Repenser nos menstruations dans une ère de performance et de tabous

Combattre le capitalisme, un cycle menstruel à la fois.

On l’a découvert en tant que « guérisseur » et « champion de l’utérus » auto-proclamé, grâce à une enquête de La Presse, en avril dernier. Eh bien Patrick Salibi – accusé d’abus par d’ex-élèves – semble maintenant faire un retour en tant que « génie du corps humain »! (Rappelons-nous que l’ex-directeur d’Ostéoyoga offrait des conférences sur la reproduction et le cycle menstruel, tout en faisant la promotion de l’activation des énergies de la femme par la pénétration.)

Je pourrais longuement m’étendre sur la rage qu’engendre chez moi de tels propos, mais je préfère aujourd’hui transformer ma colère en réflexion constructive. Le fait qu’un homme pareil puisse attirer un public démontre un véritable besoin de renseignements sur le corps et ses cycles. Je comprends, j’ai moi aussi beaucoup de questions! J’aimerais donc vous offrir la perspective éclairée d’une réelle spécialiste du sujet.

Je vous présente Florence Vinit, psychologue et professeure au département de psychologie de l’UQAM qui, dans ses pratiques et recherches, porte une attention particulière aux récits du corps féminins. Se faisant, elle nous encourage notamment à nous intéresser à nos menstruations : à observer la manière dont elles se vivent au quotidien, à les raconter et à les utiliser dans une perspective personnelle qui va à l’encontre du narratif honteux imposé par la société.

Compte-rendu d’une entrevue assurément pas mal plus utile que les formations offertes par divers fraudeurs de l’utérus.

Florence, j’aimerais d’abord qu’on établisse la manière dont sont perçues les menstruations, en 2020, en Occident. À votre avis, ça ressemble à quoi?

Depuis quelques années, on en parle de plus en plus. Elles sont certainement mieux acceptées ici qu’ailleurs, mais on en fait toujours une lecture très médicale : il s’agit plus ou moins du passage d’un mois dans l’expérience gynécologique des femmes. On en fait aussi une lecture émotive qui vient avec beaucoup de jugement. On croit par exemple que les personnes menstruées ont un surplus d’émotions.

Et comment gagnerait-on plutôt à percevoir les règles?

Je crois qu’il faut ouvrir les perspectives – ne pas les voir qu’à la lumière du tabou ou des SPM –, mais revenir au vécu des femmes, qui est beaucoup plus complexe!

Oui, les menstruations sont une expérience biologique, mais on peut également s’intéresser à la façon dont elles interfèrent ou non dans la sexualité; à la façon dont elles peuvent avoir un impact sur notre créativité (j’ai vu des patientes qui rêvent davantage à ce moment de leur cycle); à la façon dont, d’un point de vue mythologique, elles peuvent incarner l’idée que le vécu n’est pas linéraire, qu’il passe par une perte et une renaissance du corps.

Que voulez-vous dire?

On peut le lire à un niveau très biologique : un ovule non fécondé devient le sang menstruel. Or, je trouve que c’est très inspirant de le lire aussi à un niveau presqu’existentiel. D’un point de vue symbolique, il y a cette idée de se remettre au monde, d’être dans une temporalité qui laisse place à quelque chose de plus cyclique et de variable. C’est un moyen intéressant pour accepter un rapport au corps qui ne soit pas toujours le même.

Par exemple, en thérapie, je vois beaucoup de femmes qui s’en veulent d’avoir des fluctuations au niveau du désir et qui estiment qu’elles devraient toujours être partantes ou qui s’en veulent d’avoir parfois des besoins d’intériorité, alors qu’on leur envoie constamment les images de la super-maman toujours disponible…

Comment faire pour se réapproprier cette renaissance, dans un monde où les menstruations sont plus souvent qu’autrement synonymes de douleurs, de sautes d’humeur et de haïtus sexuels?

Il n’y a pas de recette précise pour y arriver, mais je pense qu’une des façons de le faire, c’est de donner la parole pour avoir accès à une pluralité de représentations. Le mouvement des cercles de femmes et des tentes rouges permet par exemple à des femmes de parler entre elles de la sexualité, des menstruations, de la naissance et d’autres « secrets de femmes ».

Je crois qu’il serait bon d’avoir plus de lieux où on peut voir les menstruations dans leur aspect cyclique. Je ne cherche pas à dire qu’il y aurait nécessairement des phases distinctes du Jour 1 au Jour 7 et du Jour 7 au 13, mais on peut tout de même inviter les femmes à observer s’il n’y a pas des variations dans leur vécu interne et si ça ne les met pas en contact avec différents archétypes féminins. En psychologie populaire, l’auteure Miranda Gray propose par exemple les figures de jeune fille, de mère, de sorcière et de femme sage.

Évidemment, je crois que ce serait dangereux de ne s’en tenir qu’aux archétypes féminins! Je trouve tout de même cette idée intéressante, car elle nous permet de jouer avec des disponibilités au monde extérieur et à soi-même qui sont différentes et qui reprennent les thèmes de certaines théories anthropologiques – contestées – voyant les menstruations comme un moment d’hypersensibilité et d’hyper-connexion avec le monde des rêves et de l’inconscient.

