Sébastien Thibault

Ces Québécois qui ne « frenchent » pas

Ils vivent au Québec mais parlent seulement l’anglais. Ils sont issus de l’immigration des temps coloniaux, d’un vol aller simple vers YUL, ou de quelque chose entre les deux. Ils n’auraient aucune difficulté à se faire servir chez Adidas, mais encore ? Qu’est-ce que la réalité des unilingues anglophones révèle sur notre attachement collectif au français ? Petite tournée chez les « têtes carrées ».

Cet article est tiré du Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA (en kiosque dès maintenant).

Je suis le fruit de deux colonies françaises : le Maroc, où je suis née, et le Québec, où j’ai grandi. Ce qui fait qu’à huit ans, immigrante catapultée dans une cour d’école du quartier montréalais La Petite-Patrie, je comprenais mes « copains de classe »… enfin presque.

Mon français s’est québécisé au fil des récrés. Il m’a fallu quelques jours pour ponctuer mes phrases de « tsé » et quelques années pour chanter Les Colocs, mais une composante de la culture québécoise demeurait pour moi un mystère : l’alarmisme avec lequel on parlait de protéger le français… de l’anglais.

« L’anglais, c’est la clé qui ouvre toutes les portes », martelait mon père. Il était évident pour lui qu’immigrer au Canada signifiait que j’apprendrais la langue de Shakespeare. En essayant de m’inscrire à l’école anglo, il s’est buté à la loi 101 : la seule façon pour les francos d’y inscrire leurs enfants, c’était en passant par trois ans d’école privée non subventionnée.

« L’anglais, c’est la clé qui ouvre toutes les portes », martelait mon père.

Pour lui, on privait ainsi les francophones les moins nantis de cette « clé qui ouvre toutes les portes ». Peu savait-il – et peu savais-je – du fait qu’au Québec, l’anglais s’immisçait par le trou de serrure des portes closes. J’ai ainsi attrapé l’anglais au vol : à la télé, à la radio, dans les couloirs de mon école secondaire francophone.

Mais même en jonglant avec quatre langues – l’arabe, l’espagnol et les langues officielles – dans une école multiculturelle au cœur d’un quartier anglophone, je ne saisissais pas de quoi le français avait peur. Il m’a fallu du temps – chacun son rythme, han ! – pour comprendre que la fissure entre frogs et têtes carrées était loin de n’être que linguistique : il y avait eu le Haut et le Bas-Canada, la langue du commerce et celle du peuple, la culture des catholiques et celle des protestants, les référendums et l’exode des anglos, et alouette.

Étant immigrante, je n’ai pas hérité de – ni adhéré à – cette rivalité. Je ne m’offusque pas du « bonjour, hi ! », et me délecte de la langue de Shakespeare comme de celle de Molière, mais j’ai acquis, grâce à mon immersion dans la culture québécoise, un amour revendicateur pour le français d’ici, dans toute sa singulière couleur. J’ai voulu comprendre, en toute aménité, ces Québécois que le français ne séduit pas.

LA LANGUE « FRIENDZONÉE »

Born and raised in Montréal, Paul[*] a 45 ans et ne parle pour ainsi dire pas le français. Il l’a appris à l’école par obligation et sans intérêt. Et si mes cours de maths m’ont enseigné une chose, c’est que l’apprentissage dénué d’intérêt a le pouvoir d’adhésion d’un post-it empoussiéré.

« English is the language of science », me dit le chercheur, que j’ai rejoint au téléphone dans son bureau de l’Université McGill. Il admet que la vie au Québec serait difficile sans une base de français, mais s’accommode très bien du peu qu’il en connaît. Il a recours à la langue de Molière comme à un tournevis un peu rouillé, pour les rares vis à tête carrée (badumtsi).

Il se réjouit que le français soit enseigné à ses enfants, qui bénéficieront de la valeur marchande du bilinguisme, mais trouve néanmoins « idiotic » le protectionnisme linguistique. Il y a quelques années, sa candidature à un autre poste lui a valu des critiques de ses collègues francophones, qui ne le jugeaient pas suffisamment bilingue pour l’occuper. Paul en garde un goût amer et avoue se tenir loin des language politics.

