Chloe DeBlois

Le quartier Notre-Dame-de-Grâce et ses hotspots architecturaux

Notre-Dame-de-Grâce.

Quatre mots trop longs, généralement réduits à leur plus simple expression : NDG, prononcée « enne-di-dji,» en anglais svp. NDG, c’est aussi « No Damn Good », comme si ce quartier était à craindre, à éviter, à oublier…

NDG, je ne pourrai l’oublier : j’y suis née, j’y ai grandi et j’y ai habité les 24 premières années de ma vie. « Mon » NDG est un palimpseste : un paysage architectural, culturel et humain qui s’est métamorphosé depuis mes années de prématernelle au YMCA sur Hampton.

Géographiquement, il y a le « haut » et le « bas » NDG. Le premier s’articule autour du Village Monkland, de la station de métro Villa-Maria et de l’Église Notre-Dame-de-Grâce, alors que le second suit l’axe de la rue Sherbrooke qui relie Westmount au West Island, depuis la station Vendôme. Loin d’être aussi cosmopolite que Côte-des-Neiges, l’autre moitié de l’arrondissement, NDG est un quartier résidentiel de la classe moyenne élevée où le français et l’anglais se côtoient, moyennant un léger avantage numérique pour le second !

Hommage à mon quartier d’enfance.

L’autoroute Décarie.

Vers 1650, Jean Décarie s’installe sur le plateau de Coteau Saint-Pierre, maintenant NDG, un territoire longtemps agricole surnommé « le verger de Montréal. » Outre les pommes, les familles Gorman et Décarie y cultivent le fameux melon de Montréal dans des champs où se trouve aujourd’hui l’autoroute Décarie. Ce fruit à la chair verte et au léger goût muscadé, qui pouvait peser jusqu’à sept kilos, était un produit de luxe: exporté sur la côte est américaine, une seule de ses tranches pouvait coûter jusqu’à 1,50 $ ! Durant l’après-guerre, les habitudes de consommation évoluent et ce melon capricieux, très fragile à transporter, perd en popularité. Dans les années 1950 débute la construction de l’autoroute Décarie, répondant au virage international que prend Montréal sous Drapeau : l’autoroute sera complétée juste à temps pour l’Expo 67 alors que le melon de Montréal sombre dans l’oubli. Si le passé agricole du quartier est enterré sous cette tranchée de béton qui scinde NDG en deux, l’autoroute Décarie demeure un sol très très fertile en bouchons de circulation, au grand dam des automobilistes qui empruntent la 15 quotidiennement…

La maison rose.


Originellement un sentier tracé par les Autochtones, le chemin de la Côte-Saint-Antoine a été aménagé en sentier carrossable par les Hurtubise et les Décarie vers la fin du XVIIe siècle afin de relier Ville-Marie aux terres agricoles éloignées. Plusieurs maisons en pierre sont construites le long de cet axe, notamment la fameuse « maison rose ». Ovni coloré parmi les maisons ancestrales traditionnelles, cette maison est l’une des plus anciennes du quartier, construite en 1698 sur une terre concédée à la famille Décarie, qui en demeure propriétaire jusqu’à ce qu’elle soit vendue en 1925. Dans mon imaginaire d’enfant, la maison rose était une maison de poupées grand format, avec dentelle immaculée, porcelaine délicate et broderies fleuries, parfaite pour l’heure du thé chez les Décarie !

Villa Maria.


Pour y avoir arpenté les corridors, rêvassé dans les salles de classe et foulé le terrain de soccer pendant cinq ans, Villa Maria demeure l’un de mes principaux repères du quartier. Construit en 1794, le bâtiment central a d’abord été la résidence de l’honorable juge Monk, puis résidence officielle des gouverneurs généraux du Canada, et le Monkland’s Hotel au milieu du XIXe siècle. Les religieuses de la Congrégation Notre-Dame ont acheté le domaine en 1854 et ainsi fondé Villa Maria, un pensionnat privé bilingue pour jeunes filles uniquement. Si Villa Maria n’accueille plus de pensionnaires depuis des lustres, l’école secondaire accueille (enfin !) les garçons depuis l’automne 2016 : le règne de la jupe carottée bleue n’est plus.

Benny Farm.