Je ne dis pas que c’est une vérité, hein! Moi, ce qui m’intéresse, c’est le récit derrière ça, celui qui donne aux femmes d’autres occasions de se voir et de se penser pour insuffler plus de complexité que de réduction dans leurs cycles corporels.

Dans ce contexte-là, croyez-vous que ce soit sain de se soustraire complètement aux menstruations, par exemple en prenant la pilule en continu?

Je pense que c’est une question que chaque personne doit se poser. Je ne veux pas banaliser le fait que certaines personnes connaissent de très grandes douleurs et qu’elles puissent avoir besoin d’un support médical. Ce que je trouve dommage, c’est que dans certains discours médicaux, on en vient à dire que les menstruations sont obsolètes.

Oui! Qu’avant, on procréait davantage et qu’on n’était donc pas aussi souvent menstruées qu’aujourd’hui…

Exactement! Et comme on a maintenant une maîtrise de la reproduction, on n’aurait plus besoin d’un cycle menstruel… C’est une vision qui me suscite beaucoup de questions parce que je trouve qu’elle impose une façon de voir très linéaire, très utilitaire, presque patriarcale.

Je me méfie de ce genre de discours, car les femmes ont historiquement été mises à l’écart du travail à cause de leurs menstruations. On leur a interdit les écoles de médecine aux 16 et 17e siècle à cause de leur prétendu surplus d’émotions. Au moment de la guerre, ça a été l’inverse. On avait besoin de main-d’œuvre, alors les menstruations n’étaient plus un handicap! Aujourd’hui, il y a un mouvement qui veut éliminer les menstruations pour une question de performance au travail ou pour offrir plus de pouvoir – pour nous permettre de continuer à faire du sport comme on veut, par exemple. Oui, ça peut parfois être nécessaire, mais je m’inquiète parce que je crois qu’on a le droit d’être plus fatiguées ou d’être plus émotives à certains moments. Et j’ai l’impression que c’est quelque chose que certains mouvements veulent éliminer, à travers la suppression des règles.

Je reste soupçonneuse de ce genre de discours. Je me demande à qui il sert, tout en gardant en tête la complexité du vécu propre à chaque femme. Ça reste un choix, mais ça ne devrait pas susciter un discours qui renforce les tabous et le jugement.

Au printemps, Patrick Salibi, ex-directeur d’Ostéoyoga, a fait l’objet d’une enquête pour abus auprès d’ex-élèves. Il a récemment effectué un retour en ligne à titre de conférencier « guérisseur d’utérus ». Existe-t-il des dangers de dérive dans la spiritualisation des règles?

Ce danger-là est réel. Ici, c’est un homme qui s’empare de cette expérience, qui en fait une espèce de norme et qui implique un besoin de purification. C’est sûr qu’on est dans quelque chose qui est dangereux, violent et qui est à proscrire absolument. Je pense que c’est très important de faire attention aux discours qui mettent les femmes en position de dépendance, qui les dépossèdent une fois de plus de leur expérience en impliquant quelqu’un qui « fait pour elles ».

Moi, j’ai davantage envie de multiplier les points de vue. L’aspect spirituel du cycle menstruel est important, mais pas plus que le psychologique, que l’archétypal, que le médical! Il s’agit plutôt de redonner une complexité au cycle et de le sortir du tabou.

Ça démontre tout de même que des femmes ont soif de se réapproprier leur corps, qu’on cherche à se comprendre.

Je pense que ça parle d’un besoin d’amour quant au rapport au corps. Ça parle aussi d’un besoin d’appartenance. Comment les femmes peuvent-elles trouver des lieux où elles se sentent exister? Où elles se sentent reconnues et où elles peuvent célébrer des passages de la vie? On retrouve le même phénomène avec la ménopause : il y a très peu de soutien pour les personnes à cette étape-là de la vie, on entend surtout le discours social qui associe la ménopause au vieillissement et la perte de désirabilité…

Il y a peu de discours qui soutiennent l’expérience des femmes et qui leur permettent de se l’approprier d’une manière plus intéressante, plus positive et moins dans l’idée qu’elles sont là pour plaire aux hommes.

Pour terminer, si une personne qui nous lit a envie d’entamer un travail de réflexion sur ses règles, par quoi lui recommandez-vous de commencer?

Tout simplement par se relier à son corps et être en contact avec lui. Certaines femmes tiennent un calendrier de leur cycle et notent la façon dont elles se sentent au niveau de leur énergie physique, de leur désir ou de leurs émotions. Ça peut nous apprendre des choses, puis nous aider à entrer en relation avec soi-même dans une dimension émotionnelle et somatique. On peut alors parfois arriver à mieux écouter nos besoins. Par exemple, si on réalise qu’on est fatiguée, on peut se permettre de ne pas se forcer et peut-être s’accorder un petit moment de pause. Accepter de ne pas répondre toujours aux exigences d’ultra-performance du monde extérieur.

Moi qui cherchais une façon de combattre le capitalisme, je viens de la trouver! Merci, Florence Vinit.

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