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Queer et réfugié: survivre à l’enfer des camps de demandeurs d’asile

Après avoir vécu le pire dans leur pays d'origine, les réfugiés LGBTQ+ doivent affronter de nouveaux dangers dans les camps d'accueil.

Par
Alexis Boulianne
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L’île de Lesbos, en Grèce, se réveille sous une fine pluie lors d’un de ces matins gris qui se succèdent en hiver dans la mer Égée. Un léger crachin suffit pour transformer toutes les allées sinueuses du camp de réfugiés de Moria en rivières de boue.

La pluie cause des coupures d’électricité et des échauffourées éclatent sans avertissement pour un simple accès à une prise de courant. Des enfants sales et malades jouent à tracer des dessins dans le sol humide avec des cailloux, sous le regard fatigué de leurs parents. Tout près, des matelas et des vêtements sont accrochés à des cordes à linge. Ils ne sécheront pas d’ici l’été.

L’ancienne base militaire de Moria, pouvant accueillir 2500 personnes, est présentement engloutie par une mer humaine de plus de 20 000 demandeurs d’asile venus notamment d’Afghanistan, d’Irak, ou encore du Cameroun.

Impossible de savoir si ses voisins de tente, ceux avec qui il partage repas et couvertures, seront ses amis ou ses bourreaux. «Je ne sais pas qui est qui», nous explique-t-il, les yeux hagards.

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Debout près de l’entrée de sa tente, Adama* s’entraîne avec des haltères bricolés en usant de blocs de ciment et d’une tige de métal. Nous avons rencontré ce grand gaillard baraqué au hasard d’une promenade, quelques jours auparavant, quand ses comparses camerounais nous ont invités dans leur abri surpeuplé pour discuter de leur situation.

Pour lui parler, il faut sortir du camp. Adama est homosexuel, et si cela se savait, il risquerait d’être privé de nourriture, battu, violé ou tué. Établir le contact avec une personne queer ici relève pratiquement du miracle; ces migrants, les plus vulnérables des vulnérables, vivent cachés et dans une peur constante.

Dans la «Jungle» – c’est le nom que les réfugiés ont donné à ce vaste camp clandestin qui déborde des murs officiels du Centre de réception et d’identification de Moria –, impossible de savoir si ses voisins de tente, ceux avec qui il partage repas et couvertures, seront ses amis ou ses bourreaux. «Je ne sais pas qui est qui», nous explique-t-il, les yeux hagards.

Le camp de Moria. Crédit : Alexis Boulianne

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Attablé dans un café quelques minutes plus tard, Adama peut enfin parler librement. «Ma maman est morte et c’est de ma faute», nous souffle-t-il finalement, les épaules affaissées et les yeux rougis. Parce qu’il aime les hommes, ce Camerounais de 27 ans a vu sa mère et son amoureux mourir devant ses yeux, sous le soleil brûlant de septembre.

«J’avais un ami avec qui je flirtais tout le temps secrètement, nous raconte-t-il avec un sourire triste. On se cachait pour se voir parce que dans mon État du nord du Cameroun l’homosexualité est punie de mort.»

«Je voyais toujours mon copain dans une vieille maison abandonnée de mon village, se souvient Adama. Un jour, nous étions en train de faire l’amour. C’est là où une dame nous a surpris. Elle est allée alerter le chef du quartier. Tout le monde est venu, nous ont fait sortir nus de la maison. Ils ont commencé à nous tabasser.»

La foule, déchaînée, s’est ruée sur l’amoureux d’Adama. Cette pluie de coups lui a coûté la vie. La mère d’Adama s’est ensuite jetée en panique sur son fils, l’impératif viscéral de sauver son enfant étant plus fort que tout. La dame a reçu un coup sur la nuque et s’est affaissée. «Vu son âge, elle est décédée», lâche Adama, dont le regard est visiblement encore hanté par ces images.

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D’une prison à une autre

«Quand ils ont découvert que j’étais homosexuel, j’ai fait 10 jours en prison. On me tapait tout le temps, chaque matin on disait que j’avais tué mon ami, que j’avais tué ma maman.»

C’est dans cette prison camerounaise qu’il a été violé à répétition. Ses blessures étaient encore visibles par le médecin qu’il a consulté en arrivant en Grèce, explique Adama.

