Quand la fermeture d’un dep fait mal

Faire des dizaines de kilomètre pour une pinte de lait.

La fermeture d’un dépanneur peut sembler un événement anodin, surtout dans les grands centres, alors qu’il y en a un autre quelques coins de rue plus loin. Mais quand c’est le seul commerce permettant d’acheter nourriture et essence à 30 kilomètres à la ronde, les conséquences peuvent être plus graves qu’on pense … Parce que l’équivalent de la distance entre Pointe-aux-Trembles et l’Aéroport de Montréal, c’est long quand on a besoin d’acheter une pinte de lait.

Fringant… mais pour combien de temps?

Martine Paquet et Richard Légaré sont propriétaires du Dépanneur Légaré & Lévesque situé au cœur du village de Franquelin sur la Côte-Nord depuis 32 ans. Ils diront au revoir à leur commerce le 31 mars, relève ou pas. À ce jour, aucune offre d’achat sérieuse n’a été déposée. Résultat : le village de 300 âmes, à mi-chemin entre Baie-Comeau et Baie-Trinité le long de la Route 138, pourrait perdre son seul commerce ouvert à l’année.

Qu’est-ce qui a motivé le couple à acheter cette petite épicerie et le poste d’essence ? C’est avant tout pour concilier le travail et la famille. « Je voulais que ma femme ait un travail dans le village, pour lui éviter de faire 60 kilomètres et plus par jour pour aller travailler à Baie-Comeau », raconte M. Légaré. Avoir le commerce à deux pas de la maison a permis à Mme Paquet d’élever ses enfants, d’aller les raccompagner à l’école et d’avoir un emploi près de la maison. Bref, elle a pu travailler et voir grandir ses enfants.

Perdre plus qu’un dep

Le couple et les habitants considèrent que la fermeture du commerce affectera la vie économique et sociale du village. Le dépanneur le plus près se situe à 30 kilomètres à l’Ouest, à Baie-Comeau.  Le poste d’essence est le seul entre Baie-Comeau et Baie-Trinité, laissant un désert de près de 90 kilomètres sans approvisionnement en essence ou en nourriture pour les passants. Bref, à partir du mois d’avril, si vous voyez la petite pompe à essence s’allumer sur votre tableau de bord alors que vous roulez dans le coin, vous êtes dans le pétrin.

C’est plus qu’un dépanneur, c’est aussi un lieu de socialisation. Les locaux se rassemblent pour y prendre un café, discuter, se retrouver. « À part le bureau de poste, c’est l’autre endroit où on peut se rencontrer et socialiser »

Si le pire venait à se produire, la fermeture du petit marché forcerait les touristes à se diriger vers Baie-Comeau, simplement pour se procurer de la nourriture ou de l’essence. Certains arrivent de l’ouest par le traversier Godbout-Matane ou de Sept-Îles. Ils ne passent donc pas par Baie-Comeau. Même scénario en hiver, où les motoneigistes s’y arrêtent pour se réchauffer ou se reposer.

En plus, le commerce donne du travail à trois employées, dont deux qui n’ont pas de permis de conduire. La fermeture donnerait donc un dur coup à l’autonomie financière de deux femmes de la municipalité, qui pourraient avoir de la difficulté à occuper un emploi près de chez elles.

Sans compter que le dépanneur « est le point de rencontre du village ». Les propriétaires sont catégoriques ; c’est plus qu’un dépanneur, c’est aussi un lieu de socialisation. Les locaux se rassemblent pour y prendre un café, discuter, se retrouver. « À part le bureau de poste, c’est l’autre endroit où on peut se rencontrer et socialiser », affirme M. Légaré. La fermeture du « dep » laisserait donc un trou difficile à remplir.

On croise les doigts pour la suite

Quand j’ai rencontré le couple en février, aucune offre d’achat sérieuse n’a été déposée aux propriétaires. La municipalité a soulevé le projet d’assurer la pérennité du commerce par une coopérative, mais le projet semble être sur la glace, pour l’instant.

Les deux futurs ex-proprios.

Dans la soixantaine, le couple croit qu’il est mûr pour une retraite bien méritée, mais si un acheteur sérieux venait à se manifester, les propriétaires seraient prêts à assurer la transition, quitte à retarder leur retraite de quelques semaines. Ils comptent passer une bonne partie de leurs vieux jours dans leur village, raison de plus de vouloir une relève pour le commerce qu’ils ont bâti. Et peut-être avoir la chance, eux aussi, d’aller prendre un café au dep pour socialiser, dans leur nouveau rôle de clients.

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