Espace Libre

La réalité des artistes autochtones

« J’aimerais ça jouer un docteur qui se trouve à être autochtone…  »

Quoi ? Un autre texte sur Kanata ? Oui. Justement. Maintenant que la température du débat a descendu d’un cran, pourquoi ne pas porter un regard plus large sur le milieu télévisuel et scénique québécois avec des Autochtones qui y évoluent ? La parole est à eux.

Marco Collin est un « privilégié ». Ce comédien innu de la communauté Mashteuiatsh est l’un des rares membres des Premières Nations à s’être fait une place dans le paysage télévisuel québécois dans le rôle de Bill Wabo, de la série Les Pays d’en haut.

«Il y a encore beaucoup de stéréotypes quand on engage un autochtone. On est souvent embauché pour la vision qu’on a de nous. Quand on est autochtone, on fait l’autochtone. J’aimerais ça jouer un docteur qui se trouve à être autochtone… » 

« Le domaine scénique au Québec n’est pas très coloré, déplore-t-il. Quelques producteurs et réalisateurs ont les couilles d’engager des acteurs pour autre chose que leur enveloppe, mais ça demeure marginal. Malheureusement il y a encore beaucoup de stéréotypes quand on engage un autochtone. On est souvent embauché pour la vision qu’on a de nous. Quand on est autochtone, on fait l’autochtone. J’aimerais ça jouer un docteur qui se trouve à être autochtone… »

La controverse provoquée par la pièce Kanata, de Robert Lepage, constituera-t-elle l’électrochoc nécessaire pour ouvrir une porte trop souvent fermée pour ces acteurs autochtones et aussi, surtout, mettre de l’avant des histoires plus fidèles à la vision des Premières Nations ?

« On n’arrête pas d’affirmer que le Québec est un peuple ouvert, mais ça ne se reflète pas à l’écran et sur la scène. Mon personnage évolue en périphérie des personnages principaux dans Les Pays d’en haut,  mais ça fait plaisir à beaucoup de gens de voir un enfin un Indien libre, qui ne se laisse pas faire, au lieu d’un personnage stéréotypé comme ceux qu’on voit tout le temps. Il y a des fois où je mets mon pied à terre. Je ne me gêne plus pour dire qu’un Indien ne dirait ou ne ferait pas ça. Il manque encore un peu de recherche, ça se confirme avec ce qui se passe présentement… »

MIEUX SERVI PAR SOI MÊME

Plutôt que d’attendre en vain, les artistes membres des Premières Nations prennent les choses en main. Marco Collin a cofondé en 2013 les Productions Menuentakuan vouées à engager par le théâtre, les Québécois et les Autochtones dans une nouvelle discussion. « Au lieu de chialer qu’on est mal représenté, on s’est dit qu’on allait écrire nos propres histoires, prendre les devants. »

Il y en a d’autres. Une trentaine d’années plus tôt, Ondinnok a constitué la première compagnie de théâtre francophone amérindien au Canada, et depuis 1985, elle a produit plus d’une vingtaine d’oeuvres et événements, devenant par le fait même l’initiatrice d’une dramaturgie autochtone francophone contemporaine.

« Il est vivant le théâtre autochtone, affirme Dave Jenniss directeur artistique de Ondinnock. Il l’a toujours été et l’est encore plus depuis quelques années, car des gens, des élèves, des artistes sont passés chez Ondinnock ; ils ont ensuite créé à leur tour leur œuvre ou leur compagnie.  Je pense entre autres à Émilie Monet avec Onishka, à Marco  Collin et Charles Bender avec les Productions Menuentakuan.»

Ces trois compagnies proposent différentes manières de faire du théâtre et incarnent leur vision de l’art autochtone à leur façon. « Il n’y a pas de rivalité, dit Dave Jennis. Au contraire, on est là pour s’entraider afin que ce théâtre-là soit plus présent, vu et entendu, pour qu’il survive. Mais pour cela, ce théâtre doit être accueilli sur de grandes scènes pour être vu par une plus grande partie de la population. »

«Je préfère un acteur authentique à un acteur qui ne nous fait rien ressentir et qui ne ressent rien. Certains ne veulent pas prendre ce risque-là, il faut aller plus loin que la bonne diction. »