Il a finalement pu s’évader, avec l’aide d’un gardien qu’il a soudoyé. Sa fuite l’a mené à Istanbul en Turquie**. «Quand je suis arrivé à Istanbul, ce n’était pas facile pour moi. Ça n’allait pas. Puis, quand j’étais dans le métro, je voyais que plusieurs personnes étaient racistes, ils cachaient leur bouche en ma présence, comme si je puais.»

«Alors je me suis dit mais pourquoi ne pas essayer d’aller en Europe? Et voilà que je me retrouve encore en prison.»

Par défaut, les migrants n’ont pas le droit de sortir de l’île sur laquelle ils arrivent en Grèce. Sur papier, le système reconnaît bien que certains migrants sont plus vulnérables que d’autres et ont donc le droit de sortir de l’île en attendant que leur demande d’asile soit traitée, notamment les femmes enceintes, les mineurs non-accompagnés et les personnes âgées.

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Dans sa loi sur le droit d’asile, le gouvernement grec prévoit que les personnes réfugiées doivent être évaluées rapidement par un médecin ou un psychologue et que, si elles sont reconnues comme vulnérables, elles doivent être déplacées vers le continent, où elles seront plus en sécurité et auront accès à plus de services.

Les migrants vulnérables ne sont évalués qu’après une longue attente. […] Ils y étaient 16 000 lors de notre passage en décembre; ils sont désormais plus de 20 000 au moment de publier ces ligne.

La réalité est toutefois bien différente, puisque le groupe en charge des évaluations de vulnérabilité, l’Organisation nationale de santé publique (EODY, en grec) est dépassé par le nombre de personnes dans le camp. Une coordinatrice médicale d’EODY, la docteure Chrysoula Botsi, nous a confirmé que seulement 3 médecins travaillent présentement à Moria, alors que le gouvernement souhaitait en recruter 17. «Nous allons faire des efforts pour en recruter davantage», nous a-t-elle assuré par courriel sans préciser la teneur de ces efforts.

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Résultat : les migrants vulnérables ne sont évalués qu’après une longue attente. Ce manque de personnel et de fonds gouvernementaux est à la racine du problème de surpopulation du camp. Ils y étaient 16 000 lors de notre passage en décembre; ils sont désormais plus de 20 000 au moment de publier ces lignes.

Certains ne voient jamais de professionnel d’EODY et restent dans le camp jusqu’à leur entrevue d’asile, ce qui peut prendre plus d’un an. L’entrevue d’Adama est prévue à l’automne 2020, près de 12 mois après son arrivée.

«Je n’ai jamais été évalué», confirme Adama, qui est arrivé au milieu de novembre dernier, un mois avant notre rencontre. Il a bien vu un médecin sur l’île, mais pas un professionnel d’EODY, le seul organisme dont l’évaluation de vulnérabilité est acceptée automatiquement par les autorités grecques.

Sans cette preuve de vulnérabilité, il sera difficile pour lui de recevoir la permission de quitter l’île afin d’avoir accès à plus de services, à Athènes.

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Des services, mais pas d’aide

Les plus chanceux qui finissent par avoir un rendez-vous avec un médecin d’EODY ou avec un autre professionnel de la santé sur l’île n’obtiennent pas toujours une aide appropriée. Une homophobie sous-jacente est en effet bien présente sur l’île de Lesbos, et les personnes LGBTQIA+ ont souvent de la difficulté à recevoir de les soins appropriés.

Chloé Powers, qui coordonne Lesbos LGBTQ+ Refugee Solidarity, le seul groupe d’entraide pour les demandeurs d’asile queer sur Lesbos, en a vu de toutes les couleurs depuis son arrivée sur l’île. Non seulement collectionne-t-elle les témoignages horribles des participants de son groupe, mais elle a elle-même été victime d’attaques homophobes en compagnie de son partenaire, un homme transgenre.

«Je connais un réfugié homosexuel qui avait un rendez-vous avec un psychologue sur l’île et qui essayait de dire qu’il était gai. Le traducteur était homophobe et refusait de traduire ses propos correctement. Il a fini par l’écrire sur son téléphone et le montrer directement au docteur pour se faire comprendre. Quand j’y suis retournée avec lui, le personnel de la clinique refusait d’admettre qu’il y avait eu ce manque d’écoute», se souvient-elle.

