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La punkette devenue reine du bouton
URBANIA et le MEM – Centre des mémoires montréalaises collaborent dans la création de l’exposition Détours – Rencontres urbaines, présentée au MEM (1210 St-Laurent). Cette expérience immersive dévoile la richesse humaine qui compose Montréal, à travers la rencontre de 25 personnes extraordinaires qui l’habitent.
Dans le même esprit, nous vous présentons aujourd’hui Juliette Trolio, une citoyen qui, à sa manière, incarne l’unicité de Montréal.
Si vous aimez son histoire, vous adorerez les portraits singuliers présentés dans l’exposition Détours – Rencontres urbaines.
Tout a commencé par une cigarette sur la plage de Bali.
Nous sommes en 1980. Juliette Trolio, début vingtaine, bourlingue le monde depuis près de cinq ans. C’est les pieds dans le sable qu’elle demande une clope à un bel inconnu. Il n’en faut pas plus pour que les deux tombent amoureux. Elle est Montréalaise, lui Berlinois. Juliette décide de suivre son cœur et emménage dans la capitale allemande.
« Ça a été une époque merveilleuse, privilégiée à vivre. La ville connaissait une période de grande effervescence, autant artistique que politique. J’habitais Kreuzberg. Le mur était juste devant ma porte. Il y avait des occupations d’immeubles, des manifestations. Le coût de la vie n’était pas cher. J’étais tisserande pour le compte d’un antiquaire. Je faisais des chaises en rotin. J’adorais ça, mais mon visa tirait à sa fin après cinq ans et j’avais de plus en plus le goût d ’ouvrir ma propre boutique. »
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« Quatrième tiroir à partir d’en bas », lance-t-elle à une cliente égarée devant une mer de boutons.
Revenir dans le Plateau-Mont-Royal, après dix années passées loin des rues qui l’ont vue naître, ne se fait pas sans regrets. Grande fidèle des friperies berlinoises, Juliette retrouve toutefois ce même univers à Montréal et songe à s’y lancer en affaires. « Les friperies étaient beaucoup plus populaires, à l’époque. Le vieux stock était encore fréquent. Il n’était pas rare de tomber sur des vêtements des années 20-30. »
Elle met la main sur le fond de commerce d’une boutique d’artisanat, coin St-Hubert et Gilford. « Dans le temps, ici, il ne manquait pas d’action, s’exclame-t-elle en pointant l’angle résidentiel peuplé de quelques commerces. Le Plateau a beaucoup changé, depuis. »
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C’est en rénovant le local que germe l’idée d’ouvrir une mercerie plutôt qu’une friperie. Se spécialiser dans la fourniture de couture. De curieuse fascination, le bouton devient vite son objet de prédilection. « Il est décoratif, utile et essentiel. Le bouton doit s’harmoniser à l’habit. Quand on dépose le bon bouton au bon endroit, on découvre réellement toute sa splendeur! », souligne-t-elle en avouant avoir toujours nourri une passion pour la mode.
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Rix Rax ouvre ses portes en 1987. Je lui demande l’origine de ce nom intriguant.
« Au début des années 80, c’était l’époque punk et la naissance du graffiti à Berlin. J’ai acheté dans une galerie une toile peinte à la canette par des amis artistes. Elle y mettait en scène Rix Rax, le frère du Soleil, personnage tiré d’un conte fantastique de Paul Scheerbart [obscur poète allemand du XIXe siècle, ndlr]. Ça collait bien avec l’imaginaire de création que je voulais proposer. »
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« Rix Rax, bonjour! ». Le téléphone ne dérougit pas depuis mon arrivée.
Les clochettes de l’entrée déclenchent leur mélodie à chaque nouveau client. Un itinérant nous interrompt pour demander un café tandis qu’une amie quitte. « Tu m’appelles pour aller prendre un verre! », est envoyé entre les plumes. Occupée par une commande, Juliette me fait signe de patienter tout en m’appelant par un mauvais prénom. Un lot de boutons tombe au sol. De la caisse vintage retentit un cliquetis. Et dans toute cette décoration bohème règne un délicieux parfum de bazar.
