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Qu’est-ce que la bispiritualité et comment les autochtones l’expriment-elle?

Entrevue avec l'artiste Adrian Stimson, qui participera au festival Présence autochtone.

Par
Judith Lussier
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Cette année, le festival Présence autochtone dédie un volet de sa programmation aux artistes bispirituels, un concept autochtone pour décrire les personnes se situant à l’extérieur d’une définition binaire, hétéronormative et occidentale du genre et de la sexualité. Les autochtones attribuaient généralement des fonctions spirituelles à ces personnes.

Dans la culture Blackfoot des Grandes Plaines de l’Alberta, Napi est un personnage mythique, parfois bon parfois mauvais, connu pour jouer des tours. En le rendant un peu plus queer dans Naked Napi Big Game Hunter, l’artiste Adrian Stimson lui permet de devenir ce héros bi-spirituel que les communautés autochtones attendaient.

Naked Napi Big Game Hunter sera présenté en première lors du festival Présence autochtone. Que pouvez-vous dire sur cette performance?

Ça sera une première pour moi comme artiste, alors même si je sais un peu ce que je vais faire, il y aura beaucoup de surprises pour moi aussi! Napi est un personnage de conte présent dans plusieurs légendes autochtones. Il est très dynamique, et il peut être à la fois bon ou malin. Nos aînés nous encouragent régulièrement à adapter Napi à nos réalités contemporaines, c’est pourquoi j’ai décidé de proposer un Napi nu, plus contemporain et plus queer. Napi observe le monde contemporain, et il constate tout le conservatisme, la montée de l’Alt Right et du suprématisme blanc. Il part à la chasse. Il va sûrement cibler des personnalités politiques, comme Jason Kenny, Maxime Bernier, Trump ou Doug Ford, et leur jouer des tours! Je cherche à remettre en question le patriarcat et les questions liées à notre époque, telles que l’énergie fossile, la gestion de l’eau et l’appropriation du territoire.

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C’est une performance qui allie danse, musique et peinture, notamment, et dans les illustrations de Napi, j’ai remarqué que vous lui aviez fait un très gros pénis. Est-ce que c’est en lien avec un stéréotype quelconque avec lequel je ne serais pas familière?

S’il a un gros pénis, c’est d’abord pour pouvoir jouer des tours, mais aussi pour jouer sur le fait que la langue Blackfoot est remplie de références ambigües à la sexualité. Mais c’est aussi une sorte de renversement de la représentation traditionnelle des peuples autochtones. Historiquement, les autochtones et particulièrement les autochtones bispirituels ont été représentés avec de très petits organes génitaux, ou sans organes génitaux du tout.

Comment avez-vous retracé l’histoire des réalités bispirituelles?

Lorsque j’ai entrepris ma maîtrise en arts, je travaillais sur mon personnage de Buffalo Boy, une version bispirituelle de Buffalo Bill, et je cherchais des informations à ce sujet. J’ai réalisé que cette réalité était décrite par des conquistadors comme Balboa ou Christophe Colomb, qui étaient étonnés de voir des hommes féminins et des femmes masculines. Par contre, il y en a très peu de références dans la culture populaire américaine. Ça a été effacé.

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Est-ce que le caractère oral de l’histoire autochtone a compliqué vos recherches?

Oui, parce que le colonialisme a eu un impact dans notre capacité à transmettre ces récits. Le concept de bispiritualité a failli disparaître, parce que nous avons appris à nous détester. Il y a eu des enjeux de discrimination au sein de nos communautés. Mais maintenant, les jeunes bispirituels sont nombreux à demander à leurs aînés de leur parler des personnes bispirituelles. On apprend que ce sont elles qui étaient responsables de maintenir le feu ou d’organiser certaines pratiques spirituelles.

Comment expliqueriez-vous à un Blanc ce que ça signifie?

Je pense que c’est un terme par les autochtones, pour les autochtones! Chaque communauté a à comprendre ce que ça signifie pour elle. Ça peut être très différent d’une communauté à une autre.

Comment expliquez-vous que le concept de bi-spiritualité traverse les communautés autochtones d’à peu près partout dans le monde?

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Même si ça ne signifie pas la même chose pour chaque communauté, je pense qu’il y a une volonté de nous réunir autour de ce concept et de se le réapproprier. Mais il y a aussi des informations qui s’échangent dans les conférences internationales et sur les réseaux sociaux.

La première fois que j’ai entendu parler de cette réalité, je me suis dit que les autochtones avaient inventé un concept queer, en assimilant des notions de genre et de sexualité, bien avant les Blancs. Diriez-vous que vous avez été des précurseurs?

On sait que l’homosexualité existe dans toutes les cultures, et que certaines cultures ont été meilleures que d’autres pour apprécier ça. Il y a des différences, mais aussi des ressemblances entre nos conceptions du genre, de l’identité et de la sexualité, et je pense que ça nous aide de retracer ce que ça a pu signifier pour nos communautés.

Qu’est-ce que ça signifie pour vous d’être présenté dans la section bispirituelle d’un festival?

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C’est un très grand honneur. Je suis toujours heureux d’être inclus dans ce genre de programme, car je pense que c’est important qu’on montre nos histoires et nos réalités contemporaines. Nos communautés ont subi beaucoup de répression. Et encore aujourd’hui, avec l’élection de gens qui veulent détruire l’humanité, comme on la déjà vu dans le passé. Nous sommes menacés en tant que groupe et nous devons nous unir pour nous défendre. Il y a des cœurs dans le monde qui ne seront jamais chauds, qui seront toujours froids et mal intentionnés.

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L’événement sur Les bispirituels chez les peuples autochtones réunissant des artistes et des conférenciers bispirituels, québécois et canadiens, aura lieu au Centre international d’art contemporain de Montréal (CIAC MTL) du 5 au 21 août 2019.

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