Benny Farm a été construit en 1946-47 par la Société Canadienne d’Hypothèque et de Logement (SCHL) pour loger les vétérans après la Deuxième Guerre mondiale. Conçu selon les principes de la cité-jardin de l’architecte Harold Doran, le vaste complexe de 18 acres était constitué de sixplex, d’espaces verts et de jardins communautaires. Dans les années 1990, alors que le complexe tombe en désuétude, la SCHL propose sa démolition quasi complète. Plusieurs firmes architecturales, notamment l’OEUF, s’opposent à cette tabula rasa et feront basculer le projet en faveur d’une rénovation du site et de ses bâtiments. Depuis le tournant du millénaire, Benny Farm compte des logements sociaux destinés aux personnes à modeste et moyen revenu ainsi que des services communautaires comme le Centre sportif Notre-Dame-de-Grâce, ouvert au public depuis janvier 2011.

L’Empress Theatre.


Au fin fond de ma mémoire, la projection du dessin animé All Dogs Go to Heaven au cinéma de quartier. C’était le début des années 1990 : ma soeur aînée y allait en sortie scolaire avec sa classe de maternelle et ma mère s’étant portée volontaire comme accompagnatrice, ma petite soeur et moi avions pu nous joindre au groupe des « grands » qui fréquentaient l’Annexe, à côté du parc Girouard.

Ce cinéma de quartier n’était pas n’importe lequel : c’était Cinéma V, initialement l’Empress Theatre, construit en 1927 par l’architecte Alcide Chaussé et le prolifique décorateur Emmanuel Briffa. C’est le seul survivant des cinq cinémas qui ont autrefois peuplé NDG: le Claremont (1918), l’Empress (1927), le Monkland (1930), le Snowdon (1937) et le Kent (1941). Selon la typologie architecturale, il s’agit d’un cinéma atmosphérique, c’est-à-dire dont l’auditorium simule un environnement immersif extérieur thématique, à la frontière du réel et de l’imaginaire. Dans le cas de l’Empress, il s’agit de l’Égypte, avec bas-reliefs de scarabées, fleurs de lotus, hiéroglyphes, et bustes de pharaons, décor vraisemblablement influencé par la découverte du tombeau de Toutankhamon en 1922.

Avec l’arrivée de la télévision et l’exode vers les banlieues, les salles de cinéma sont appelées à changer de vocation. En 1963, l’Empress se transforme en cabaret burlesque, le Royal Follies, puis se métamorphose pour une très courte période en cinéma érotique avant de devenir le mythique cinéma de répertoire Cinéma V vers 1975. Par contre, le décor d’origine a été saccagé au milieu des années 1960 par l’ajout d’une dalle de béton pour subdiviser l’auditorium en deux salles plus petites, une altération fatale au décor d’origine, mais nécessaire pour la rentabilité du cinéma. Dans la suite des malédictions, un incendie mineur en 1992 a forcé la fermeture du cinéma, qui est à l’abandon depuis. En 2012, la Ville de Montréal a lancé un appel de projet pour sa réhabilitation: le projet lauréat, Cinéma NDG, devrait voir le jour en 2017, au plus grand plaisir des cinéphiles du quartier qui, comme moi, patientent depuis trop longtemps et rêvent d’y remettre les pieds !

Le NDG d’aujourd’hui n’est pas celui que j’ai connu. « Mon » NDG est habité de fantômes : le café Art Folie, rendez-vous incontournable des partys d’anniversaire du primaire; la boutique-cadeau Marie-Céline, tenue par trois générations de femmes; le boisé derrière l’église Notre-Dame-de-Grâce, terrain de jeux de notre 12e groupe scout NDG, dont les arbres centenaires ont été rasés pour y faire pousser des condos. Et pourtant, malgré les modes et tendances du moment, certaines « institutions » résistent, encore et toujours, à l’épreuve du temps: le vintage Chalet B-B-Q sur Sherbrooke; la pâtisserie de Nancy, pour tous ses produits maison, surtout le Suprême (combinaison divine, mais improbable de lime, de marron, de fruits rouges, et de sablé breton); la Maison de la culture Notre-Dame-de-Grâce, dont je connais les rayons de bandes dessinées comme le fond de ma poche. NDG restera ce quartier qui m’a vu grandir, où je retourne périodiquement pour visiter la maison familiale, des visages familiers, et retrouver mes fantômes d’amour.

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