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Plus habitué aux ghettos de Port-au-Prince qu’aux tamtams du dimanche sur le Mont-Royal, l’ambiance bohème bon enfant me tombe sur les nerfs.
Les amuseurs publics et leurs échos patchoulis ne me touchent pas. Avec un nom comme Carmagnole, on aurait pu s’attendre au pire.
L’invitation à la rencontre annuelle d’un party de la communauté circassienne du Québec il y a quelques jours, perdu dans un champ aux abords du Richelieu, me laissait ainsi plutôt sceptique. L’industrie québécoise du cirque, dominée dans les médias par le lycra fuchsia et la musique new-age-world du Cirque du Soleil, laisse très peu de place à la subversion. C’était mal connaître les artisans du milieu.
Le « carnaval » Carmagnole est une rencontre annuelle, à la fin de la grande saison estivale, d’environ 1000 personnes issues ou intéressées par le Cirque et les arts de la rue. Au départ inspirés par le site en forêt du Festipunk de Melbourne en Estrie, les instigateurs du projet ont mis fin à leur évènement à sa sixième édition en 2006 devant l’engouement démesuré d’un projet qui s’est bâti à l’arrache, façon DIY.
Six ans plus tard, aujourd’hui loin d’être de nouveaux venus dans l’industrie, les organisateurs de Carmagnole ont repris le flambeau dans l’esprit d’autogestion qui les animait, mais avec une organisation enregistrée auprès de l’État, des assurances et quelques gardes de sécurités (discrets, tout de même). L’équipement de scène déployé sur le terrain vaut à lui seul plusieurs dizaines de milliers de dollars.
Deux grands drapeaux rouges, au sommet d’un ancien chapiteau du Cirque du Soleil, surplombaient le site. Face au chapiteau, une grande scène extérieure couverte était entourée de deux installations de trapèze (et autres sports des airs). La première soirée s’est d’ailleurs clôt dans une performance où des feux d’artifice accrochés aux pieds ont fait virevolter l’athlète-artiste haut-perchée. Différentes installations d’art et d’ambiance burlesque complétaient le tableau, dont un labyrinthe d’œuvres et sculptures de bois illuminées. Des musiciens aux influences blue-grass et punk-rock s’y sont aussi relayés, une fanfare sur le site marquant une influence musicale de Louisiane.
Les enfants n’étaient pas en reste, de jour, avec des activités ludiques qui ne tombent jamais dans l’esthétique proprette qui anime habituellement les fêtes aseptisées et uniformes pour petits. La course de vélos, où deux vélos stationnaires s’affrontent, un arrosoir au-dessus de la tête, en a amusé plusieurs. L’époustouflant spectacle de marionnettes mettant en scène une pirate à la recherche d’un trésor (et d’un sens à sa vie) a laissé les grands tout aussi pantois devant une histoire originale marquée par les costumes et une scénographie hors-pairs.
« On veut sortir le cirque de son carcan », raconte Marie-Claude Labrecque, cofondatrice et codirectrice de l’évènement costumé. « On veut d’ailleurs ouvrir de plus en plus l’évènement aux disciplines d’art visuel, dont le « land art », par exemple. L’évènement veut aussi atténuer les marques sociales, on veut qu’un jeune de la rue et un haut placé du Cirque du Soleil puissent se côtoyer sans que personne ne voit la différence. » C’est aussi l’occasion de présenter, quand les enfants sont couchés, des numéros plus trash et osés.
À l’origine de ce festival unique, un constat : avec plusieurs formations maintenant disponibles aux aspirants du cirque, la carrière d’un artisan est maintenant écrite à l’avance. Sorti de sa formation, un élève doit se trouver le plus vite possible des contrats dans le monde du corpo ou des cirques établis. Du coup, l’imagination des numéros doit rapidement se contraindre à des impératifs clairs. Dans une ambiance festive et entre pairs, les clowns et acrobates peuvent ainsi explorer des pistes qu’ils ne se seraient pas permises autrement.
Cette liberté hors de contraintes, inspirée par des aller-retour dans les espaces industriels transformés en squat d’artistes ou en espace de diffusion en Europe, est encouragée par un public fortement déguisé où des femmes à barbe côtoient des gothiques dans un esprit qui rappelle le steampunk.
« On s’est installé dans le bois, pas pour son côté hippy, mais pour créer une intimité impossible en ville et passer du temps de qualité entre nous. », explique Marie-Claude, au look plus près du punk-rock que des motifs à fleurs.
Moi qui croyait que les artistes de cirque brûlaient de l’encens en chantant des chansons à répondre.
Twitter : @etiennecp
Facebook : etiennecp

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