Québécoise, No Matter What

Il n'y a pas grand chose dont je sois plus fière que d'être Québécoise. Mais aujourd'hui, j'ose un examen de conscience.

Pour être tout à fait honnête, vouloir dissimuler ma fierté québécoise derrière un masque d’indifférence, ça reviendrait à cacher une crinoline derrière une ceinture. Quand on aborde la question nationale, je n’ai pas le jupon qui dépasse : j’ai une traine de huit pieds. 

J’y peux rien, j’ai été élevée comme ça. Mais pour la première fois de ma vie, j’ose dire que je n’ai pas toujours été tout à fait intègre, dans mon sentiment québécois. Un peu par peur. Un peu par dogme, même. Voici pourquoi. Mardi soir, alors qu’on venait tout juste d’élire la première Première Ministre de notre courte histoire, j’ai reçu comme une massue en pleine gueule l’incident qui aura taché de sang les élections 2012. Comme l’a si bien dit Bruno Savard, de Radio-Canada : « Un mort, huit millions de blessés. » Richard Henry Bain s’est approprié à tort la voix de la communauté anglophone, et il faut à tout prix éviter d’attacher à son crime un message politique. Reste que les contrecoups de cette tragédie, eux, sont inévitablement chargés politiquement. Il suffit d’un acte dégénéré pour faire une entaille profonde dans la conscience collective. Lorsque je me suis réveillée, mercredi matin, je ressentais un malaise qui ne m’a pas quittée depuis. Au cours des derniers jours, commentaires et réactions ont fusé de toutes parts. Il y a eu tous ces francophones qui ont déploré la tragédie avec plus ou moins de véhémence. Il y a eu ces quelques tarés (dont j’ose croire qu’ils représentent une minorité de gens) qui ont appuyé Bain. Il y a eu ceux qui se sont confondus en mièvreries, aussi. Bon. Mais avant tout, il y a ces Québécois anglophones et francophiles qui expriment une douloureuse consternation. Quelque chose comme l’angoisse qu’on puisse croire, ne serait-ce qu’une seconde, qu’ils endossent le crime de Richard Bain. Comme le confiait hier dans La Presse le columnist Josh Freed : lorsqu’il a vu les premières images du tireur à la télé, il a prié pour que ce ne soit pas un anglophone. Pour que ce fou furieux ne devienne pas un nouveau prétexte pour alimenter la hargne des nationalistes endurcis. Ou encore la paranoïa de certains francophones terrorisés à l’idée qu’on les assimile. Encore en 2012. Les témoignages comme ceux de Josh Freed, il y en a eu des tas. Des anglophones fiers d’être Québécois. Qui ont grandi au Québec, et qui s’y sentent chez eux plus que nulle part ailleurs. Qui n’ont rien contre les francophones, si ce n’est que l’entêtement qu’ont certains à les diaboliser. Des témoignages qui m’ont pris aux tripes. Vous savez pourquoi? Parce qu’ils auraient pu être entendus à tous les jours, et dans n’importe quel contexte. Ils n’auraient pas été moins sentis, ils n’auraient pas été moins pertinents. Mais non. Une certaine lassitude morose était d’ailleurs palpable dans le discours de ceux qui ont pris la parole, ces derniers jours. Quelque chose comme : « Hey guys, c’est pas d’hier qu’on est de votre bord… S’agissait de demander! » Mais alors que nous n’avons aux lèvres que le soi-disant « recul alarmant du français à Montréal » et « la refonte de la Loi 101 », il aura fallu une tragédie pour que nous les écoutions de bonne foi, ces témoignages. Exemple patent : hier, sur les réseaux sociaux, a été partagé en masse un article de Josh Freed, justement, dans lequel il parle de son sentiment d’appartenance à Montréal, comme anglophone. Des efforts d’adaptation qu’il a dû faire, tout ça. Rien de complaisant, d’ailleurs. Eh bien ce texte n’a pas été pondu hier ou avant-hier. Ce texte a été écrit au mois de mars. Qui, alors, y avait porté attention? Qui, alors, avait trouvé ça « donc cute, donc touchant! » … Ah. Voilà. Nous, francophones inquiets de notre « survie », avons tendance à nous enfermer dans une vision carrément solipsiste de la société québécoise. Nous nous plaçons au centre de tout, pour ensuite se représenter les forces qui nous tiraillent. Et il nous arrive trop souvent d’appréhender la réalité à travers le prisme étroit de « la conservation de la langue française et de la culture québécoise». À force, nous ne voyons plus le fossé d’indolence qui se creuse, se creuse, et se creuse entre nous et nos concitoyens anglophones. Ce n’est pas du mépris, ce n’est pas de la hargne. C’est un accord tacite selon lequel nous sommes mieux chacun de notre côté. Eh bien moi, quand je réalise ça, je me sens petite en crisse dans mes shorts fleur-de-lysés. Parce que j’aime profondément le Québec. Y’a pas un endroit au monde comme notre coin de pays. Éclectique, convivial, bouillant de tout et de rien. Tout croche par bouttes, ouais. Sauf que notre bonhommie finit toujours par reprendre le dessus. Mais voilà: peut-on vraiment dire qu’on aime le Québec en faisant fi du fait anglophone? Je suis fière de parler français en Amérique du Nord. Je défendrais ma culture et ma langue becs et ongles, s’il le fallait. Mais aujourd’hui, je réalise un truc. Lorsque je suis à l’étranger et que je parle du Québec, je babille avec tellement d’enthousiasme que je m’essouffle. Et généralement, ça se passe en anglais. Si grossier mon accent soit-il, on m’a souvent fait la remarque suivante: « Comment ça se fait que tu parles si bien anglais, alors? » « Bah c’est ça, aussi, le Québec!» En osant être tout à fait honnête avec moi-même, je réalise que la cohabitation avec l’anglophonie fait partie intégrante de mon sentiment québécois. Et, par le fait même, de ma fierté québécoise. Qu’on le veuille ou non. Je pense qu’il est grand temps d’accepter sans complexe que notre identité soit partiellement définie par le bilinguisme ambiant. Comment peut-on espérer grandir en tant que société, le cas échéant? Et je concluerai avec une perle qui m’a échappée, le weekend dernier, alors qu’on parlait identité québécoise avec quelques verres dans le nez: «C’est très important, je vais toujours parler français, moi. No matter what. » Je pense que tout est là. Précisément. Allez, à la prochaine! *** Suivez @aurelolancti sur Twitter!

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