Germain Barre

Quand ma tante s’est fait voler ses perroquets

Récit véridique et abracadabrant qui prouve qu'avec de la détermination, on peut tout accomplir, même retrouver des perroquets volés.

Ça s’est passé en novembre 2011. Steve Jobs venait de mourir, le groupe LMFAO passait encore à la radio, et ma famille était elle aussi frappée par le drame.

Ce jour-là, ma mère m’attendait dans la cuisine avec une révélation-choc :

— Tante Linda s’est fait voler trois perroquets.

Il m’a fallu un instant pour comprendre qu’elle n’était pas en train de me citer le titre d’un livre de La Courte échelle.

Nous n’avions pas idée, à l’époque, de l’ampleur qu’allait prendre cette histoire, une histoire si flyée qu’elle me donne toujours l’impression de mentir quand je la raconte.

Première intrusion

Il était 2 h du matin quand le voleur est entré pour la première fois chez ma tante et mon oncle.

Il faut dire que l’endroit se prêtait bien à ce genre de scénario. La maison de campagne où habitaient alors Linda et Bob était isolée, grinçante et bourrée de racoins. Il y avait bien quelques voisins au-delà des blés, mais il aurait fallu un portevoix pour se faire entendre d’eux.

2 h du matin, donc. Tante Linda était debout. Une soif pas possible l’avait tirée du sommeil.

Autour d’elle, une centaine d’oiseaux dormaient paisiblement.

C’est que la maison de Tante Linda était particulière : elle abritait une trâlée d’oiseaux exotiques — dont un toucan. Ce n’est pas par excentricité que ma tante et mon oncle en possédaient autant : c’était leur vocation. L’été, leur terrain se transformait en attraction touristique.

Autant d’oiseaux sous un même toit, ça fait un pas pire remue-ménage. Mais la nuit, la maison était plongée dans un étonnant silence : ça dort dur, un perroquet.

Or, cette nuit-là, la quiétude a été brisée.

Debout à l’évier de la cuisine, Linda a entendu un oiseau s’agiter.

Il lui aurait suffi de tasser le rideau pour voir que, dans la pièce d’à côté, un homme encagoulé enfournait trois perroquets dans des taies d’oreiller.

L’animal se trouvait dans une pièce adjacente, de l’autre côté d’un rideau séparateur. Cette agitation nocturne constituait une anomalie, certes, mais le tapage n’était pas assez alarmant pour que Linda aille y jeter un œil.

Ma tante a donc décidé de remonter se coucher.

Ce qu’elle ne savait pas, c’est qu’il lui aurait suffi de tasser le rideau pour voir que, dans la pièce d’à côté, un homme encagoulé enfournait trois perroquets dans des taies d’oreiller.

Taken

Ce n’est que le lendemain matin, au moment de distribuer les graines dans les volières, que Linda et Bob se sont rendus à l’évidence. Trois perroquets manquaient à l’appel.

En attendant l’arrivée de la police, Linda a parcouru son terrain à la recherche d’indices.

À l’avant de la maison, un genre d’ilot tropical avait été aménagé à des fins décoratives. On y trouvait un cocotier et un genre de coffre au trésor.

C’est sur ce monticule de sable que Linda a trouvé son premier indice : des traces de pas laissées par le mécréant.

Mais il fallait agir vite. Au-dessus de Linda, le ciel s’assombrissait. Une pluie naissante menaçait de faire disparaitre les traces.

Astucieuse, ma tante s’est dépêchée d’aller chercher ses Tupperwares et de les déposer sur les empreintes, face vers le bas, comme une cloche de verre sur un dessert précieux.

Perplexes, les policiers ont pris la déposition, jeté un coup d’œil aux empreintes, puis sont repartis.

Tandis que mon oncle et ma tante regardaient le char de police disparaitre dans la campagne profonde, une conviction identique a germé dans leurs têtes sans même qu’ils aient besoin de se consulter : Le voleur allait revenir.

Deuxième round

Deux semaines se sont écoulées avant qu’il ne débarque à nouveau.

Ce soir-là, le téléphone n’a pas arrêté de sonner chez Linda et Bob.

Aux dires de ma tante, c’était le voleur qui appelait pour s’assurer que la maison était vide.

Quand le répondeur a fini par embarquer, l’interlocuteur mystère est resté silencieux de longues secondes avant de raccrocher.

Le voleur a continué d’appeler, mais Linda et Bob n’ont jamais répondu. Ils ont fait le choix de lui laisser croire que la voie était libre.

Ça a duré juste assez longtemps pour que Linda et Bob puissent entendre, au bout du fil, les croassements étouffés de Kiwi, leur gris d’Afrique, bien enfermé quelque part.

Le voleur a continué d’appeler, mais Linda et Bob n’ont jamais répondu. Ils ont fait le choix de lui laisser croire que la voie était libre.

Parce que cette fois, ils étaient prêts.

Full equip

Dans les semaines précédentes, mon oncle s’était gearé comme un pro.

Il avait installé des détecteurs partout autour de la ferme. Au moindre son et au moindre mouvement, des lumières allaient s’allumer, et des alarmes se déclencher.

Il avait aussi fait l’achat d’un chien de garde.

Hélas, il s’est avéré que la bête n’était pas très d’adon, côté protection. Le soir du deuxième vol, le bon Léo roupillait paisiblement à l’étage, étendu de tout son long.

Pendant ce temps, Bob veillait au grain devant la baie vitrée qui donnait sur la campagne, son vieux harpon de pêche à portée de la main, au cas où.

