Les oubliés de l’urbanisme

Ces petits détails qui font qu’une ville est moins facile à naviguer quand notre corps n'est pas entièrement fonctionnel.

Depuis le mois d’octobre, ma vie a complètement été bouleversée. Au début du mois, j’ai dû être hospitalisée d’urgence parce qu’un abcès s’était tout d’un coup mis à pousser dans mon abdomen. C’était gros. Genre gros comme j’ai l’air enceinte de 6 mois alors que la veille non. Mon abcès, qu’on a nommé Alix, m’a gardée à l’hôpital pendant trois semaines. Deux à attendre que l’on comprenne ce qui se passe, et une à me remettre de la chirurgie. C’était pas un cancer.

Je suis sortie de l’hôpital à la fin du mois d’octobre et depuis, ma convalescence avance vraiment rapidement. Au début, je devais prendre un taxi pour parcourir 700 mètres. Une semaine plus tard, je pouvais sauter dans le métro pour aller souper avec un ami, toute seule. On oublie à quel point pouvoir se déplacer par soi-même c’est un privilège immense.

Ville hostile

Malgré tout, depuis que je suis de retour sur mes deux pattes, je découvre la vie de quelqu’un qui a l’équivalent d’un handicap invisible et qui essaie de se déplacer en ville.

Dès le lendemain de mon opération, on m’a enjoint à marcher le plus possible. C’est bon pour quelqu’un à qui on vient de couper les abdos en deux, paraît. Sauf qu’il y a à peine deux semaines, quand j’allais faire une promenade, si l’inclinaison pour descendre du trottoir au coin de rue n’était pas parfaitement à niveau avec l’asphalte, je trouvais ça difficile de franchir l’intersection. J’avais déjà vu ma grand-mère avoir ce problème, et maintenant je comprends pourquoi ça lui prend du temps pour traverser une rue (si vous ne savez pas de quoi je parle, vous avez de la chance).

Alors que mon rayon d’activité s’étend, je découvre tous ces petits détails qui font qu’une ville est juste un peu moins facile à naviguer quand notre corps n’est pas entièrement fonctionnel. Laissez-moi encore une semaine ou deux et je pourrai lister tous les endroits où j’aurais vraiment besoin qu’il y ait un banc (allô les arrêts d’autobus).

«33 % des gens ont des difficultés significatives à mener les actions de leur vie quotidienne parce qu’ils ont des limitations physiques.»

« 33 % des gens ont des difficultés significatives à mener les actions de leur vie quotidienne parce qu’ils ont des limitations physiques, » m’explique Sophie Lanctôt, directrice générale de la Société logique, un OBNL qui fait la promotion du design universel, citant les résultats d’une enquête de l’institut de la statistique du Québec datée de 2011. « Dans ces 33 %, ça n’inclut pas les parents qui se déplacent avec une poussette, les enfants ou les gens qui ont une limitation temporaire, » précise-t-elle. Le tiers des gens ont des limitations physiques, et ça n’inclut même pas les gens comme moi. 

« Les limitations physiques vont toucher tout le monde dans le cycle d’une vie, » résume-t-elle. Ou, dit autrement : nos aptitudes physiques ne sont que temporaires. 

Cape d’invisibilité

En ce qui me concerne, ce qui est le plus difficile, c’est à quel point ma situation est invisible. Essayez de m’imaginer demander le siège réservé pour les personnes à mobilité réduite quand je monte dans le bus. Vue de l’extérieur, j’ai l’air jeune et en pleine forme. J’ai pas l’air de le mériter. Mais si je ne m’assois pas, je ne vais pas être bien. Pire, je risque de me blesser si le chauffeur arrête brusquement. Chaque fois que j’embarque dans un transport en commun, j’espère pouvoir trouver un banc libre sans avoir à faire la demande. Imaginez si c’était votre vie tous les jours.

Mais même quand notre handicap est impossible à ignorer, on fait quand même face constamment à des difficultés d’accessibilité. C’est le cas de Laurent Morissette, trésorier au Regroupement des activistes pour l’inclusion, qui se déplace tous les jours dans un fauteuil roulant électrique. Quand je lui raconte mon histoire, il n’est pas surpris de mes conclusions : « Au Québec, les villes dans leur ensemble n’ont pas été pensées avec l’accessibilité en tête, me lance-t-il au bout du fil. Si on pense juste au métro, le problème remonte aux années 1960 et aux débuts de la construction. »

Le problème avec l’accessibilité, c’est qu’on ne peut pas y penser après coup, ajouter une rampe d’accès en fauteuil roulant et se donner une tape dans le dos. Déjà, les handicaps, ça peut se manifester de diverses manières. « Les handicaps invisibles, par exemple, sont difficiles à prendre en compte parce qu’on ne les voit pas. Mais prenez quelqu’un qui a une déficience sonore. Il ne pourra pas entendre une chenillette qui arrive derrière lui à toute vitesse pour déneiger le trottoir. Il faut qu’il puisse la repérer visuellement, » explique Sophie Lanctôt.

 

Des solutions?

Des façons de régler le problème, il n’y en a pas mille. « Il faut une réforme de la législation, » laisse tomber Laurent Morissette. « Les normes minimums sont basées sur le citoyen “moyen”, ajoute Sophie Lanctôt. Ça laisse derrière tout un pan de la population. » Selon elle, pour que les constructeurs s’intéressent aux plus vulnérables, il faut que les règlements leur donnent la motivation dont ils manquent. 

Une autre idée serait aussi d’inclure ceux et celles qui seront touchés par les aménagements dans le processus de réflexion. Pour le moment, les villes répondent majoritairement aux besoins de ceux qui les ont conçues — donc à ceux d’hommes, dans la force de l’âge et en santé. 

«Les normes minimums sont basées sur le citoyen “moyen”, ajoute Sophie Lanctôt. Ça laisse derrière tout un pan de la population.»

Avec mon invalidité temporaire, je réalise que la ligne entre une ville qui est conçue pour nous et une ville qui nous exclut ou nous nuit (allô portes de commerce trop lourdes qui font mal au ventre) est plus fine qu’on pourrait le croire. Je suis certaine que les nouvelles mères le réalisent rapidement (parce que ce sont elles qui s’occupent encore majoritairement des enfants).

Ça ne me surprend pas outre mesure. Mais ma réflexion vient d’acquérir une profondeur qu’elle n’aurait jamais pu atteindre autrement.

Les études à ce sujet nous montrent depuis déjà longtemps les bénéfices — sociaux, économiques, environnementaux, yadda — de concevoir une ville qui répond aux besoins des plus vulnérables. Ce qui me surprend, c’est de ne pas voir plus d’enthousiasme pour la construire.

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