« Selon mon expérience, ironise-t-il, les anglos parlent mieux français que les francos ne parlent anglais. » Je n’ai pu réprimer un sourire : il était après tout interviewé dans un anglais habile par une francophone, au sujet de son français limité. Selon lui, l’insécurité québécoise réduit l’anglophonie à un groupe de seconde classe plus qu’elle ne promeut le français.

« Mon indifférence décomplexée pour toute chose francophone n’est pas pour autant, insiste-t-il, une entrave au français ni à sa pérennité. »

« Et la culture ? », lui ai-je demandé. Il y a eu un silence. Puis un « What about it ? » perplexe. Paul ne pouvait nommer aucun(e) auteur(e), artiste ou personnalité publique québécois(e). « Mon indifférence décomplexée pour toute chose francophone n’est pas pour autant, insiste-t-il, une entrave au français ni à sa pérennité. » Les réalités francophone et anglophone peuvent coexister, comme elles le font depuis la colonisation. « C’est ce qu’on appelle les deux solitudes », conclus-je. « Je ne connais pas cette expression », avoue-t-il sans prendre la mesure de l’ironie.

FLIRT LINGUISTIQUE

Corey Pomkoski s’est aussi retrouvé malgré lui avec la langue de Molière dans la bouche et en a gardé le goût amer de la colle à post-it. Fils d’une immigrante britannique et d’un Anglo-Québécois, il a grandi dans le West Island avec l’idée que les francophones le méprisaient, bien qu’il ne se souvienne d’aucun contact négatif avec eux.

Aujourd’hui, il est marié à Judith et habite le Plateau Mont-Royal. « J’étais une des premières têtes carrées dans mon coin », blague-t-il de bon cœur au bout du fil. Sa curiosité pour la francophonie s’est manifestée… à l’étranger. Se dire « from Québec » amenait un lot de questions et remarques auxquelles il n’avait pas de réponses : Tu ne parles pas français ? Qui trippe le plus sur Céline Dion ? Pourquoi le Québec veut la souveraineté ? What’s up avec les Nordiques ? – just kidding, personne se demande ça.

Au fil de son incursion dans l’autre Québec, Corey s’est bâti un réseau francophone et s’est forgé un autre point de vue. « I used to be angry, now I have empathy », avoue le néofrancophile de 41 ans. L’impression d’être discriminé s’est estompée, lui donnant du recul sur les revendications: « En politique, on a la moitié de ce qu’on demande, alors il faut demander le double de ce qu’on veut. » Il trouve néanmoins le protectionnisme francophone maladroit, voire agressif lorsque mêlé à la question nationaliste.

Les Québécois qui parlent uniquement l’anglais, comme la mère de Corey, sont aujourd’hui minoritaires et souvent âgés : ils représentent 2,4 % de la population provinciale et 11,8 % des Montréalais.

Il y a 40 ans, « l’ambition nationaliste » a poussé quelque 200 000 anglophones à l’exode. Les Québécois qui parlent uniquement l’anglais, comme la mère de Corey, sont aujourd’hui minoritaires et souvent âgés : ils représentent 2,4 % de la population provinciale et 11,8 % des Montréalais.

Or, la récente controverse autour du « bonjour, hi ! » nous l’a rappelé : la fissure québécoise entre la langue de Shakespeare et celle de Molière est loin d’être colmatée. Quand Corey a rencontré Judith, il n’avait jamais entendu parler du Bye bye et elle n’avait jamais regardé Seinfeld. Ils ont pourtant grandi dans le West Island, à un jet de pierre (avec un lance-pierre assez imposant, mettons) l’un de l’autre.

Au fil des discussions avec des anglophones, un constat se dessine : la langue ne suffit pas pour frencher le Québec. Ce qui distingue les francophiles des franco-je-m’en-foutistes, ce n’est pas le contact avec la langue mais avec l’esprit qui l’anime. Un constat qui prend des airs d’évidence quand on considère que le désir doit précéder le partage de salive.

I DON’T SPEAK FRANCOPHONE

« Deux solitudes culturellement imperméables », résume habilement Camille Marchand au bout du fil. Aujourd’hui retraitée, elle a enseigné le français langue seconde pendant 20 ans, avant de devenir responsable des programmes de FLS. Elle soutient que le Québec est un chef de file en matière de programmes d’immersion, mais fait face à des défis de francisation. Au-delà des « poches de résistance » à la francisation, la difficulté demeure la création d’un sentiment d’appartenance à la culture francophone à travers l’apprentissage de la langue.

