Publier sa lettre de suicide sur Facebook

Lancer des bouteilles à la mer sur les murs.

Avertissement de contenu: suicide

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«Bonne c’est aujourd’hui que je vous quitte je suis écoeuré de cette osti de vie…»

C’est ainsi que débute le dernier statut Facebook de Stéphane, qu’il a publié le 31 octobre dernier, moins d’une heure avant de s’enlever la vie chez lui à Saint-Ambroise-de-Kildare.

Dans le même troublant message, partagé plus de 5000 fois, cet employé du CISSS de Lanaudière dénonçait vertement ses conditions de travail et l’intimidation dont il disait faire les frais. Une enquête est d’ailleurs en cours pour faire la lumière sur cette histoire.

L’homme évoquait aussi une période difficile, marquée par le décès de sa mère et une séparation. «la je me sans seul en criss…le monde est rendu trop méchant le je suis pu capable. Envoyé mon corps à la science je ne veux pas que personne paye pour moi…Donc ses un à Dieux.», conclut l’homme, avant d’envoyer «un char de marde» à ses patrons et de préciser que ce cri du cœur n’est pas une plaisanterie.

Les réactions de proches inquiets ont aussitôt commencé à s’empiler sous la publication, mais il était déjà trop tard.

Les réactions de proches inquiets ont aussitôt commencé à s’empiler sous la publication, mais il était déjà trop tard.

Son amie Marie-Claude  l’a compris dès qu’elle a vu le message de Stéphane, 31 minutes après sa publication. «Il y a des gens qui crient au loup, mais pas Stéphane. Il s’est sacrifié, parce qu’il savait que c’était la seule façon de faire bouger les choses », croit Marie-Claude, au sujet du cri d’alarme du travailleur sur les conditions de travail dans le milieu de la santé.

«Stéphane n’avait pas besoin de grand-chose, n’aspirait pas à la vie de château, mais il aimait le monde et était hypersensible. Son idée était faite et pour lui c’était [NDLR ses problèmes de job] la goutte qui a fait déborder le vase », résume-t-elle, d’avis que la société devra se réveiller un jour et faire face à ce mal de vivre qui tue environ trois personnes par jour au Québec.

Marie-Claude a raison.

L’histoire de Stéphane s’ajoute à des centaines d’autres. 

Mais j’ai été frappé dernièrement par ces bouteilles à la mer lancées sur des murs virtuels, souvent trop tard. 

Je ne pense pas que le phénomène soit nouveau (Facebook existe depuis 2004), mais jamais je n’avais encore réalisé à quel point ces lettres de suicide – publiées de la façon la plus publique qui soit – nous cantonnent malgré nous dans un rôle de spectateur impuissant.

 

«Fuck moi, fuck la vie et fuck you»

Pas plus tard qu’en fin de semaine dernière, encore, un jeune homme de Rouyn-Noranda a fait de longs adieux sur sa page Facebook, avant d’en finir à son tour, évoquant un chagrin d’amour.

Dans un message crève-coeur – partagé 18 000 fois – le jeune homme explique être incapable de surmonter une rupture abrupte et s’excuse même aux secours qui viendront récupérer sa dépouille.

«J’aurais aimé vous sauver ce trouble et ces images mais malheureusement j’avais besoin de m’enfuir de la sorte. Notre société nous permet pas vrm de faire autrement. Soyez fort aussi et continuer de garder les autres en sécurité!», écrit le jeune homme, avant d’ajouter: «Fuck moi, fuck la vie et fuck you […].»

La famille du disparu s’est gardée de commenter. «La tempête est loin d’être passée», m’a répondu le frère de la victime, lundi, via Messenger.

On peut en effet l’imaginer cette tempête, dans le monde bien réel celle-là, qui emporte sur son passage les amis virtuels mais surtout les véritables proches de ces gens qui décident d’utiliser de tels mégaphones pour annoncer leur départ.

Jamais trop tôt pour signaler la détresse

Le téléphone n’est plus la seule manière d’appeler à l’aide et les organismes dédiés à la prévention du suicide doivent désormais composer avec la réalité des réseaux sociaux.

Le téléphone n’est plus la seule manière d’appeler à l’aide et les organismes dédiés à la prévention du suicide doivent désormais composer avec la réalité des réseaux sociaux. «On n’a pas de statistiques, mais j’ai l’impression que c’est assez présent pour qu’on s’inquiète et qu’on cherche à développer des stratégies», souligne James Zhang, responsable clinique chez Suicide-Action.

Une stratégie numérique (incluant le clavardage et le texto) annoncée sous le gouvernement libéral il y a deux ans semble d’ailleurs accumuler la poussière.

«Notre travail est la prévention du suicide, alors on serait content d’avoir de nouveaux moyens pour nous aider dans notre mission», souligne M. Zhang, rappelant qu’aucun appel n’est farfelu et qu’il n’est jamais trop tôt pour signaler de la détresse ou manifester de l’inquiétude.

