Profession : famille d’accueil pour personnes âgées

Ou être mère à la maison de 9 enfants plus vieux que soi.

En face de la rivière Richelieu à Saint-Jean se dressent de charmantes maisons centenaires colorées qui resplendissent dans cette grise journée d’automne. Sur le trottoir, un homme sur son quadriporteur attend que les éboueurs viennent vider les poubelles pour ensuite pouvoir la rapporter dans sa cour. Il brumasse, mais ça ne semble pas le perturber. «J’aime ça être dehors», me lance-t-il.

Denis* est l’un des résidents de la ressource de type familial pour aînés que je m’apprête à visiter. «Une famille d’accueil pour personnes âgées, comme on appelle ça dans le milieu», me dit Michelle Sirois, qui vient de faire l’acquisition de cette belle grande maison où elle habite avec neuf aînés, son chum et son bébé de 12 semaines.

J’ai eu du mal à trouver la maison. C’est qu’aucune pancarte n’indique qu’il s’agirait d’une résidence pour personnes âgées. Ça me semble être… une résidence normale! Dans la cour, deux quadriporteurs sont stationnés, signe que certains résidents sont encore autonomes.

Michelle, 32 ans, vient de se voir confier un gros contrat : offrir à des résidents «des conditions de vie se rapprochant le plus possible de celles d’un milieu naturel.» Bref, ils doivent faire partie de la famille, au même titre que son enfant qui grandira auprès de ses deux parents et de neuf autres personnes qui sont déjà folles de lui. Dans sa grande maison, elle accueille donc «des aînés en besoin de réadaptation, d’adaptation, de maintien de leurs acquis ou provenant d’un milieu familial en difficulté.» 

L’isolement des aînés est un réel problème au Québec : 31% d’entre eux n’ont pas de contact avec leur famille au cours d’une semaine. Un ainé sur quatre avoue également n’avoir aucun ami proche. Les ressources de type familial aident donc à briser l’isolement en recréant un noyau et une ambiance chaleureuse.

L’isolement des aînés est un réel problème au Québec : 31% d’entre eux n’ont pas de contact avec leur famille au cours d’une semaine.

C’est par passion que la nouvelle maman s’est lancée dans cette aventure. «J’ai rencontré mon chum sur Tinder et à la première date je lui ai dit que je voulais avoir ma propre résidence pour personnes âgées», se souvient-elle en riant. Celle qui a un background en restauration dit retrouver le même kick d’adrénaline lorsqu’elle réveille ses résidents chaque matin et qu’elle passe la journée à leurs côtés que lorsqu’elle débutait un shift au restaurant.

Ça lui aura pris un an avant de finalement mettre la main sur le permis qui lui permet d’opérer cette ressource familiale. Au départ, elle voulait être gestionnaire d’une grande résidence privée. «En faisant un stage, j’ai réalisé que j’aimais moins le côté hiérarchique. Il me manquait le côté humain», explique-t-elle. Un deuxième stage d’observation en ressource de type familial provoquera le déclic : sa vocation, c’était d’avoir les aînés, avec elle, 24h sur 24.

Une vraie grande famille

Dans la demeure de Michelle, on retrouve Yvette* atteinte de la maladie d’Alzheimer qui a trouvé l’amour ici auprès de Serge, 58 ans, qui présente une déficience intellectuelle. Leur histoire de couple est aussi touchante qu’on peut l’imaginer, et la femme de ménage doit laver les fenêtres fréquemment pour effacer leurs élans amoureux le nez collé dans la vitre. Toute la journée, j’ai eu les yeux rivés sur leur amour simple et vrai.

Il y a aussi Denis, qui vit dans une petite chambre où s’entassent divers objets qu’il collectionne dans un fouillis organisé, Robert, qui vient d’arriver et qui commence tout juste à s’adapter à son nouvel environnement, Léo qui est en perte d’autonomie et qui devient de plus en plus agressif, Claudette qui ne parle presque pas, mais qui mange son repas à la vitesse de l’éclair, Paul le blagueur et le préféré de tous et Rose la délicate.

Un mur divise toutefois l’espace de vie des résidents et celui de la petite famille. Pour l’instant, il y a deux salons et deux cuisines qui composent l’entièreté de la demeure. Les résidents ont les leurs, Michelle et sa famille les autres. Assise dans son salon, elle m’explique que la configuration va bientôt changer. «On va devoir ouvrir le mur bientôt, pour qu’il y ait plus d’espaces communs avec les résidents. Le CLSC [qui place les personnes âgées dans sa maison] met beaucoup de pression pour que ce soit plus communicant. Dans un an ce sera fait!», m’explique-t-elle. 

Pour l’instant, elle doit focaliser sur l’essentiel : allaiter son bébé, aménager sa maison où elle vient d’emménager il y a deux semaines, et s’assurer que les résidents ne manquent de rien.

