Profession  : reconstruire le visage de personnes décédées dans des circonstances violentes

Angle mort.

Avertissement: l’article suivant contient des images qui peuvent choquer.

Je suis obsédée par la mort. J’ai fait de cette « passion » un livre et beaucoup de nuits blanches. Je la transforme maintenant en une série d’articles qui se penchent sur notre inévitable fin et celle de tous ceux qu’on aime. Bienvenue dans « Angle mort »! N’ayez pas peur, ça va être correct…

J’assiste à mon premier Salon de la mort. Je vais de surprise en surprise, d’émotions fortes en petites vagues de blues. Puis, alors que je me dirige vers la sortie, j’aperçois un homme en sarrau posé derrière un étrange mannequin de latex. Il explique aux nombreux curieux la nature de son travail. En m’approchant, j’apprends que Pierre-Maxime Fugère, embaumeur à la tête de Services PMFX, fait de la chirurgie reconstructive post-mortem. Il passe donc ses journées à tenter de recréer le visage original de personnes décédées dans des circonstances violentes, afin d’offrir une dernière vision positive à leurs proches.

Voici le mannequin en question, avant la chirurgie post-mortem.

Et voici le mannequin après l’intervention du professionnel.

Je suis impressionnée et, évidemment, troublée. Qu’est-ce qui mène une personne vers une telle profession? Et comment compose-t-on avec des conditions de travail si difficiles?

Extraits d’une longue et fascinante discussion…

Pierre-Maxime, comment en vient-on à choisir la chirurgie reconstructive post-mortem pour carrière?

En 1996, mon parrain s’est enlevé la vie. Ce sont mon oncle et ma tante qui l’ont retrouvé, quelques jours plus tard. Selon mon oncle (un homme très rationnel qui montre pourtant peu ses émotions), c’était impossible de revoir mon parrain, étant donné son état. Pourtant, aux funérailles, son cercueil était ouvert et j’ai reconnu mon parrain. Les soins que le thanatologue lui avait portés nous offraient une image reconnaissable de l’homme.

J’avais 14 ans et les images mentales que j’avais imaginées à la suite des propos de mon oncle étaient bien pires que celles auxquelles j’avais finalement droit… Alors quand le thanatologue est venu s’assurer que tout se passait bien, je me suis mis à lui poser un million de questions! Il a fini par me demander si j’aimerais éventuellement visiter les installations, le garage, le laboratoire, la salle de sélection de cercueils, etc. Quelques semaines plus tard, je m’y suis rendu et j’ai été tout de suite été engagé comme moppologiste – un spécialiste de la moppe! Je veillais à l’entretien des véhicules et du salon. Je donnais un coup de main à un peu tout le monde…

Ne sachant pas comment réparer ce type de dommages, le thanatologue avait cru bon de replacer les tissus osseux, les organes et les chairs dans un sac de plastique blanc posé sur l’oreiller. On pouvait tout voir à travers. 

Quelques mois plus tard, un étudiant que je croisais parfois à l’école s’est enlevé la vie avec une arme de chasse. Le jour de ses funérailles, je plaçais les chaises autour de son cercueil avant l’arrivée de sa famille quand j’ai aperçu un homme qui tenait une fleur. J’ai cru que c’était un fleuriste, mais c’était en fait le père du jeune homme. Il a demandé au thanatologue d’ouvrir le cercueil pour qu’il puisse déposer la rose dans la main de son fils. Le thanatologue a refusé en expliquant que compte tenu des dommages engendrés par l’arme de chasse, il n’avait pas été en mesure de remettre son fils dans un état suffisamment acceptable pour qu’il puisse le revoir…

Le père a levé le ton d’un cran et à l’aide de quelques mots d’église, il a rappelé le montant qu’il avait dû payer pour les obsèques de son fils. Disons qu’il a eu un pouvoir de persuasion assez intense. Comme je me tenais au pied du cercueil, le thanatologue m’a demandé d’en désactiver le système de verrouillage. Pendant ce temps, il a pris quelques mouchoirs dans une boîte tout près. Une fois le cercueil débarré, le thanatologue l’a ouvert en laissant tomber les mouchoirs sur ce qui devait être le visage du garçon.

Je me souviens de tout : les cris, les pleurs, les sacres, l’odeur. Je me souviens de l’intensité, de mes dents si serrées que je croyais être en train de les casser. Je me souviens surtout de l’image. La vélocité d’une arme à feu, ça cause une implosion dans la boîte crânienne. Ne sachant pas comment réparer ce type de dommages, le thanatologue avait cru bon de replacer les tissus osseux, les organes et les chairs dans un sac de plastique blanc posé sur l’oreiller. On pouvait tout voir à travers. 

