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Qu’est-ce qui est arrivé au Quartier latin?
Pour beaucoup d’entre nous, et je fais partie de ce nombre, le Quartier latin symbolise un premier baiser avec Montréal. Un lieu unique qui devient un rite de passage pour ces jeunes venus des confins de la province, à la recherche non seulement de l’ivresse des premiers verres, mais aussi de l’effervescence urbaine : l’énergie des rues, l’éclat des lumières, et les nuits imprévues où tout semble possible. Écoles, bars, et bouis-bouis exotiques s’entrelacent avec des cinémas, théâtres et scènes musicales, tissant une toile bohème où le savoir et l’art côtoient les marges et les sous-cultures, accessibles à ceux qui osent s’y aventurer.
Mais soyons honnêtes : aussi séduisante soit-elle, cette vision du Quartier latin appartient à un imaginaire désormais révolu.
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Oui, ses institutions subsistent : la Cinémathèque québécoise, la Grande Bibliothèque, la sandwicherie Vua. Cependant, des bastions comme le Café Chaos, le Saint-Sulpice et L’Escalier, autrefois des piliers du quartier, ont disparu.
Les Foufounes Électriques, survivantes de cette ère, ont même vu leurs scandaleuses toilettes se faire rénover en version aseptisée.
Le bas de la rue Saint-Denis, jadis un ruban enfiévré aux textures punk et altermondialiste, est aujourd’hui traversé par des chantiers interminables et des vitrines désertées. Un PFK flambant neuf y trône en plein centre comme un doigt d’honneur moderne au charme rebelle d’autrefois.
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Bien sûr, on peut encore se faire percer la langue, acheter des cristaux ou fumer au Café Gitana. La pizzeria Dei Compari, le Bordel Comédie Club et le P’tit Bar, chacun à leur manière, s’efforcent de tenir le fort contre les Subway, Sushi Shop et compagnie, mais la résistance s’effrite comme une vieille affiche militante décollée par le poids des saisons.
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Marcher sur ses trottoirs, c’est aussi croiser des ombres traînant péniblement leurs bâches déchirées sous la tempête, à la recherche d’un refuge dans le métro. Les carcasses de vélos, les panneaux en plywood et l’abondance de graffitis donnent à certains recoins une atmosphère de désolation amplifiée par les déchets qui s’envolent au gré du vent. Une femme, le visage marqué d’un œil au beurre noir, frappe désespérément contre une vitre arborant une affiche « À louer », hurlant contre la neige qui tombe.
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Des clôtures sommairement installées pour empêcher l’itinérance de nicher dans les terrasses vacantes témoignent d’une cohabitation fragile. Si plusieurs ont décrié l’insécurité croissante du quartier, il s’en dégage surtout une atmosphère de désolation. Devant le Burger King, deux policières enfilent des gants pour secouer un vieil homme endormi. Une scène aujourd’hui banale.
Quant aux dealers, ils ne sont jamais bien loin. « J’viens de passer tout c’que j’avais », murmure l’un d’entre eux à son complice. Dans les portiques des commerces désertés, on tire sa puff en se mettant à deux pour s’abriter du vent.
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Sergio Da Silva, figure bien connue de la scène musicale montréalaise et propriétaire de la salle de spectacle Turbo Haüs et du Café Big Trouble, en a long à dire sur l’état des lieux.
« La drogue et les déchets, ça a toujours fait partie du décor. Ce qui frappe, c’est la nature des commerces. Chaque nouvelle ouverture, c’est une chaîne de fast-food. Quand on était jeunes, il y avait des disquaires, des show bars, des shops de tattoo. Il y avait une vraie raison de venir ici. »
« Qui ferait le déplacement pour un food court d’étudiants? Quel touriste voudrait voir ça? »
Il est bien plus facile de pointer du doigt l’itinérance qu’un poke bowl.
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Même si le guide Lonely Planet décrit le Quartier latin comme le cœur vibrant de la vie culturelle francophone, ce n’est désormais plus un secret que, malgré quelques efforts pour préserver son héritage alternatif, le quartier s’essouffle au point d’avoir presque perdu son essence. Coincé entre le Cégep du Vieux et l’UQAM, les étudiants y circulent – et y circuleront toujours –, mais ces derniers temps, avec peut-être moins d’argent et de folie. En 2025, qui imagine l’intelligentsia aux cheveux roses philosopher aux 3 Brasseurs, aux 3 Amigos ou au Bistro à JoJo?
