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Qu’est-ce qu’ils veulent, les Incels?
Les Incels font beaucoup parler d’eux depuis l’attentat de Toronto, lors duquel un homme a foncé en voiture dans un groupe de piétons (majoritairement des femmes) en se réclamant de la révolution des Incels sur les réseaux sociaux. Tout le monde s’est soudainement intéressé à ce groupe de célibataires terrés dans les bas-fonds de l’Internet. Mais les connaît-on vraiment? J’ai vu beaucoup de gens dénoncer (justement) les tendances masculinistes de ce mouvement, mais assez peu de se réclamer eux-mêmes dudit mouvement. J’ai donc décidé d’aller explorer le côté sombre de l’Internet, et d’aller parler à des Incels.
Où trouver les Incels?
Avant tout, pour parler à des gens du mouvement Incel, il fallait savoir où chercher. Avant la tragédie de Toronto, j’avais déjà entendu parler du mouvement sur Reddit, et c’est donc là que j’ai débuté mes recherches… pour découvrir que le forum r/Incel n’existait plus. En fait, à cause des propos misogynes et violents tenus sur la page r/Incel de Reddit, on avait fermé cette page, qui a toutefois été remplacée par r/Braincel, une version plus modérée de son ancêtre, selon un des membres rejoints.
Sinon, les Incels se retrouvent principalement sur deux autres sites : 4chan et Incel.me. 4chan est de par sa nature chaotique; il est plus difficile de rejoindre un individu personnellement, et ce n’est pas nécessairement le genre de site où on veut laisser son vrai nom et son adresse courriel…
Incel.me est probablement le plus gros site de la communauté Incel. C’est aussi un site plus violent dans ses propos, et beaucoup moins gêné par sa misogynie.
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C’est donc du côté de Reddit que j’ai tenté de contacter des Incels question de tenter d’approcher des individus pas trop farouches. Je ne m’attendais pas à grand-chose, à voir une des images qui m’a accueilli sur leur page :
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Pourtant, quelques-uns ont accepté de me parler sous le couvert de l’anonymat (la communauté ne veut pas qu’ils parlent aux journalistes) et finalement je me suis entretenu plus longuement avec trois d’entre eux, que j’appellerai Éric, Hugo et Carl. Ce que vous trouverez ici est une traduction libre de leurs propos.
Des hommes tristes
Je demande à chacun d’entre eux pourquoi ils ont commencé à fréquenter r/braincel. Pour Éric, c’est la franchise de la communauté qu’il l’a attiré. Il était déprimé par son manque de succès romantique, et les Incels lui permettraient de le dire en mots crûs, ce qu’il trouvait thérapeutique. Hugo, lui, a atterri sur cette communauté en voulant aller rire de ces gens qui avaient selon lui l’air dingues… pour finalement se rendre compte que la communauté le rejoignait pas mal.
Pour lui, il semble clair que les hommes plus beaux, plus grands (le complexe face à la taille revient constamment dans les discussions des Incels) sont mieux traités et ont plus de droits que les gens laids, dont il considère faire partie. Cette communauté portait écho à cette conception qu’il a que les gens laids sont victimes de la société.
Éric abonde : « Si quelqu’un est petit, laid ou “ethnique”, il ne réussira probablement pas à trouver l’intimité. Et même s’il trouve quelqu’un, il y a de bonnes chances qu’il n’y ait pas de vraie attirance. C’est ce que la communauté Incel reconnaît. »
Pour lui, il semble clair que les hommes plus beaux et plus grands sont mieux traités et ont plus de droits que les gens laids, dont il considère faire partie.
Carl, plus prosaïque, dit simplement que la communauté lui a offert « un sens d’appartenance ».