Même son de cloche (je rêvais d’un jour utiliser cette horrible expression) du côté de Samar Besada, enseignante de français. Elle a d’abord donné des cours de langue seconde à des anglos, avant de faire le saut du côté français. La différence culturelle entre anglos et francos est, selon elle, indéniable mais futile. Les étudiants ont beaucoup plus en commun qu’ils ne le croient, ils font face aux obstacles universels de l’adolescence, mais entretiennent des préjugés les uns sur les autres. Même à Villa Maria, où les volets français et anglais se côtoient de près, les deux groupes évoluent en parallèle, à distance confortable pour se jeter de temps à autre des regards obliques. Pour Samar, le nerf de la guerre, c’est d’intéresser les jeunes à la culture francophone.

« Mes étudiants francophones parlent souvent anglais entre eux dans les couloirs, mais le contraire n’est pas vrai », atteste Samar.

Elle constate par ailleurs que le bilinguisme est valorisé par les parents et les élèves, autant du côté anglo que franco. Le dernier recensement nous apprenait que la Belle Province était la plus bilingue au pays. Mais ce sont en majorité les francophones qui parlent l’autre langue officielle. « Mes étudiants francophones parlent souvent anglais entre eux dans les couloirs, mais le contraire n’est pas vrai », atteste Samar.

Et c’est là que le bât blesse : Netflix et consorts rendent impossible pour la jeunesse francophone d’échapper à l’influence des cultures canadienne-anglaise et américaine – qu’on peine d’ailleurs à distinguer –, alors que la culture francophone passe entièrement sous le radar des anglos. Pour la sexagénaire, il est évident que la valorisation du Québec passe par l’extérieur de ses frontières. La francophonie est vaste et le monde plus encore, et sans perdre son unicité, y prendre sa place nous permet de rayonner. Sans le savoir, Camille confirme l’expérience de Corey, dont la curiosité francophile est née hors Québec.

SHAKESPEARE A UN KICK SUR MOLIÈRE

Certes, pour ceux que le français ne séduit pas, il demeure facile de se replier sur l’anglais dans moult quartiers de Montréal et villes du Québec. Mais alors que les inscriptions dans les écoles anglaises en général sont en chute libre, l’école française accueille 12 % des anglophones admissibles à l’éducation anglaise. Si bien qu’en 2011, le magazine L’actualité rapportait que pour attirer la clientèle, les écoles anglaises promouvaient le français.

Selon l’Office québécois de la langue française, entre 2002 et 2014, le nombre d’anglophones inscrits à l’université en français est passé de 5,9 % à 9,5 %. Dans la même période, la proportion d’élèves allophones (dont la langue maternelle n’est aucune des langues officielles) inscrits à l’université en français a grimpé de 52 % à 70 %. De façon générale, la moitié des allophones du Québec choisit le français comme langue seconde, une augmentation de 20 % depuis les années 1970. D’une part grâce à la loi 101, mais aussi à l’immigration ciblée – la population maghrébine, par exemple – qui parle déjà français.

Pour Corey, l’autoproclamée tête carrée du Plateau, la controversée Charte des valeurs du PQ a marqué un subtil vent de changement dans la dichotomie linguistique : « Avant, c’était toujours les francos contre les anglos, maintenant ils s’allient dans le “pour” comme dans le “contre”. »

Toutefois, pour beaucoup de Québécois de tous horizons, francophones y compris, l’anglais est une fenêtre sur le monde qu’il est absurde de garder close. Paradoxalement, il existe chez les francophones, selon Camille, une notion tenace voulant qu’en adoptant une nouvelle langue, on perde quelque chose. Ainsi, le bilinguisme est à la fois valorisé et mis en cause dans le proverbial déclin du français.