«J’ai fait le bilan de mes dépenses la semaine dernière et c’est beaucoup.» Du papier de toilette pour 12 personnes, il en faut des rouleaux! 

La journée commence donc à 7h en réveillant les 9 résidents un à un avant de leur faire à déjeuner. Vers 10h, Michelle reçoit sa commande de nourriture de son fournisseur qu’elle doit transvider dans de petits contenants pour bien organiser le réfrigérateur et congeler le reste. «J’ai encore du mal avec mes quantités. J’ai commandé deux kilos de yogourt. Va falloir être ingénieux pour le passer!» Le mot d’ordre c’est toutefois d’acheter en grande quantité pour économiser le plus possible. «J’ai fait le bilan de mes dépenses la semaine dernière et c’est beaucoup.» Du papier de toilette pour 12 personnes, il en faut des rouleaux! 

À 11h, c’est l’heure de la marche avec le bébé, mais on fait d’une pierre deux coups en passant par le marché pour acheter cinq livres de carottes et des pains hamburger pour le souper. Midi, c’est l’heure du repas. Les résidents se regroupent autour de la table et par le temps qu’elle ait servi tout le monde, certains ont déjà terminé. 

Elle a ensuite un petit deux heures pour cocher des éléments sur la longue liste de choses à réaliser ce jour-là, notamment faire boire le bébé, payer les factures des résidents et remplir leurs rapports quotidiens pour assurer un suivi avec les infirmières et les travailleuses sociales du CLSC. 

À 14h, c’est l’heure de la collation. La moitié des résidents attendent au petit salon, ils ont déjà une petite fringale. Encore une fois, Michelle décide de joindre l’utile à l’agréable en demandant leur aide pour faire les sacs de bonbons puisque l’Halloween approche. Le dynamique groupe ne se fera pas prier pour engouffrer deux-trois Kit Kat au passage! On travaille donc à la chaîne pour que chacun puisse accomplir une tâche. Léo met des suçons dans le sac et rouspète parce que ça ne va pas assez vite, Claudette est responsable du chocolat et moi je ferme les sacs. «Vous êtes bons, on est déjà rendus à la moitié», leur dit Michelle alors qu’on s’affaire depuis une quinzaine de minutes. Elle semble avoir une patience d’ange.

«Je suis chanceuse», est la phrase que j’entendrai le plus souvent de sa bouche pendant ces quelques heures passées avec elle. Elle apprécie ses résidents, adore sa maison même si elle voudrait tout redécorer et se sent valorisée par son travail. Elle témoigne d’une force de caractère et d’un dynamisme impressionnant, à sa place on serait vite dépassé par les événements, surtout avec un poupon dont elle doit s’occuper à travers tout le reste.

Mais notre superwoman reste vigilante. Sachant qu’elle n’est pas à l’abri d’un épuisement, elle s’assure de garder un équilibre. «Ce sont des journées de plus de 12h et on a très peu d’aide. Les familles d’accueil ne peuvent pas embaucher d’employés et il y a un risque de se démoraliser» Un témoignage qui n’est pas sans rappeler la situation des travailleur.e.s du système de santé publique…

7 jours sur 7, 24h / 24

On est vendredi et la journée s’achève pour plusieurs travailleurs, dont le copain de Michelle qui vient de rentrer du boulot. Mais 16h45, c’est aussi l’heure du souper pour les résidents. Ici, ça n’arrête jamais! Les burgers de poulet sont au menu ce soir. «Moi je n’aime pas ça, dit Denis. On m’a fait du poisson à la place.» Pas toujours facile se plier aux préférences de 9 personnes.

À la fin du souper, vers 18h, on part le dernier lave-vaisselle et on s’apprête à coucher les résidents. Chacun doit prendre ses médicaments ou avoir une couche propre avant d’aller dormir. Certains font de l’incontinence. Peu glamour pour un vendredi soir. 

«C’est comme être une mère à la maison, mais de neuf enfants plus vieux que moi.»

À 19h, tout le monde est dans sa chambre et dort ou écoute sa télévision. Michelle elle, retrouve son amoureux et s’apprête à coucher son enfant. Elle non plus ne tardera pas, l’énergie commence à baisser et ça recommence demain. «C’est comme être une mère à la maison, mais de neuf enfants plus vieux que moi», illustre-t-elle, souriante et en soulignant le bonheur qu’elle retire de son choix de vie, malgré les sacrifices, l’importante charge de travail et la fatigue.

Et quand je referme la porte de sa maison ce soir-là, j’ai l’impression de quitter une famille éclectique, mais réunie dans un nid chaleureux. Traitez-moi de fleur bleue, mais ça m’a redonné peu espoir dans le genre humain.

*Les noms des résident.e.s ont été changés.

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