Et est-ce qu’ils ont l’impression que de partager avec d’autres individus qui ont les mêmes préoccupations, ça les aide? Éric croit que oui : « Je crois que [fréquenter la communauté Incel] m’a fait me sentir mieux. Si je ventilais ailleurs à propos de ma solitude, soit on me ridiculisait, soit on me disait des platitudes qui ne font aucun sens. Et si je parlais à un thérapeute, il ne pourrait pas comprendre, parce qu’il n’a pas vécu la même expérience que moi. C’est pourquoi j’aime la communauté Incel; les gens qui en font partie comprennent c’est quoi ne pas vivre de relation intime. »
Mais est-ce que ça l’a aidé à éventuellement obtenir cette intimité tant désirée? Oui et non : « [Participer à la communauté Incel] m’a aidé à déterminer que c’est mon apparence qui est mon problème principal. Avant, je devenais nerveux en essayant de dire la bonne chose, en essayant d’envoyer le texto parfait. Maintenant, je sais que si une femme est attirée par moi physiquement, ce niveau d’effort n’est pas nécessaire ».
Tous misogynes, les Incels?
Bien sûr que le mouvement Incel a une forte composante misogyne, violemment misogyne même. Il vous suffit d’aller faire un tour sur Incel.me pendant 15 secondes pour avoir des frissons dans le dos. Mais ceux à qui j’ai parlé ne se considèrent pas comme des misogynes, et ils ne croient pas que les femmes leur doivent quoi que ce soit.
« Peut-être que chez les franges plus extrêmes de la communauté Incel, ce sentiment [misogyne] existe, mais pas aux endroits que je visite. Exprimer un désir d’intimité, ce n’est pas du tout la même chose que de dire qu’on nous “doit” du sexe », se défend Éric.
«Si je parlais à un thérapeute, il ne pourrait pas comprendre, parce qu’il n’a pas vécu la même expérience que moi.»
Hugo ne se considère pas comme un misogyne non plus, mais il ressent quand même un grand sentiment d’injustice par rapport aux femmes. En me parlant d’un autre groupe de célibataires endurcis qui ne se considèrent pas Incel, r/foreveralone, il me fait les commentaires suivants : « Je ne veux pas insulter leur communauté, mais il semble qu’ils ne veulent pas admettre l’importance de l’écart entre les sexes qui existe. Alors que l’homme moyen doit faire des efforts pour avoir des relations sexuelles, la moyenne des femmes n’a besoin de ne faire aucun effort. Dénoncer ces inégalités vous fait normalement bannir de r/foreveralone, mais elles sont une partie centrale de l’identité Incel. »
Alors, comment expliquer le vocabulaire fondamentalement misogyne des communautés Incel, qui désignent les femmes comme des « fémoïdes »? Éric les balaie du revers de la main : « Les commentaires extrêmes viennent souvent des trolls qui ne sont pas vraiment des Incels, mais qui font ça pour qu’on se fasse bannir ». Mouin.
Conclusion
Au final, les gens à qui j’ai parlé ne me sont pas apparus comme des gens violents et dangereux, mais bien comme des gens tristes qui, surtout, semblent trouver refuge dans une position victimaire (et ne soyons pas dupes, ils savaient qu’ils parlaient à quelqu’un pour une entrevue et ils contrôlaient leur message).
Est-ce que c’est dire que leur mouvement n’est pas dangereux? Bien sûr que non. Si la plupart des gens risquent de trouver dans ces groupes une oreille attentive à leurs plaintes et leurs insécurités, il y a quand même là un terrain fertile pour que les esprits plus dangereux se bâtissent une idéologie dangereuse, et Toronto en est la preuve. Puis il demeure important de se méfier de tout territoire – virtuel ou non – qui encourage la diabolisation d’une frange de la population.
Reste que je n’ai pas pu m’empêcher de me questionner. Les hommes à qui j’ai parlé souffrent évidemment de leur solitude. Et bien sûr, au jeu de l’amour, tous ne débutent pas la partie avec les mêmes cartes. Mais si ces garçons avaient trouvé des outils pour mieux gérer leurs émotions aussi facilement qu’ils ont trouvé un forum sur Reddit, est-ce qu’on en serait là?