Quand les influenceurs ont de l’eau dans le gaz

Josiane Stratis se penche sur l’enjeu de l’heure (ou presque).

Pendant que l’Iran et les États-Unis se menacent mutuellement de représailles, une autre guerre (légèrement de moindre importance) fait rage ces derniers jours sur l’échiquier virtuel local.

L’affaire a débuté le 31 décembre, lorsque l’influenceure et ex-candidate d’Occupation double (Bali ou Beloeil) Alanis Désilet publiait un statut en partenariat avec la pétrolière Esso sur son compte Instagram.

«Grâce à mon road trip offert par Esso et propulsé par leur essence Synergie Suprême, j’ai pu me concentrer sur ce qui compte vraiment!», écrivait la jeune femme tout sourire, accotée contre une jeep stationnée devant une station-service de la compagnie avec le logo pis toute.

Le hic, c’est que l’influenceure (278 000 abonnés sur Instagram) affirmait il y a quelques mois sur les réseaux sociaux être tellement préoccupée par la situation environnementale qu’elle n’était plus sûre de vouloir des enfants. «Comment j’suis censée mettre au monde des êtres humains et les faire vivre sur une planète qui ne sera plus habitable en 2048…», s’interrogeait-elle.

Les internautes ont aussitôt vivement réagi, sous le thème : «Comment-tu-peux-pas-vouloir-te-reproduire-à-cause-de-ton-éco-anxiété-pis-ensuite-accepter-du-gaz-gratis-pour-polluer-la-planète-en-allant-en-road-trip-calvasse!»

Les attaques étaient assez vicieuses pour inciter Mme Désilet à réagir à la controverse par le truchement de quelques stories Instagram. En gros, elle a reconnu ne pas être parfaite et avoir des comportements polluants comme tout le monde, mais que ce n’est pas une raison pour servir de punching bag.

C’est là que PO Beaudoin, un camarade influenceur (53 000 abonnés Instagram) a décidé de sauter sur son clavier pour se porter à sa défense. En gros, il explique dans une longue publication Facebook que tout le monde fait des faux pas sur les réseaux sociaux ou manque de jugement, mais que c’est pas une raison pour inonder la jeune femme de 25 ans de milliers de commentaires blessants. «Certes, Alanis a fait des actions peu conséquentes, mais est-ce que les actions que vous posez sont bien loin de la cyberintimidation que vous dénoncez tant? Une réflexion s’impose», écrit notamment PO Beaudoin, qui sait de quoi il parle, pour avoir été la risée du web il y a quelques mois après nous avoir fait subir le «cartecadeaugate» en direct d’un taxi montréalais.

Dans son message de soutien, M. Beaudoin élabore également sur la pression vécue par les «créateurs qui vivent des métiers du web», qui doivent souvent porter plusieurs chapeaux en même temps. «….mais on est des humains et un jour ou l’autre, on va faire quelque chose qui va vous déplaire», assure PO Beaudoin, qualifiant «d’inacceptables» les menaces et messages blessants reçus par Alanis Désilet.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, jusqu’à ce que l’auteur-rédacteur-concierge et carte de mode Murphy Cooper se fende à son tour une longue réflexion sur cette affaire via sa page Facebook.

L’affaire aurait pu s’arrêter là, jusqu’à ce que l’auteur-rédacteur-concierge et carte de mode Murphy Cooper (13 100 abonnés sur Instagram) se fende à son tour une longue réflexion sur cette affaire via sa page Facebook. Dans un message partagé des centaines de fois (en plus d’un passage à la rédio), il relativise surtout l’emploi du mot «métier» chez ces deux influenceurs. « C’est pas un métier. Vous êtes payés pour tirer profit des bénéfices et prérogatives qui viennent avec la célébrité. Tapis rouges, publicités, galas, festivals, produits reçus, partenariats, voitures prêtées, weekend au chalet, voyages, activités plein air, restos etc.», énumère M. Cooper, qui met dans ce même panier la vedette mainstream qui participe à des quiz télévisés. «C’est pas un fucking métier, c’est un choix que tu fais pour t’assurer que ta gueule soit partout pour pas que les gens t’oublient en attendant ton prochain one man show. Tu le fais pour TOI. Tu t’amuses», lance-t-il, lapidaire.

