Qu’est-ce qui arrive quand on donne notre corps à la science ?

Deuxième article de la série «  Angle mort  ».

Je suis obsédée par la mort. J’ai fait de cette « passion » un livre et beaucoup de nuits blanches. Je la transforme maintenant en une série d’articles qui se penchent sur notre inévitable fin et celle de tous ceux qu’on aime. Bienvenue dans « Angle mort »! N’ayez pas peur, ça va être correct…

Lundi, 8 h 30. J’observe les cadavres qui reposent dans la morgue. Ils sont quatre, entourés de plastique blanc, et m’apparaissent étrangement imposants. Je ne pensais pas commencer ma semaine comme ça. Je ne pensais pas non plus perdre la voix sous le coup de l’émotion. Ça fesse, le concret de la fatalité. Le fait qu’on passe quelques jours dans un frigo, quand tout est terminé. Sauf qu’ici, ce n’est pas fini. En fait, ça ne fait que commencer, puisque certains de ces corps ont été donnés à la science.

C’est tout nouveau. Le sixième établissement québécois autorisé à accueillir des corps à des fins scientifiques, le Laboratoire d’anatomie, de simulations et de mouvements du CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, n’a reçu le go officiel du Ministère de la Santé qu’en juillet dernier. Il marque le retour des dissections sur cadavres pour la faculté de médecine de l’Université de Montréal, à laquelle il est affilié.

C’est qu’il y a eu une pause dans la pratique. Pendant un moment, seule l’Université McGill l’imposait encore à ses étudiant. e. s. Les autres pouvaient toujours se rendre à l’Université du Québec à Trois-Rivières pour profiter de son laboratoire de dissection, mais en classe, ils avaient plutôt droit à des reproductions en caoutchouc ou des simulations avec logiciels et réalité virtuelle. Or, depuis quelques années, la simulation sur macchabées est bien de retour.

«On a réalisé qu’il manquait quelque chose à l’enseignement quand il n’était fait qu’avec du rubber. D’abord, on n’a pas la même sensation. Ensuite, on développe moins d’empathie et de compassion.»

« C’est un mouvement en recrudescence partout dans le monde », m’explique le directeur du laboratoire. Selon Dr Marcel Martin, c’est une erreur d’avoir essayé de faire de l’anatomie sur une surface plutôt qu’un véritable corps : « On a réalisé qu’il manquait quelque chose à l’enseignement quand il n’était fait qu’avec du rubber. D’abord, on n’a pas la même sensation. Ensuite, on développe moins d’empathie et de compassion. Je me rappelle de la figure de l’homme qu’on a disséqué quand j’étais étudiant de première année. C’est le premier contact que j’ai eu avec un patient. Dans la littérature, c’est maintenant très clair : la compassion est acquise à travers ses gestes initiaux. »

Et quand Dr Martin parle, moi, j’ai tendance à le croire. Il travaille avec les cadavres depuis 40 ans, que ce soit à Sherbrooke, Chicago et maintenant Montréal. En fait, il étudie les humains qui travaillent avec les corps… On y reviendra.

Le processus, étape par étape

Mélody Brinco est l’adjointe de direction dédiée au laboratoire d’anatomie. C’est elle qui répond quand on appelle pour y laisser notre dépouille, c’est elle qui rassure les familles de donneurs en panique, c’est elle qui envoie un transporteur chercher les cadavres, bref elle est bien placée pour m’expliquer ce qui arrive, concrètement, quand on offre notre enveloppe à la science.

« D’abord, de notre vivant, on choisit l’établissement auquel on souhaite offrir notre corps. La liste se trouve sur le site du Ministère de la santé, de même que toutes les coordonnées nécessaires. Par exemple, des gens m’appellent parce qu’ils prévoient leur décès et qu’ils veulent donner leur corps à l’Université de Montréal. Je leur envoie la documentation relative à nos activités et une petite carte qu’ils doivent signer pour indiquer leur volonté. C’est comme faire des pré-arrangements funéraires et choisir notre cercueil, ça évite certains tracas à notre entourage. »

Ensuite, quand on décède et que l’équipe médicale à nos côtés découvre notre carte, elle entre en contact avec l’établissement de notre choix. Notons que notre famille pourrait aussi décider de faire don de notre corps, auquel cas elle contacterait un laboratoire à notre mort.

«Si votre famille veut récupérer vos cendres, elle vient les recueillir. Elle peut aussi reprendre votre corps, si c’est ce qu’elle souhaite. On s’occupe de tous les frais, sauf l’envoi des cendres, une fois la crémation faite.»