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Chloé Powers explique qu’en plus d’avoir le fardeau de prouver leur vulnérabilité, les personnes LGBTQIA+ n’ont souvent pas le réflexe de montrer leur orientation sexuelle au grand jour, ou encore n’ont pas la définition occidentale de l’homosexualité.

«Des gens se sont fait demander, lors de leur entrevue d’asile, quelles étaient les couleurs du drapeau de la fierté gaie, s’ils connaissaient des bars gais, raconte-t-elle. C’est problématique, parce qu’il n’y a pas qu’une expression de l’homosexualité dans le monde.»

Plusieurs personnes viennent aussi d’endroits où l’homosexualité est fortement criminalisée, où l’appartenance à cette communauté peut vous coûter la vie, ajoute Chloé Powers. «Comment peut-on s’attendre à ce que ces personnes soient soudainement à l’aise de se confier au premier venu?», questionne-t-elle.

«On dit que l’Europe protège les homosexuels, mais ce n’est pas ce que je vois. C’est pas mieux de mourir, au lieu de vivre comme ça?», lance-t-il, les yeux pleins d’eau.

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Lorsqu’on lui demande ce qu’elle ferait pour améliorer la situation pour les demandeurs d’asile LGBTQIA+, Chloé Powers répond sans hésiter : «il faut des logements sécuritaires». Ces logements, le Haut commissariat pour les réfugiés de l’ONU (UNHCR) en a pour 700 personnes sur Lesbos, mais leur taux d’occupation est à 100 %. Une liste d’attente interminable s’allonge continuellement, alors que les personnes migrantes continuent d’être entassées sur l’île. «Personne ne devrait être à Moria, mais surtout pas les personnes LGBTQIA+», tranche-t-elle.

Pour Theodoros Alexellis, porte-parole du UNHCR sur Lesbos, il faudrait que les gens soient transférés plus rapidement sur le continent. «Mais est-ce qu’on devrait prioriser les personnes LGBTQIA+ automatiquement? Comment choisir qui devrait avoir la priorité?», se demande-t-il, faisant remarquer que d’autres groupes vulnérables sont eux aussi en attente de meilleures conditions.

Adama, lui, n’est à Moria que depuis deux mois, mais déjà, c’en est trop pour lui. «On dit que l’Europe protège les homosexuels, mais ce n’est pas ce que je vois. C’est pas mieux de mourir, au lieu de vivre comme ça?», lance-t-il, les yeux pleins d’eau.

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Il dit penser au suicide. Il a fait quatre tentatives depuis septembre. «Je passe comme ça devant la mer et j’ai le goût de me plonger dedans.»

En attendant la décision des autorités, Adama ne sait pas quoi faire de son temps. Il dort peu, passe ses journées à s’entraîner ou à écouter de la musique. Il pourrait devoir rester ici jusqu’à l’automne 2020 si le gouvernement ne reconnaît pas qu’il doit sortir du camp avant la date de son entrevue pour sa demande d’asile. «Il faut qu’ils écoutent les gens», insiste-t-il.

Nous terminons l’entrevue avec une accolade. Le retour en voiture au camp se fait dans le silence. Tout au long de la route qui longe Moria, les hauts murs de béton cernés de fil barbelé portent des graffitis qui expriment le vaste désespoir de ceux qui y sont stationnés en attente de connaître leur avenir. «Dieu, aide-moi», «Ils nous ont tué avec leur système», «Souris, tu es à Moria, l’enfer»… En arabe, en perse ou en français, ces appels à l’aide résonnent longtemps après qu’on les ait lus.

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Nous regardons Adama disparaître à nouveau dans la foule du camp, sa tragédie anonyme se fondant dans celles des autres, au milieu d’une mer de tentes baignant dans la boue des collines grecques.

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Si vous ou un de vos proches a des idées suicidaires, appelez le Centre de prévention du suicide au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).

*Nom fictif
**Afin de limiter les risques qu’il soit identifié, les détails concernant son parcours ne sont pas dévoilés.

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Ce reportage a été réalisé grâce au soutien du Fonds québécois en journalisme international.