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Quand les mauvaises expériences éloignent les femmes des soins en santé sexuelle

Quand les mauvaises expériences éloignent les femmes des soins en santé sexuelle

« J’ai complètement abandonné [les démarches en fertilité] parce que j’étais découragée. »

Par
Salomé Maari
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L’histoire commence avec un viol. Béatrice* a 17 ans. À la suite de son agression, l’adolescente développe une condition appelée « vaginisme », qui engendre la contraction involontaire du périnée et rend la pénétration vaginale très douloureuse, voire impossible.

Un an plus tard, elle prend son courage à deux mains et décide d’aller consulter. L’expérience s’avère « déshumanisante ». Elle implique un spéculum inséré sans préavis, un cri de douleur et un commentaire déplacé de la part de la médecin.

Béatrice ne le sait pas encore, mais dans une dizaine d’années, elle revivra une mauvaise expérience liée à un soin gynécologique. Une expérience qui la poussera à renoncer à des démarches de fertilité avec son amoureux.

UNE CONFIANCE ÉMIETTÉE

Une personne sur quatre indique avoir peu confiance dans le système de santé québécois à la suite de sa dernière expérience de soins gynécologiques ou obstétricaux, affirme Sylvie Lévesque, professeure au département de sexologie à l’UQAM. Ces données ont été récoltées dans le cadre du projet PAROLES, qui documente les expériences de soins gynécologiques et obstétricaux vécues au Québec lors des sept dernières années et dont les résultats paraîtront prochainement.

Parmi ce type de violences, on peut retrouver de la négligence, de la coercition reproductive et des violences verbales, physiques et sexuelles.

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« Un élément qui génère beaucoup d’insatisfaction, c’est le fait que l’information ne soit pas toujours partagée [par la personne soignante] et que les personnes [qui reçoivent les soins] ne puissent pas participer à leur plan de traitement. Elles ont l’impression de subir les soins ou de ne pas être consultées, donc de ne pas faire partie prenante du processus », affirme Sylvie Lévesque.

Certaines personnes sont tellement ébranlées par leur expérience qu’elles ne consultent qu’en dernier recours. « Elles vont attendre que la situation qu’elles vivent se rende à un point très, très négatif avant d’aller consulter de nouveau. D’autres tentent de trouver des soins alternatifs plutôt que de retourner voir un professionnel de la santé », ajoute la chercheuse.

Un réflexe inquiétant, selon elle.

BÉATRICE ET L’ENFER

Aujourd’hui âgée de 31 ans, Béatrice souhaite fonder une famille. Son conjoint ayant des problèmes de fertilité, elle a entamé des démarches au printemps dernier.

Son parcours en fertilité a débuté avec une première échographie vaginale. Souffrant encore de vaginisme, Béatrice appréhendait beaucoup l’examen, et en a informé d’emblée la médecin. Celle-ci s’est montrée très rassurante, l’assurant qu’elle prendrait bien soin d’y aller doucement, qu’elle utiliserait beaucoup de lubrifiant, et qu’il ne fallait surtout pas hésiter à signaler le moindre inconfort.

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« Tout le long, elle n’arrêtait pas de me demander : “Es-tu correcte? Ça va?” Puis, j’ai pratiquement rien senti. C’était vraiment, vraiment chouette », raconte Béatrice.

Mais quelques jours plus tard, son deuxième rendez-vous avec une autre médecin s’est déroulé tout autrement.

Avant la procédure, Béatrice a informé la soignante de sa condition. Celle-ci lui a répondu sèchement : « Ben là, on n’a pas le choix. »

« Elle n’a pas été douce, elle ne m’a pas posé de questions pour savoir si ça allait. À un certain point, l’examen m’a fait super mal, puis je me suis juste mise à pleurer », relate Béatrice. La résidente qui était aussi dans la pièce s’est approchée d’elle pour lui tenir la main, mais la médecin « faisait comme si de rien n’était. C’était vraiment bizarre », se souvient la jeune femme.

En sortant de la salle d’examen, Béatrice éprouvait tellement de douleur qu’elle a cru qu’elle allait perdre connaissance. Inquiète, elle ne comprenait pas ce qui se passait. C’est alors que la médecin qu’elle avait vue au début de la semaine l’a rattrapée en courant. « Est-ce qu’ils t’ont expliqué les effets négatifs? », lui a-t-elle demandé. Devant la réponse négative de Béatrice, elle s’est empressée de la rassurer : « C’est normal. Ne t’inquiète pas. Prends ça relax. »

« Pour moi, c’était vraiment un gros clash entre un bon accompagnement qui prend en compte que tu es un humain avec ses difficultés, puis juste te sentir comme un numéro », déplore la jeune femme.

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C’est cette mauvaise expérience qui a poussé Béatrice à abandonner ses démarches en fertilité. « J’étais découragée », explique-t-elle. « Je me disais : si j’ai de la misère émotionnellement à passer le premier test, je passerai pas au travers. C’est trop. »

Elle n’est pas la seule femme à reconsidérer son plan familial à la suite de mauvaises expériences de soins. Selon la professeure Sylvie Lévesque, de nombreuses personnes ont témoigné avoir « décidé de ne plus avoir d’enfants pour ne pas avoir à possiblement revivre ces expériences-là, tellement elles avaient été marquantes. »

C’est le cas de Madeleine Cloutier.