Mélody poursuit : « J’envoie notre transporteur vous chercher. On a alors possession de votre corps pendant un certain temps [NDLR : tout dépendant l’établissement, ça peut aller de quelques mois à 4 ans]. Ensuite, si votre famille veut récupérer vos cendres, elle vient les recueillir. Elle peut aussi reprendre votre corps, si c’est ce qu’elle souhaite. On s’occupe de tous les frais, sauf l’envoi des cendres, une fois la crémation faite. Et si elles ne sont pas récupérées par votre famille, on les garde pour les enterrer lors de notre cérémonie annuelle. »

« C’est l’option choisie par la majorité des gens, ajoute Dr Martin. »

À l’exception du Collège de Rosemont, tous les établissements organisent une cérémonie commémorative, une fois l’an, pour rendre hommage aux donneurs et disposer de leurs restes. À l’Université de Sherbrooke, on ajoute leur nom sur une plaque de bronze affichée dans le laboratoire d’anatomie et on fait visiter le lieu aux familles, une initiative qui sera reprise par l’équipe du Dr Martin.

Maintenant, ce n’est pas parce qu’on veut donner notre corps à la science qu’il va nécessairement s’y rendre. Il faut remplir une liste de critères préalables, par exemple peser moins de 250 lb, ne pas être décédé d’une maladie contagieuse, ne pas avoir les membres recroquevillés, ne pas avoir subi une intervention chirurgicale majeure récente et être âgé de plus de 18 ans, évidemment.

Puis si on se rend au labo, on ne peut pas avoir préalablement choisi ce qui nous sera fait ou non. Selon Mélody, la raison en est bien simple : impossible pour l’équipe de savoir en avance quels seront ses besoins en pratique. Il faut donc y aller all in.

Et pourquoi on ferait ça?

Je comprends, mais qu’est-ce qui motive un individu à offrir son corps – ou celui d’une personne aimée – à la science?

C’est d’abord Mélody Brinco qui me répond. « Je ne vous cacherai pas que certaines personnes le font parce qu’elles n’ont pas beaucoup d’argent et que nous payons les frais relatifs à la crémation et l’enterrement. Or, dans la plupart des cas, il s’agit de gens qui ont envie d’aider. Le don, c’est un chemin direct vers l’entraide. Ce qu’on pratiquera sur votre corps sauvera éventuellement une personne sur la table d’opération… »

« Moi, j’ai accepté d’offrir mon corps à la science parce que ça donne un sens à la mort, ajoute Dr Martin. On transmet la connaissance parce qu’ici, le cadavre est appliqué aux situations réellement vécues par le corps médical. Par exemple, on a réalisé que les infirmières avaient de la difficulté à enlever les intraveineuses centrales. Cette semaine, on va donc en retirer sur des cadavres. Cet apprentissage vient d’un besoin. »

«Moi, j’ai accepté d’offrir mon corps à la science parce que ça donne un sens à la mort.»

Peu importe l’établissement choisi, notre corps servira effectivement à la pratique, or chacun a une approche différente. Au laboratoire du CIUSSS Centre-Sud, par exemple, on l’utilise autant pour enseigner l’anatomie que pour améliorer la synergie des équipes.

Dr Martin m’explique : « Que ce soit aux soins intensifs ou en salle d’opération, les résultats sont bien meilleurs lorsque les gens travaillent en équipe. Mais en équipe, on doit arriver à harmoniser une symphonie de gestes et de prises de décision. Pour se pratiquer, il faut  décomposer les mouvements, comme les sportifs le font quand ils jouent au tennis, par exemple. On doit connaître la cinétique et la position de chacun dans l’espace, or ça prend des heures et des heures en laboratoire pour arriver à ce ballet-là. Et c’est ce qu’on entend faire. »

Si je comprends bien, en donnant notre corps, on devient sujet d’un ballet. Intéressant. Mais il y a plus qu’une danse… En fait, Dr Martin travaille sur l’imagerie mentale et motrice. Dans son labo, il veut étudier la méta-cognition, soit de quelle manière on apprend et, surtout, comment on retient l’apprentissage. Il planche en ce moment sur un projet qui allie praticiens, casques, entrainements, ondes, stimulations subliminales, méditation et sommeil pour favoriser la consolidation de la mémoire. « Autrement dit, on est capable de rentrer dans un cerveau pour encourager la rétention de l’apprentissage, résume-t-il. C’est ce qu’on va réaliser ici, question qu’avec notre faible volume d’opérations, on puisse tirer le maximum de chaque pratique. »

Pourrait-on être vendu à l’armée canadienne?

