les gens. « On va suspendre le bénévolat jusqu’à nouvel ordre puisque plusieurs sont âgés. C’est fou ce qui se passe », soupire l’employé, l’air dépassé. 

La cafétéria devrait d’ailleurs dès demain être interdite d’accès aux itinérants.  « On va offrir du take out. Ils iront manger ailleurs qu’ici. C’est nous qui irons vers eux, au lieu du contraire », explique Alain Perreault, qui espère une concertation entre les différents refuges pour éviter la propagation du virus d’un endroit à l’autre. 

Malgré les circonstances, Ray demeure optimiste. « Tous ceux qui sont dans la rue et un minimum débrouillards vous le diront, de la bouffe il y en a partout! » En le quittant, on ne peut pas s’empêcher de trouver que sa vision, empreinte de résilience, tranche ironiquement avec celle de ceux, cent fois plus fortunés, qui se sont battus récemment au Costco pour une boîte de thon en conserve.

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