Mon oncle avait beau savoir que le voleur s’en venait, ça n’a pas empêché la peur de lui pogner au ventre quand il a vu les phares de sa voiture apparaître dans la nuit.

À ce moment-là, Bob avait déjà composé le 911.

S’en est suivi une bonne minute d’angoisse, durant laquelle Bob savait pertinemment que le salaud était en train de ramper jusqu’à la ferme.

C’est là que les détecteurs de mouvement se sont soudainement allumés, comme des projecteurs sur une scène.

En un claquement de doigts, Bob s’est retrouvé face à face avec le voleur. Il était cagoulé, une crowbar à la main.

Je me demande lequel des deux était le plus surpris.

Séparés par la baie vitrée, les hommes sont demeurés figés l’un devant l’autre comme des chevreuils de route, jusqu’à ce que Bob dise à la police :

— Y’est là, tabarnaque, y’est là.

À peine avait-il fini sa phrase que le voleur avait déjà détalé dans la noire campagne.

Gros buzz

Dans les jours suivants, l’histoire a connu un buzz médiatique considérable.

En effet, l’incident a été mentionné sur la première page du Journal de Montréal, et Bob s’est engagé dans une petite tournée des médias, dont deux passages à Denis Lévesque.

(On m’avait d’ailleurs demandé de fournir un montage vidéo qui passerait en arrière-plan pendant l’entrevue, et je n’avais pas pu résister à l’envie d’y crisser ma face en gros plan, sot que j’étais.)

Restée à la ferme pour veiller sur les perroquets restants, Linda reçut un appel provenant d’une cabine téléphonique, comme dans les vues.

L’interlocuteur mystère n’a jamais voulu s’identifier, mais a donné à Linda une info encore plus importante :

Le nom du bandit.

C’est grâce à la couverture médiatique que venait de recevoir l’histoire que cette personne a pu stooler le crotté.

Susan Sarandon

Jusqu’ici, ma mère avait observé la situation de loin.

Mais maintenant qu’on avait un nom, elle était en mesure de mener sa propre enquête.

Certes, ma mère n’avait pas les mêmes ressources que la police, mais elle avait Facebook et une assez bonne base en stalkage.

Son premier move? Ajouter toute la famille du bandit.

Pour ce faire, elle a utilisé un faux compte qui portait le nom de Susan Sarandon.

(J’avais moi-même créé ce compte quelques mois plus tôt afin de jouer un tour à mes amis. Il est fermé depuis; j’ai grandi.)

Certes, ma mère n’avait pas les mêmes ressources que la police, mais elle avait Facebook et une assez bonne base en stalkage.

Bref, cette fausse Susan trouvait enfin un sens à sa vie. La famille du voleur était sans doute fan de l’actrice, car ils l’ont immédiatement acceptée comme amie virtuelle.

Les recherches pouvaient commencer.

Assis sur le bras du divan, j’ai regardé ma mère tandis qu’elle menait son enquête clandestine sur son PC.

J’ai rarement ressenti autant d’adrénaline que pendant cet après-midi-là, et je me plaisais à croire que notre demeure de Sainte-Thérèse était devenue un véritable repaire de hackers : suffisait de faire fi de la sauce à spag qui mijotait à feu doux non loin et de Josée DiStasio qui humait des baguettes fraiches sur l’écran plasma du salon.

Ma mère a fini par dire :

— J’ai mon cristie de voyage.

Sur son écran était apparue la photo d’un homme rougeaud. Le père du voleur. On y voyait aussi l’un des perroquets volés.

Miracle de Noël

Les policiers ont fini par récupérer deux des trois perroquets manquants, aux environs de Noël. Ils avaient été vendus à deux personnes différentes.

Linda et Bob se sont réjouis, certes, mais il manquait toujours un autre oiseau. Celui-là, les policiers savaient où il se trouvait, mais ne comptaient pas agir tout de suite.

Ne voulant pas attendre une minute de plus, Linda et Bob ont donc mis le cap sur Grenville, là où résidait la nouvelle « propriétaire » de Paco.

C’est avec une réticence extrême que cette femme a accueilli mon oncle et ma tante.

En effet, Bob et Linda ont dû faire des pieds et des mains pour la convaincre de les laisser partir avec Paco. C’est qu’elle était peu coopérante, la dame.

Son argument?

— J’l’ai payé, moé, c’t’oiseau-là.

(En même temps, il ne faut pas en demander trop de quelqu’un qui a accepté d’acheter un perroquet enveloppé dans une taie d’oreiller, vendu dans un parking crade au milieu de nulle part.)

Retour au bercail

J’aimerais que l’histoire se finisse là, avec Linda et Bob qui récupèrent leur dernier perroquet volé.

J’aimerais ne pas avoir à raconter comment, après le stress de son ravissement, Kiwi s’est mis à se déplumer sauvagement, pour finalement se laisser mourir, ni comment Paco s’est refait kidnapper une deuxième fois, en 2016, par quelqu’un d’autre.

Au moins, le bandit a fini derrière les barreaux. (Sauf que c’était deux ans plus tard, et pour autre chose : tentative de meurtre.)

C’est plutôt sur cette image que je préfère arrêter l’histoire, celle de Paco le perroquet, bien installé à l’arrière de la voiture de Linda et Bob. Je suis convaincu qu’il se savait en sécurité, cet oiseau, alors que défilait dans son œil noir la route qui le ramènerait chez lui.

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