Avant d’aller plus loin, j’ai besoin de clarifier une chose. Cet été, j’ai été très choquée en découvrant l’histoire de cet homme qui poursuit le gouvernement américain parce que le corps de sa mère a été vendu à l’armée, sans son consentement, quand la science en a eu fini. En fait, après les pratiques en laboratoire, on l’aurait fait exploser dans des tests de détonation… Est-ce qu’une telle horreur pourrait survenir ici aussi?

« Si la moindre chose autre qu’une pratique est suggérée, la famille doit signer qu’elle consent à l’acte, affirme Dr Martin. Et si la personne n’a pas de famille, on fait alors appel à un comité d’éthique. »

Mais de quelle « autre chose » on parle, exactement?

«Ce qui peut arriver, par exemple, c’est qu’on souhaite plastiniser une partie de corps, comme une épaule ou un genou, précise-t-il. Elle serait alors utile pendant 10 à 15 ans, mais ça signifierait une incinération sans épaule ou genou.»

« Ce qui peut arriver, par exemple, c’est qu’on souhaite plastiniser une partie de corps, comme une épaule ou un genou, précise-t-il. Elle serait alors utile pendant 10 à 15 ans, mais ça signifierait une incinération sans épaule ou genou. Et ça, ça demande une signature de la famille et un accord formel. Ce qu’on fait est toujours réalisé dans un but scientifique d’enseignement de l’anatomie, le corps ne serait jamais ensuite vendu à une tierce partie. »

Bonne affaire de réglée, merci. 

Mais comment notre corps peut durer si longtemps?

OK, mais qu’advient-il de notre corps quand il est entre les mains des professionnels? Je veux dire, comment est-il conservé? On m’apprend que tout dépend de l’établissement, en fait. Dans certains endroits, on lui injecte un liquide composé de sels et d’alcool qui lui permet de demeurer flexible pendant environ un an et demi. Il s’agit de la méthode Thiel.

« Après un certain temps, la peau n’a pas exactement la même résistance et ça m’embête un peu », m’avoue Dr Martin. C’est pourquoi dans son laboratoire, on préfère alterner entre la température pièce et le frigo. De cette manière, les macchabées demeurent « frais » pendant deux semaines. « C’est donc à nous de faire des sessions intensives. On réalise entre 55 et 65 procédures pendant cette période-là », résume le spécialiste.

Pour ce qui est du déroulement, il se fait dans un respect évident, m’assure-t-on. Ça passe par le non-dit, par le fait qu’on chuchote, qu’on garde un décorum empreint de sensibilité, malgré les réticences initiales.

«La mort nous provoque toujours un recul. Et ça sent, un cadavre. Ça ne sent pas mauvais, mais ça a une odeur. Heureusement, ça ne prend que quelques secondes avant qu’on s’habitue et qu’on comprenne que tout ça donne un sens à l’inévitable.»

« C’est évident qu’il y a des infirmières ou des inhalothérapeutes qui se sentent mal à l’aise, au départ, poursuit Dr Martin. Oui, c’est rébarbatif au début. La mort nous provoque toujours un recul. Et ça sent, un cadavre. Ça ne sent pas mauvais, mais ça a une odeur. Heureusement, ça ne prend que quelques secondes avant qu’on s’habitue et qu’on comprenne que tout ça donne un sens à l’inévitable. »

Pour me donner une meilleure idée du procédé, Mélody Brinco m’invite ensuite à passer du bureau de Dr Martin au labo. Pour s’y rendre, on doit se descendre dans la cave de l’hôpital Notre-Dame.

« Évidemment, tout ce qui relève de la pathologie et de la mort est au sous-sol », me glisse-t-elle en souriant, tandis qu’on traverse l’étroit corridor au plafond très bas. Cliché, je sais.

La porte principale du labo donne sur la salle de réunion. À l’intérieur, sur notre droite, on croise d’abord la porte de la morgue. Le fameux frigo. Il est utilisé autant par l’équipe de l’hôpital que celle de Dr Martin. Il contient assez d’espace pour dix corps, mais en comprend en ce moment quatre, une identification à l’orteil et à la main.

Juste à côté, une autre porte, qui, elle, mène vers une douche. C’est obligatoire, précise Mélody.

On se dirige ensuite vers les deux salles attenantes. C’est là qu’on pratique les dissections et les différents exercices. La première est grande, on y reçoit environ une quinzaine de personnes lors des formations. La seconde est plus petite. Toutes deux sont immaculées et éclairées aux néons, comme dans les films.

Il y a des lavabos en inox, des casiers, des scans et autres appareils d’échographie jadis voués aux vivants et récupérés par le labo quand ils sont remplacés par des petits nouveaux plus performants.

S’ajouteront bientôt des plaques en bronze célébrant la mémoire d’altruistes.

« Parce qu’ici, on ne parle pas de la mort, on parle de la vie », conclut Dr Martin

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