« Le coût de la vie est devenu un vrai problème. Si mes business reposent sur une clientèle jeune, comment faire quand ceux-ci n’ont plus un sou dans cette économie? », demande Sergio à juste titre.
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Mais pourquoi une telle débâcle vers un manque d’authenticité?
Sergio Da Silva explique que les seuls qui peuvent payer les prix astronomiques exigés par les propriétaires sont les grandes franchises. Les jeunes entrepreneurs, porteurs de visions audacieuses et prêts à prendre des risques, n’ont tout simplement pas les moyens de s’y installer. Ils préfèrent se tourner vers des artères plus achalandées comme Saint-Laurent ou Mont-Royal. Ceux qui aspirent à transformer le quartier, à créer une dynamique communautaire et à favoriser une synergie entre les commerces, peinent à y trouver leur place.
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« C’est un désastre! Le taux de vitrines à louer est à quoi, 40 %? Avant la dernière vague de fermetures, il y avait un vibe de party. Mais il n’y a jamais eu cette balance essentielle pour que tout fonctionne ensemble. »
L’ouverture prochaine des nouveaux bureaux de l’ADISQ pourrait insuffler un vent de fraîcheur, avec, au sein de ces locaux, une salle de spectacle et l’implantation prévue en 2026 de l’École nationale de l’humour sur l’artère principale.
Sans oublier que la Maison de la chanson et de la musique du Québec devrait, en théorie, s’installer dans la bibliothèque Saint-Sulpice, un vestige imposant nécessitant un investissement colossal de 50 millions de dollars avant une potentielle réouverture. Mais au-delà d’une autre initiative nationaliste estampillée CAQ, peut-on vraiment croire qu’elle insufflera une véritable vitalité au secteur?
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Malgré tout, le Quartier latin conserve un je-ne-sais-quoi d’attachant. Un peu comme ce vieil ami dont les défauts, toujours présents, finissent par devenir une part de sa personnalité qu’on ne peut s’empêcher d’apprécier.
Julien Vaillancourt Laliberté a récemment été nommé à la tête de la Société de développement commercial du secteur. Diplômé du Vieux et de l’UQAM, il se définit comme un enfant du Quartier latin.
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Il reconnaît sans détour qu’une transformation s’est opérée depuis ses premiers pichets. La rue Saint-Denis a été marquée par la pandémie, suivie de l’inflation, des travaux interminables et d’une consommation accrue de drogues dures, amplifiant ainsi la perception de marginalisation et d’insécurité.
Bien que le quartier fasse face à des défis, il n’est pas condamné, assure le directeur général, qui déplore un traitement médiatique illustrant trop souvent son tronçon par des vitrines abandonnées. « Malgré des enjeux persistants, le passage piéton a enregistré une hausse de 16,8 % au cours du dernier mois par rapport à l’année dernière, accompagnée d’une diminution des locaux vacants de 1 %. »
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Il se fait toutefois critique des constructions dans le secteur qui imposent à ses membres des sacrifices prolongés, appelés à se poursuivre encore au cours de la prochaine décennie, selon les informations qu’il a obtenues. Pour pallier, Julien Vaillancourt Laliberté insiste sur l’importance de compensations financières ainsi que d’une meilleure communication avec la Ville. En s’appuyant sur des bourses de revitalisation et des programmes de bienvenue, il croit que la revitalisation du Quartier latin passera par des projets porteurs, intégrant également une dimension sociale.
« Il est crucial de se rapprocher des organismes communautaires et d’offrir des services améliorés pour mieux répondre aux besoins du quartier. »
Sergio Da Silva propose quant à lui d’instaurer des quotas pour les chaînes de restauration rapide. En limitant leur présence, on pourrait encourager un véritable changement grâce aux entrepreneurs qui souhaitent offrir une touche différente, en harmonie avec le patrimoine culturel.
Julien Vaillancourt Laliberté soutient que l’implantation de nouvelles mesures fiscales pourrait effectivement contribuer à contrer le phénomène de gentrification par les franchises, qui menacent l’identité unique des artères commerciales de la métropole.
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Le Quartier latin se trouve néanmoins à la croisée des chemins, coincé entre le poids de sa mémoire et l’incertitude de son avenir.
La véritable question reste à savoir si sa flamme d’enfant terrible saura se raviver ou si elle continuera de s’éteindre au profit d’une autre franchise de piri-piri.
À y réfléchir, cette interrogation ne dépasse-t-elle pas les limites du quartier? N’est-ce pas Montréal tout entier qui vacille entre éclat d’hier et déclin d’aujourd’hui?