Ma réelle inquiétude devant l’inévitable légalisation du pot

J’ai peur que l’effet pervers de tout ça soit de banaliser son utilisation et, pire encore, la normaliser et la valoriser comme on le fait avec l’alcool depuis trop longtemps déjà.

À moins de vivre sous une roche, vous avez certainement vu passer un article à propos de la légalisation du cannabis au Canada dès l’été prochain.

C’est dans l’air depuis l’élection de Justin Trudeau et, dans la foulée des expériences de plusieurs États américains, c’est peu surprenant de voir le Canada se positionner en progressiste sur la consommation et l’utilisation du cannabis comme drogue récréative.

Là-dessus, je n’ai rien à redire. Le pot peut (et devrait) se consommer comme l’alcool, par exemple, de manière récréative par des usagers en pleine connaissance de cause. De toute façon, légale ou non, la substance n’a jamais été difficile à obtenir pour quiconque souhaitait en consommer, sauf que bientôt les risques de visiter Bordeaux à cause d’une petite puff ne seront plus présents.

C’est une bonne nouvelle.

Nuancer la légalisation

Ceci dit, les bonnes nouvelles ne viennent pas seulement avec des papillons et des jardins fleuris. Le cannabis, il ne faut pas l’oublier, reste une drogue, aussi récréative soit-elle. Il peut, avec des abus, mener vers de nombreux problèmes liés à la consommation tout comme il peut ouvrir des portes vers des drogues plus dures. Tout comme avec l’alcool, les abus de cannabis sont nocifs et même les plus grands défenseurs de l’herbe vous le diront : trop, c’est comme pas assez.

Mon inquiétude réside dans cet aspect que l’on refoule sous le tapis quand on parle de légalisation ou quand on embellit le quotidien des nobles cultivateurs qui seront brimés par la nouvelle société d’État qui sera mise en place pour contrôler la vente de la substance au Québec.

Parce que pour chaque belle histoire inspirante sur le pot thérapeutique et la culture équitable, il y en a une moins rose sur des cellules familiales éclatées et des milieux défavorisés dévastés par les excès des utilisateurs. L’un ne va pas sans l’autre, même avec tous les spins publicitaires du monde.

La légalisation du pot n’est pas sans risque, mais elle en comporte probablement moins que le marché sauvage dans lequel il est présentement vendu par divers groupes criminels en compétition. Le hic, c’est que le modèle qui sera présenté (avec très peu de points de vente contrôlés par l’État) ne changera pas le paysage, sauf peut-être en offrant plus facilement un accès à des usagers qui s’ignoraient l’envie d’en utiliser.

Légalisation = publicité

Comme avec l’alcool et le jeu quand le Casino de Montréal a ouvert ses portes, le pot aura droit à des campagnes publicitaires financées par la province pour nous éclairer sur la nouvelle législation et, par la bande, nous faire la promotion des endroits où s’en procurer. C’est normal et, dans une certaine mesure, il faut bien le faire pour ne pas laisser de zone grise.

Mais dans une réalité où on ne peut plus produire de publicités de jouets destinés aux enfants, par exemple, nous allons mettre en circulation une vaste campagne d’information sur le cannabis et j’ai peur que l’effet pervers de tout ça soit de banaliser son utilisation et, pire encore, la normaliser et la valoriser comme on le fait avec l’alcool depuis trop longtemps déjà.

Ma réelle inquiétude, elle est là. Je n’ai pas envie de vivre dans un monde où la drogue est banalisée, parce que j’ai vécu de près ses effets pervers.

On peut faire l’apologie des bienfaits du cannabis et c’est même indéniable que sa consommation peut entraîner son lot d’effets positifs. Mais il faut aussi s’armer d’une solide campagne de prévention, plus encore qu’avec le jeu compulsif, par exemple, qui ne touche pas forcément les plus jeunes en raison de l’accessibilité difficile pour les moins de 18 ans aux machines de loteries.

Comme le pot sera partout à la télé et sur le web sous peu, il faut prévoir le coup et préparer un discours qui fera appel à la prudence et, surtout, à la modération. Une simple mention à la fin d’une publicité comme le fait la SAQ, ce n’est pas suffisant.

Pour l’instant, tout ce que je vois comme inquiétude c’est des paliers de gouvernement qui se tirent la couverture pour le partage des revenus, des corps policiers qui s’inquiètent de la conduite avec facultés affaiblies et des questions sur la qualité du produit qui sera offert comparativement à celui sur le marché de la revente illégale. C’est ce qui fait la manchette et les gros titres depuis quelques semaines.

On parle du bout des lèvres des communautés autochtones sur les réserves, par exemple, qui composent déjà avec d’importants problèmes de consommation. On parle encore moins des centres de désintoxications et des maisons de thérapies qui, devant cette légalisation, devront assurément composer avec leur lot de rechute et de nouveaux « clients ».

Quand j’ai peur de cette banalisation, c’est ce que j’ai en tête. Des enfants qui verront leurs parents passer leur paie pour une puff au lieu d’un habit de neige. Des accidents, des négligences, des abus, des quotidiens brisés par le beau et bon cannabis.

Je ne suis pas inquiet qu’on légalise le cannabis, je suis plutôt déçu qu’on en fasse un produit de consommation comme les autres.

Aussi, si c’est bon pour le cannabis, pourquoi ça ne le serait pas pour la prostitution qui, pourtant, gagnerait beaucoup plus à voir sa pratique légalisée afin d’évacuer les groupes criminalisés de son quotidien. Mais ça, c’est un autre débat, semble-t-il, parce que taxer des foufounes c’est moins facile que de coller de la TVQ sur un p’tit joint.

Ne pas tomber dans le piège des raccourcis

En soulevant mes inquiétudes, je ne veux pas lancer une chasse aux sorcières aux adeptes du cannabis et à ceux qui s’affichent 420 friendly sur leur fiche de sites de rencontres. Pas du tout même, si en consommer vous convient et que c’est un élément positif dans vos vies, il ne faut pas se priver.

Mais il ne faut pas non plus jouer à l’autruche et s’imaginer qu’il n’y a que de bon dans cette nouvelle parce que, pour vous, fumer un blunt devant un film d’Adam Sandler représente un bon vendredi soir. Il faut s’exposer aux nuances et avoir la sensibilité d’accepter que notre façon de concevoir les choses puisse être destructrice pour quelqu’un d’autre.

J’ai peur que ce discours plus prudent, moins attiré par le pot sans toutefois le condamné, soit poussé sous le tapis parce qu’il est trop modéré, pas assez sexy pour faire une manchette.

On ne fait pas un topo aux nouvelles avec un consommateur prudent qui préfère ne pas fumer parce que ça ne lui parle pas. C’est plus payant les radicaux qui veulent faire brûler tous les champs de cannabis pour éviter sa légalisation ou encore les stoners du dimanche au Mont-Royal qui s’allument des 12 papiers avec des feuilles de cartable.

Cette légalisation, j’ai peur qu’elle devienne une guerre d’excès avec, dans le milieu, beaucoup de ravages et bien peu de ritournelles joyeuses et insouciantes du défunt Marley.

Everything may not be alright.

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