Mais il y a des obstacles, qui semblent empêcher ce théâtre d’accéder aux grandes scènes. « On a une façon de faire notre théâtre qui ne correspond peut-être pas aux techniques parfaites de théâtre contemporain (comme au conservatoire ou à l’École nationale), poursuit Dave Jennis. Même si l’on ne détient pas exactement ce type de technique, nous sommes vrais sur scène. Je préfère un acteur authentique à un acteur qui ne nous fait rien ressentir et qui ne ressent rien. Certains ne veulent pas prendre ce risque-là, il faut aller plus loin que la bonne diction. »

Autre défi de taille : « Il n’y a pas d’Autochtones dans les écoles de théâtre, » ajoute-t-il. Chez Ondinnock, pour remédier à ça, on se rend dans les communautés chercher des talents potentiels. J’en suis un exemple. »

 

LA VISIBILITE ? PARTOUT ?

Augmenter la présence autochtone dans le milieu culturel contribuera à rapprocher les peuples, estime Dave Jeniss. «Plus on sera présent sur scène, et moins il y aura d’ignorance. Il y aura plus de partage et une plus grande compréhension de notre histoire et de ce qui nous définit. Cette ignorance est justement à la source de ce débat qui finit plus avec Kanata présentement. »

«Pourquoi faudrait-il mettre, à la télévision, plusieurs Amérindiens dans une production où il y en a pas pour satisfaire l’éthique, ou un quota ? Ce n’est pas la télévision ou l’art qui doit faire des changements, c’est la société.» 

D’ailleurs, Dave Jenniss déplore que la présence des Autochtones dans l’histoire du Québec n’ait pas été instaurée correctement ou suffisamment dans les cursus scolaires.  « On raconte beaucoup de fausseté dans les écoles. S’il y a un peu de vrai, l’histoire autochtone telle qu’on la présente est tronquée.» Mais il y a de l’espoir, et ça pourrait passer par la scène.

« Je dirais que la jeunesse d’aujourd’hui est beaucoup plus ouverte. Si on est présent sur scène, non seulement on travaillera davantage, mais ça nous permettra d’exprimer ce que l’on veut, qui on est. Ce sera aussi formidable pour les spectateurs parce qu’ils auront assisté à quelque chose de différent. »

Les membres des Premières Nations ne veulent pas nécessairement qu’on embauche des membres de leur communauté simplement pour augmenter les quotas. Sur la question, les points de vue diffèrent. « Il ne faut pas être hypocrite non plus, explique l’acteur innu René Rousseau. Tout dépend de l’œuvre ! Pourquoi faudrait-il mettre, à la télévision, plusieurs Amérindiens dans une production où il y en a pas pour satisfaire l’éthique, ou un quota ? Ce n’est pas la télévision ou l’art qui doit faire des changements, c’est la société. L’art est le reflet de la société, et est-ce que vous voyez beaucoup d’autochtones dans la société ? »

Tout n’est pas noir. En mars 2018, l’Office national du film a lancé « Cinéma autochtone », un portail web qui offre gratuitement au public les films réalisés par des Autochtones. Quinze pour cent de son budget est désormais consacré à des projets de nature autochtone. Le Conseil des arts (CAC) investit davantage depuis quelques années dans les projets autochtones.

« Le Conseil des arts (CAC) et son pendant fédéral CALQ font avancer les choses avec leur programme de subvention, souligne Dave Jennis. Il il y a une plus grande ouverture, c’est très positif. Le cas Kanata vient d’ouvrir beaucoup de portes, de discussions, et de bonnes j’espère parce que j’ai entendu beaucoup de choses négatives, beaucoup de haine et ça me heurte. Nous sommes en 2018 et la société change. Pour qui va-t-on faire du théâtre au Québec dans dix, quinze ans ? Il faudra faire une place à toute la diversité, avec toutes les communautés culturelles déjà installées ici et celles qui continuent d’arriver. Il faudra leur parler sur scène. »

Mais ce débat amènera aussi une pression supplémentaire sur les principaux acteurs du théâtre autochtone, croit Dave Jennis. « Il va falloir être bon en crisse, excusez-moi l’expression, parce  qu’on va nous attendre avec une brique et un fanal ! Ça me chicote parce  qu’on n’est pas dans du théâtre de performance  chez Ondinnock , mais dans du théâtre de vérité, une forme de théâtre de guérison, de partage. »

Pression ou pas, ces voix méritent d’être entendues.

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