Chez Tel-Jeunes, il est possible depuis plusieurs années déjà d’utiliser le texto, le courriel ou de clavarder pour obtenir de l’aide. «Les jeunes utilisent plus le texto que le téléphone, ça met une barrière de plus et c’est une autre réalité, mais on a développé une expertise», souligne la conseillère aux communications, Soline Le Martret. 

Même si leur travail est essentiel, ni Suicide-Action, ni Tel-Jeunes n’est actuellement outillé pour écumer Facebook à la recherche d’appels de détresse. « On est parfois tagué dans des publications. C’est souvent des niaiseries, mais on va vérifier quand même», assure Mme Le Martret.

Garder les yeux ouverts

Si aucun organisme ne scrute Facebook pour lever des drapeaux rouges, doit-on alors présumer que cette responsabilité incombe à ses 2,45 milliards d’utilisateurs dans le monde?

Si oui, pourquoi l’immensité d’un tel réseautage n’empêche pas des gens de passer à l’acte?

Et que pouvons-nous réellement faire devant de tel messages de détresse? Est-ce que le fait de partager massivement ces statuts peuvent créer un effet d’entrainement et inciter d’autres personnes à passer à l’acte? Un psychologue a justement publié une mise en garde à ce sujet, hier, sur Facebook, encourageant les gens à lire sur la glorification du suicide.

Chose certaine, on se sent bien souvent impuissants devant ces statuts.

Nous-mêmes, en tant que médias, avons la responsabilité de faire preuve de sobriété dans le traitement du suicide. Une Loi tacite empêche les journalistes de rapporter les suicides comme des faits divers (sauf lorsqu’il s’agit d’une personnalité connue) et c’est même difficile de trouver des intervenants pour en parler. J’ai moi-même déjà écrit un dossier sur le suicide dans le métro de Montréal et j’avais eu du mal à faire réagir des experts sur ce tabou, sous prétexte que le nombre de suicides grimpe lorsqu’on aborde le sujet dans les médias.  URBANIA  avait aussi abordé l’épineux sujet dans un podcast il y a deux ans. L’Organisme mondial de la santé a d’ailleurs publié en 2017 un guide sur le traitement responsable du suicide dans les médias. 

Le problème, c’est que dans les cas décrits plus hauts, la mécanique des réseaux sociaux est à l’oeuvre sans retenue. Chaque utilisateur devient son propre média et son propre rédacteur en chef, décidant quoi partager, les bons coups, comme le désespoir. Alors comment en parler pour que ça cesse et que ceux qui en ont besoin aillent chercher (et trouvent) l’aide nécessaire pour s’en sortir?

Chose certaine, on se sent bien souvent impuissants devant ces statuts. C’était mon cas récemment. Mon ancienne voisine d’enfance Karine s’est aussi enlevée la vie à la mi-octobre, une fois encore après avoir publié un message lourd de sens.

C’est en décortiquant une étrange énumération de hashtags coiffant une image du Joker en train de griller une cigarette qu’on pouvait deviner la détresse de la jeune femme. «#lifeisabicth, #fuckyou, #freedom, #letmego», pouvait-on lire sur cet ultime statut, publié quelques jours après un autre où elle annonçait fièrement être en couple.

Les proches, déjà éprouvés par le deuil, s’auto-flagellaient dans les commentaires, culpabilisant de n’avoir pas su déceler les signaux de détresse à temps. « Et voilà son appel à l’aide. Si nous avions lu juste un instant son post au lieu de regarder la photo. Je m’en veux de ne pas avoir lu et compris son désarrois. » a écrit une membre de la famille sous la publication en question.

Des bouées à travers les bouteilles

Au moment où Karine s’enlevait la vie, presque tout mon fil Facebook retenait son souffle à propos d’une autre histoire du genre, qui a toutefois connu un dénouement plus heureux.

  Tout a débuté par cet appel à l’aide pour retrouver un jeune Québécois porté disparu à Paris, après avoir abandonné ce qui avait toutes les apparences d’une lettre de suicide sur sa page Facebook.    Sa mère a publié, aussi sur Facebook, un avis de disparition accompagné de photos, en invitant les gens à le partager, en particulier avec leurs contacts en France. L’avis s’est répandu comme une trainée de poudre, avec près de 35 000 partages.    Pour une fois, Facebook s’est avéré utile et le jeune a été retrouvé sain et sauf. Comme quoi quelques bouées parviennent à se faufiler parmi les bouteilles.   N’empêche, le problème reste entier. Que peut-on et que doit-on faire devant ces appels à l’aide pour que la vie prenne le pas sur la viralité?

Le suicide n’est pas une option. Besoin d’aide pour vous ou pour un de vos proches? Ligne québécoise de prévention du suicide.
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