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En décembre 2010, je devais conduire une équipe télé québécoise de Jacmel à Port-au-Prince pour les mettre dans un avion vers Montréal. Après plusieurs jours de suspense, les résultats préliminaires de l’élection présidentielle avaient été dévoilés vers minuit la veille de notre départ. On décide donc de partir plus tôt que prévu, vers 5h du matin, pour s’éviter les manifs possibles.
Après 10 minutes de route, j’appuie sur les freins à plusieurs dizaines de mètres d’une rangée de pneus et débris. Des gens ont décidé de prendre la rue et bloquer le passage. Les résultats des élections plaçaient leur candidat Michel Martelly en 3e place, l’excluant de fait du 2e tour.
L’intérieur du 4×4 loué par la production est devenu silencieux.
« Je vais aller leur parler, on va voir si on peut nous laisser passer », leur ai-je dit, pour les rassurer. La vue d’un désordre public majeur semble toujours inquiéter les étrangers de passage.
Je laisse mes camarades derrière et je commence à marcher vers la barricade. Un homme d’une trentaine ou quarantaine d’années, à l’air sympathique mais concerné, vient à ma rencontre. Je réussis à le convaincre de nous laisser passer, vu l’urgence de prendre l’avion.
Il ajoute : « Il y a une dizaine de barricades avant Dékouzé, je ne suis pas certain que vous allez pouvoir toutes les passer.»
Dékouzé est à trente minutes de route. On a décidé de rebrousser chemin.
De retour à l’hôtel où l’équipe logeait, on a compris l’ampleur du mouvement.
Leur vol vers Montréal a été annulé. Devenu inaccessible aux employés comme aux voyageurs, l’aéroport de Port-au-Prince a été simplement fermé. Après deux jours dans un hôtel à rien faire, l’équipe a du repartir par hélicoptère vers la République Dominicaine voisine.
Des milliers de barricades ont été installées spontanément dans toutes les routes et sentiers du pays. Bien qu’il soit commun en Haïti de payer des gens pour manifester, l’ampleur de la mobilisation aurait été impossible à prévoir. Dans un pays très pauvre qui a connu la dictature, protéger la démocratie est souvent une question de principe. Les gens étaient sincèrement frustrés.
Les appels à la fraude se sont ensuite fait entendre dans les médias. Tous les partisans de l’opposition se sont ralliés tellement celle-ci était manifeste.
Pendant près d’une semaine, des milliers de barricades ont été gardées matin et soir, laissant passer seulement les véhicules d’urgence et les piétons. Sous la pression populaire et internationale, l’organisme chargée des élections a dû reculer et annuler des dizaines de bulletins frauduleux du dauphin du président sortant. Le pays est ensuite revenu à la normale.
Cette manifestation spontanée, rarement violente, a exposé le ridicule des politiciens et fait respecter le choix populaire. L’épisode a aussi renforcé l’image de mouton noir que mettait de l’avant Martelly face aux élites politiques. Ceci lui a permis de remporter la présidence au second tour.
À Port-au-Prince, j’ai vu des policiers corrompus, des techniques d’interrogation extrêmement violentes et, chaque semaine, des manifs se faire et se défaire. J’ai vu aussi des manifs sauver la démocratie.
Twitter: etiennecp
Si j’ai vécu la crise étudiante québécoise et ses manifestations à travers le filtre des médias, le débat actuel à Montréal sur le contrôle strict des manifestations occulte constamment un aspect essentiel : celui de maintenir le devoir de contestation spontanée pour les citoyens qui se sentent impuissants. Plusieurs conseillers municipaux montréalais semblent avoir oublié mardi dernier ce principe de base de la démocratie.
Peut-être que la jeunesse rebelle devrait apprendre à mieux se comporter, comme le disent
certains. Mais après toutes ces années où le parti Union Montréal a profité
de collusion et de moyens illicites de financement, selon ce que laisse croire la
commission Charbonneau, un peu d’humilité aurait été de mise.