Un an plus tard, jour pour jour, je plaçais des fleurs autour d’une urne avant une cérémonie. J’ai vu la photo qui accompagnait les cendres et j’y ai reconnu mon ancien collègue d’école et l’homme qu’on avait vu un an auparavant… Le thanatologue m’a confirmé que c’était bien lui. Un an après la mort de son fils, jour pour jour, il avait utilisé la même arme et la même méthode que lui.  J’avais 15 ans, mais je venais de vieillir exposant 10.

Je me suis permis de demander au thanatologue pourquoi il n’était pas dans un cercueil, comme son fils. Il m’a répondu : « Tu sais, des cas comme ça, c’est impossible à reconstruire. Personne ne fait ça. » C’est à ce moment-là que j’ai décidé que, non seulement j’allais devenir thanatologue, mais que je me spécialiserais pour aider les personnes qui vivent de telles tragédies.

Je connaissais l’importance de passer un dernier moment avec les gens qui partent subitement. J’ai donc suivi une formation de thanatologie au Collège Rosemont, puis je me suis spécialisé aux États-Unis en chirurgie reconstructive.

Dans quels types de cas une personne décédée peut avoir besoin d’une chirurgie reconstructive post-mortem?

Des fois, il peut s’agir d’une personne qui était atteinte d’un cancer et qui avait excessivement maigri. On doit alors faire une restauration assez importante pour ramener l’image familière de cette personne-là. Même chose pour quelqu’un qui aurait eu des traitements de corticostéroïdes et qui aurait beaucoup enflé. Or, ma spécialité c’est la reconstruction crânienne et je suis donc plus régulièrement appelé à intervenir lors de morts violentes. Des accidents de la route, des noyades, des homicides, des infanticides… Dans ce dernier cas, les parents demandent à voir leur enfant pour confirmer qu’il ne reviendra jamais. La langue française n’a pas de mot pour décrire l’horreur de ces situations.

Je n’ose même pas imaginer… Mais comment on fait pour reconstruire un visage?

Je demande d’abord des photos à la famille, idéalement de face et de profil, à titre de référence. Je sors ensuite les mesures anthropométriques des organes du visage. Je calcule le tout à partir du ratio des photos et du visage réel. Disons par exemple que j’ai accès à l’oreille de la personne décédée et qu’elle mesure 40 mm. Sur la photo, je calcule qu’elle est plutôt de 20 mm, je comprends alors qu’on a ici un ratio de 2. J’appliquerai donc le ratio de 2 sur la taille que le nez a sur la photo pour définir sa taille dans la reconstruction. En passant, l’oreille et le nez sont généralement de la même longueur…

Après, j’utilise les diamètres pariétal et mandibulaire pour connaître la forme du visage de la personne décédée. Il y en a des carrés, des triangulaires, des triangles inversés, personne n’a la même morphologie. Puis, les techniques de désinfection et d’embaumement sont pratiquées.

Il s’agit d’un casse-tête où on tente d’assembler les os du crâne. On peut y arriver par différentes méthodes, comme on le fait lors de chirurgies crâniennes par exemple, ou encore avec des fils d’acier inoxydable et de la colle.

C’est ensuite que les méthodes chirurgicales sont entamées. Ce qu’on veut, c’est réparer la structure. On peut pratiquer des incisions, mais souvent ce sont les lacérations produites lors de la mort qui sont utilisées pour avoir accès aux os qui doivent être remis en place. Il s’agit d’un casse-tête où on tente d’assembler les os du crâne. On peut y arriver par différentes méthodes, comme on le fait lors de chirurgies crâniennes par exemple, ou encore avec des fils d’acier inoxydable et de la colle.

Le crâne, c’est la fondation du visage. Si la fondation n’est pas stable, l’apparence familière va en souffrir. C’est très important d’être précis, c’est d’ailleurs pourquoi je calcule tout en millimètres.

Pierre-Maxime Fugère en pleine reconstruction crânienne.

Une fois les os en place, on ramène les chaires pour qu’elles retrouvent leur place. C’est là que mes connaissances acquises en anatomie me servent, puisqu’il faut placer les muscles aux bons endroits, là où les tendons sont rattachés à l’os. Quand les chaires sont en position, les incisions et lacérations sont refermées de manière à camoufler les points de suture.