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MADELEINE N’AURA PAS DE DEUXIÈME ENFANT

« C’est clair que je ne veux pas vivre une autre grossesse, parce que j’ai peur. Je veux être sûre de ne pas revivre une expérience semblable », affirme Madeleine Cloutier, 35 ans, qui a donné naissance à son premier enfant en février 2024, une épreuve marquée par des violences obstétricales.

Une série de micro-agressions et d’actes médicaux non consentis lors de son accouchement et dans les jours qui ont suivi l’ont laissée avec un choc post-traumatique : cauchemars, flashbacks, et tout l’attirail. « J’ai vraiment perdu confiance dans le système médical », dit-elle, soulignant qu’elle ne serait probablement pas capable de faire confiance à un médecin si elle se cassait une jambe demain.

Alors qu’elle espérait accoucher en maison de naissance, elle a finalement dû se rendre à l’hôpital. Là-bas, une médecin a inséré sa main entière dans le vagin de Madeleine, sans préavis, pour repositionner le bébé. Un autre médecin a aussi augmenté la dose d’ocytocine synthétique qui lui était administrée sans son consentement.

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Puis, il y a eu la césarienne. Madeleine souhaitait un contact peau à peau avec son bébé dès sa sortie du ventre, ce qu’elle avait dicté à l’avance. Mais on lui a retiré son fils sans explications : « J’ai l’impression qu’on m’a volé mes premières secondes avec mon bébé. »

L’histoire ne s’arrête pas là. Elle a été accusée par deux médecins d’avoir commis des gestes ayant aggravé l’état de sa plaie de césarienne – en avoir retiré des agrafes et y avoir déposé une serviette –, des gestes pourtant posés par d’autres professionnels.

Et comme si ce n’était pas assez, Madeleine a été forcée de se faire dépister pour des infections transmissibles sexuellement et par le sang (ITSS) dix jours après son accouchement parce qu’elle faisait de la fièvre, même si elle avait juré ne pas avoir eu de relations sexuelles depuis son dernier dépistage, qui avait été effectué avant de donner naissance.

Madeleine croit fermement que le réel problème, ce ne sont pas les individus, mais bien le système médical.

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« C’est la pression qu’on met sur toutes ces personnes-là pour en faire le plus possible en le moins de temps possible, en suivant des protocoles qui ne sont pas toujours adaptés à la réalité de la personne qui est devant eux. »

Ce qui a aidé la maman à passer à travers cette épreuve, c’est le groupe de soutien nommé « J’ai mal à mon accouchement », à Québec. Elle y a rencontré d’autres femmes qui avaient vécu des violences obstétricales et s’y est finalement sentie entendue.

ÉLIMINER LES FREINS D’ACCÈS

Les soins gynécologiques et obstétricaux ne sont pas les seuls à pouvoir être traumatisants et à pousser certaines personnes à s’en éloigner. Il y a aussi le dépistage d’ITSS.

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« Il y a une série de situations qui font en sorte que les populations ne vont pas nécessairement se faire dépister. Il existe plusieurs freins d’accès », affirme le Dr Maxim Éthier, fondateur de Prelib, une clinique de dépistage simple, rapide, et axée sur l’autonomie des patients.

Parmi ces freins d’accès, le médecin en pointe trois principaux : les questions des professionnels – qui peuvent être perçues comme étant empreintes de jugement, même si ce n’est pas voulu –, les salles d’attente – où l’on pourrait croiser n’importe qui, y compris son agresseur –, et les examens physiques – souvent vécus comme intrusifs et inconfortables.

Prelib a conçu sa clinique expressément pour contourner ces obstacles, en misant sur l’autonomie des patients.

Le questionnaire se fait en ligne, il n’y a jamais plus que deux personnes à la fois dans la clinique et les prélèvements sont réalisés par les patients eux-mêmes.

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« Il y a beaucoup de mauvaises expériences qui se passent dans les cliniques traditionnelles, où les professionnels ne sont pas nécessairement habitués [à faire de la santé sexuelle] », constate le Dr Éthier.

À travers les années, Éloïze D’Amours, 26 ans, a vécu plusieurs mauvaises expériences, notamment en lien avec la pose d’un stérilet et le dépistage d’ITSS. Elle fréquente depuis deux ans la clinique Prelib, où elle dit avoir toujours eu de belles expériences. « Je n’ai jamais eu l’impression qu’il fallait que je me dépêche. J’ai tout le temps pu poser mes questions, puis je n’ai jamais eu l’impression que j’allais être jugée ou que je posais une question niaiseuse », dit-elle.

La professeure au département de sexologie à l’UQAM Sylvie Lévesque rappelle que de recevoir des soins gynécologiques, obstétricaux, ou en santé reproductive, « ce n’est pas comme un mal de gorge. Si tu es dans l’intimité de la personne, il y a une approche qui se doit d’être sensible. »

Béatrice, Madeleine, Éloïze et tant d’autres en témoignent : un soin qui blesse, humilie ou néglige cesse d’en être un. À force de dérives, la confiance envers le système de santé se fissure, laissant des traces irréversibles.

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* Le nom de Béatrice a été changé afin de préserver son anonymat.