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À travers les continents de textures bigarrées, notre regard navigue, émerveillé par l’abondance qui s’offre à lui. Une accumulation que l’on devine fruit de plusieurs décennies. « J’ai acheté à des grossistes, ramassé les lots de boutiques qui fermaient, dépanné des collectionneurs qui voulaient se débarrasser de leurs montagnes de boutons, précise-t-elle. J’ai des contacts en Italie, en France, en Angleterre. C’est incroyable, la variété qui s’est produite. »
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Lorsque j’ose lui demander la quantité de boutons qu’elle tient en vente, elle me répond qu’un chiffre exact est impossible à calculer. « Jamais au grand jamais je n’aurais cru en avoir autant. C’est de la folie, mais une folie contrôlée. Aussitôt que l’on me demande quelque chose, je sais si je l’ai et où il est. Si je ne l’ai pas, je vais trouver une alternative pour mettre la main dessus ou bien diriger le client à Montréal. Après tout, c’est moi la queen du bouton! »
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Ses nombreux voyages en Europe et aux États-Unis l’ont d’ailleurs amenée à diversifier son inventaire. En s’ouvrant aux rubans, à la dentelle, aux plumes et aux fleurs, elle a ainsi pu attirer les professionnel.le.s de la chapellerie et de la décoration.
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Aujourd’hui, après 36 ans de métier, sa réputation dans la métropole n’est plus à faire. « J’ai toujours connu mon rôle. Je fournis ceux et celles qui font de la création. Que ce soit les artistes de la haute couture, les stylistes de la mode, les costumiers du cinéma, du théâtre ou du cirque. Et bien sûr, monsieur et madame Tout-le-Monde. Personne n’est à l’abri d’un bouton qui tombe! »
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Face aux grands détaillants et aux rafales du commerce en ligne, Juliette est sans équivoque : il n’y a pas d’autre secret que la constance. « Je suis toujours présente. La porte respecte ses heures et j’écoute ma clientèle. La clé de la réussite est simple, c’est le travail. Ne jamais rien prendre pour acquis. »
Quelques clientes explorent avec nonchalance les rivages infinis de boutons, effleurant leurs surfaces du bout des doigts. « As-tu besoin de fil? », demande la patronne en faisant payer une dame. Depuis l’autre bout du magasin, elle me mentionne ses passages à la télévision, nomme les vedettes qui sont des régulier.e.s et dévoile en passant quelques souvenirs des belles années du Plateau.
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Arborant une robe Chanel, de chics lunettes et sept perles à son oreille gauche, vestiges des anneaux qui s’y trouvaient durant ses années berlinoises, Juliette Trolio affiche une élégance intemporelle conjointe d’un caractère aussi exubérant que charmant.
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Elle m’assure que nous allons toujours avoir besoin de boutons. « On va quand même pas commencer à juste s’habiller en stretch! », rigole-t-elle en me lançant un clin d’œil. À 66 ans, sa santé est aussi bonne que celle de son célèbre commerce coiffé d’un bouton format géant.
« J’espère que Rix Rax va me survivre, s’exclame-t-elle avec panache. Jean-Paul Gaultier n’a pas encore fait son tour, alors je garde espoir! On ne sait jamais ! »
Le portrait de Juliette Trolio vous a donné le goût de plonger dans le Montréal insolite? Rendez-vous au MEM – Centre des mémoires montréalaises (1210 St-Laurent) pour visiter l’exposition immersive Détours – Rencontres urbaines (billets disponibles en ligne). Vous y découvrirez 25 personnes extraordinaires qui contribuent à donner une âme toute particulière à leur ville.
Lisa Grushcow, première rabbine ouvertement lesbienne du Canada, Lazylegz, danseur de breakdance à béquilles, Junko, artiste multidisciplinaire qui fait naître des œuvres d’art d’un tas de ferraille, Ramzy Kassouf, maraîcher urbain, Clifford Schwartz, propriétaire du bar country le Wheel Club… nos protagonistes ont des parcours de vie uniques, et de belles histoires à vous raconter.