Ensuite, j’utilise personnellement des techniques de maquillage d’effets spéciaux cinématographiques. J’utilise par exemple des méthodes de micro pigmentation avec une brosse à dents pour recréer la teinte, le grain et la profondeur de la peau.

Je me souviens de tous les cas que j’ai faits. Je me souviens de leur visage et des circonstances qui entourent leur décès. Je vais citer un confrère belge : « Lorsqu’on veut réellement faire une différence, on y laisse toujours une partie de nous. » Quand on met 20 heures, 40 ou même 80 pour qu’un visage retrouve sa familiarité et qu’une famille puisse enfin dire adieu à un proche décédé, on y laisse une partie de notre âme.

J’imagine que votre travail demande même une part de soutien émotif…

Absolument!  Les thanatologues et autres spécialistes ont d’ailleurs des formations pour accompagner les gens qui traversent un deuil traumatique. Il y a un pan très thérapeutique dans notre rôle, particulièrement quand une mort subite survient, puisque les proches ont alors de la difficulté à réaliser ce qui se passe. Ils ont besoin de le voir pour le croire. Et c’est là que j’interviens.

Ce que je fais, c’est que je pars d’une image inacceptable, je la rends acceptable et j’espère arriver à la rendre identifiable.

Je vais rencontrer les proches pour leur expliquer les risques vs les attentes : on a beau faire tout ce qu’on peut, on n’est pas le bon Dieu… Ce que je fais, c’est que je pars d’une image inacceptable, je la rends acceptable et j’espère arriver à la rendre identifiable. Maintenant, il peut y avoir des chocs post-traumatiques, à travers tout ça. Ce n’est pas anodin comme processus. 

Lors de ces rencontres, on sent vraiment toute la peine et le désarroi de ceux qui restent. C’est un moment où je me mets dans leurs bottines. Je me rappelle, en tant qu’endeuillé, comment je voudrais être servi dans ces circonstances-là. On s’entend : ces gens-là vivent l’enfer et ils ont besoin d’aide. Je me permets de me laisser émouvoir par eux et c’est alors que mon cœur va dicter à mes mains quoi faire.

Au-delà de la reconstruction, vous faites aussi des masques, des bustes et des reproductions de mains. Y a-t-il une forte demande pour ces produits? Est-ce qu’ils font partie du rituel de bien des Québécois.es?

Pantoute! [Rires] J’aime bien l’idée de faire des reliques, mais pour être honnête, ce n’est pas vraiment une demande. Il ne faut pas oublier que le deuil, ça signifie traverser son temps de douleur et accepter la perte d’autrui. Pour l’endeuillé, un objet de commémoration qui personnifie la personne décédée, ça peut être positif, mais ça peut aussi devenir une béquille. C’est la raison pour laquelle je ne pousse pas ce pan de mon travail. Par contre, si on le fait du vivant de la personne, on n’est pas vulnérable émotionnellement, alors l’objet demeurera un simple objet. Si je moule la main de ma grand-maman aujourd’hui, ça restera toujours la main de ma grand-mère. Si je le fais après son décès par contre, ce sera la main de ma grand-maman décédée… Bref, je n’encourage pas ce type de pratiques après le décès, mais bien avant.

Une représentation de mains réalisée par Pierre-Maxime Fugère.

J’aime cette approche! Pour terminer, est-ce qu’il y a une idée préconçue sur la mort que vous aimeriez déboulonner?

Si on recule un peu, il fut un temps où la religion dictait le rituel funéraire. Aujourd’hui, au Québec, on a mis la religion dehors de nos institutions. On est aussi dans une société de production du type métro-boulot-dodo et les rituels funéraires se sont transformés en Mc-deuil! On doit tout faire rapidement et j’ai l’impression qu’on ne prend plus le moment de vivre pleinement le moment. Ça amène de plus en plus de gens vers des troubles psychologiques, à mon avis…

Il faut passer à travers les étapes du deuil et ses rituels. Il faut un moment d’intimité pour que les proches puissent se recueillir auprès du corps de la personne décédée. C’est important! La visualisation du corps, c’est aussi un moment pour les non-dits et ça, on l’oublie souvent… Une nièce qui va vider son sac devant son oncle incestueux décédé, je te garantis que c’est thérapeutique aussi.

Et ultimement, voir une personne décédée, c’est un rappel de vivre. C’est lorsqu’on prend pleine conscience de notre finalité qu’on commence réellement à vivre, tu comprends?

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