Pour Corey, l’autoproclamée tête carrée du Plateau, la controversée Charte des valeurs du PQ a marqué un subtil vent de changement dans la dichotomie linguistique : « Avant, c’était toujours les francos contre les anglos, maintenant ils s’allient dans le “pour” comme dans le “contre”. » Autour de lui, les couples linguistiquement mixtes sont nombreux et leurs enfants grandissent dans une dualité linguistique et culturelle. « Je suis allé voir un show de Louis-José Houde récemment et j’ai tout compris ! », se vante Corey – avec raison, quand on connaît le débit de l’humoriste.

PROCHAINE STATION : McGILL

L’Université McGill est souvent dépeinte comme un repaire d’anglos indifférents au français. Alain Farah, auteur et professeur au Département de langue et littérature françaises de McGill, pense que l’institution doit sa réputation au fait que, tout en étant une université foncièrement québécoise, elle ne place pas la francophonie sur un piédestal. Elle entretient avant tout l’image d’une université canadienne et bilingue de calibre international.

Selon un article du McGill Reporter, 20 % des inscrits sont francophones, notamment grâce à la campagne « The French Side » affichée dans le métro et sur le Web pour attirer les cégépiens francophones.

Selon un article du McGill Reporter, 20 % des inscrits sont francophones, notamment grâce à la campagne « The French Side » affichée dans le métro et sur le Web pour attirer les cégépiens francophones. Le journal affirme que l’on peut entendre, sur le campus, des gens « parler et rire en français ». En bas de l’article, on atteste que bien que l’anglais soit la langue d’instruction, les élèves peuvent remettre leurs travaux dans la langue de leur choix. Or, derrière cette publicité aux couleurs du vivre ensemble, une autre réalité se cache : des élèves de McGill se plaignent qu’en l’absence d’un chargé de cours francophone, des professeurs unilingues ont recours à Google Translate pour corriger les travaux en français.

Évidemment, la traduction par robot est une aberration, comme l’a brillamment démontré la récente série de publicités web de Télus. Entre la mise en beauté de la francophonie McGilloise et une réelle valorisation de la langue de Molière au sein de l’université, un clivage persiste.

EN FRANÇAIS AUSSI, S.V.P.

J’avoue ressentir, dans le rejet par une minorité québécoise de la culture francophone, une forme de confrontation, voire de mépris. Mais, à tort ou à raison, je trouve également contreproductif le repli du Québec sur sa langue et sa culture.

Certes, la peur de disparaître et le perpétuel état de survivance culturelle sont tissés à même l’histoire canadienne-française. Nous sommes, après tout, un irréductible îlot de quelque huit millions d’âmes dans un océan anglophone, dans un monde séduit par all things English.

Mais je m’offusque d’un « I don’t speak French » dans la bouche d’un Québécois du Mile-End – ou d’ailleurs – autant que des francophones à la Jeff Fillion qui se vantent de n’avoir jamais lu mot de Réjean Ducharme.

Et l’on peut se renvoyer le blâme until we’re blue in the face, mais vu le chemin parcouru, il me semble essentiel de regarder de l’avant avec plus d’enthousiasme : le français a gagné du terrain depuis la loi 101, et la langue est le meilleur véhicule pour la culture.

Lorsque l’on brandit la langue à tout va dans le discours identitaire, elle devient vite un outil d’exclusion.

Alain Farah regrette d’ailleurs que « l’on se gargarise uniquement du génie de Miron et Ducharme ». Le visage du Québec contemporain a changé, secouant le rapport résolument binaire et délicat à la langue et à la culture ; Kim Thúy, Dany Laferrière et consorts dessinent une francophonie hétéroclite, non moins riche, non moins québécoise.

Mais lorsque l’on brandit la langue à tout va dans le discours identitaire, elle devient vite un outil d’exclusion. La logique de protéger une langue en se barricadant derrière elle m’échappe ; il me semble qu’elle gagne à être propagée, élevée au rang de richesse. Or, porter la culture au pinacle commence par cesser de la porter à bout de bras : ça commence par le financement adéquat de la francisation, de l’éducation publique, des arts et de la culture.

Si l’anglais peut s’immiscer par la serrure d’une porte close, faisons que le français s’introduise par les craques des volets. Il y a une faille en toute chose, chantait Cohen, that’s how the light gets in.

Pour lire d’autres articles aussi intéressants, procurez-vous le Spécial Nouveau Québécois du magazine URBANIA, en kiosque ou en ligne !

[*] Nom fictif

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