Il invite du même souffle les influenceurs à cesser de claironner «qu’ils travaillent fort» ou à insister sur l’impact positif de leur publication dans la vie de leurs abonnés. «Câlisse que c’est présomptueux. T’es en voyage pis t’as du fun, THAT’S IT. Arrête de focus sur le commentaire de Marie-Julie, 12 ans, qui t’a dit que ton selfie avec les goélands lui a donné envie de voyager.»

Jeunesse se passe

Pour démêler tout ça, on a sondé l’avis de l’autrice, influensoeur jumelle et collaboratrice Josiane Stratis (26 100 abonnés Instagram). D’entrée de jeu, elle m’a balancé un des meilleurs arguments entendus jusqu’à présent au sujet des influenceurs qui se mettent les pieds dans les plats. «On a tendance à oublier qu’ils sont plusieurs à avoir 22-23 ans quand on rigole à leurs dépens dans le confort de notre trentaine», souligne celle qui avait cofondé avec sa sœur jumelle Carolane le site Ton Petit Look et TPL Moms, sans oublier sa collaboration au défunt magazine P45. «Je repense à ce qu’on faisait sur Internet il y a dix ans et on se serait fait ramasser solide. Le web était alors le far-ouest!», illustre Mme Stratis, ajoutant qu’il était plus simple de s’en permettre puisque la police du web était moins présente qu’aujourd’hui. «Ils sont désormais plus jeunes et surveillés. Et quand t’es jeune, t’es intense et un peu nono», ajoute Josiane Stratis, constatant néanmoins que plusieurs artistes très douchebags se font moins ramasser que PO Beaudoin et Cie sur les réseaux sociaux.

Photo tirée de son compte Instagram.

Josiane Stratis aussi a vécu son lot de turbulences sur les réseaux sociaux, notamment en raison de ses positions féministes. «J’ai rapidement compris que ce que je faisais ne plaisait pas à tout le monde, mais je ne me suis jamais arrêté à ça», raconte-t-elle, ajoutant que les réseaux sociaux sont particulièrement tough pour les filles. «Tu te fais ramasser sur tout, chaque virgule. Quand j’avais pas d’énergie, j’évitais les sujets qui pouvaient créer des remous. Je parlais de la météo.»

Si elle est parfois en désaccord avec certains move virtuels d’Alanis, Josiane Stratis refuse de la condamner. Elle essaye pour sa part de ne pas s’imposer une ligne éditoriale trop sévère pour éviter les pièges. «Mais si on m’avait proposé le truc Esso est-ce que je l’aurais fait? Sûrement parce que mon chum a de la famille à Natashquan à 15 heures de route et on y va trois fois par année», avoue-t-elle avec franchise.

«Si on m’avait proposé le truc Esso est-ce que je l’aurais fait? Sûrement parce que mon chum a de la famille à Natashquan à 15 heures de route et on y va trois fois par année.»

Josiane Stratis ne cautionne toutefois pas les propos de Murphy Cooper, selon lesquels être influenceur n’est pas un métier. «Pourquoi ça serait moins un travail qu’un publicitaire ou un stratège dans une boîte de pub?», demande-t-elle, ajoutant que plusieurs influenceurs travaillent d’arrache-pied à se bâtir une communauté.

Pour sa part, elle souligne que c’est grâce à sa visibilité sur les réseaux sociaux qu’elle a pu écrire des livres, dont un sur la santé mentale. «J’ai pu parler de violence familiale, de santé mentale et de plein de trucs grâce aux réseaux sociaux. Tu peux penser que ta job est plus vertueuse, mais la vérité c’est qu’il y a moins d’espace pour les femmes dans le milieu médiatique», croit Josiane Stratis. Pour elle, un influenceur est quelqu’un qui va évidemment influencer les autres, tout en tirant des revenus.

«C’est pas nécessairement le nombre d’abonnés qui compte, mais l’impact dans ton milieu», ajoute-t-elle, citant en exemple le compte Dix Octobre de Gabrielle Lisa Collard dénonçant la grossophobie.

«C’est toujours mieux d’avoir de la substance, mais la substance s’acquiert souvent avec l’âge», résume enfin Josiane Stratis.

Pour l’heure, on espère que tout le monde prenne son gaz égal dans ce débat. Sur une note plus heureuse, Alanis Désilet nous annonçait ses fiançailles en même temps qu’éclatait la controverse.

On souhaite donc longue vie aux futurs mariés, propulsée ou non par Esso.

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