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Prochain arrêt : femmes seulement

22 juillet 2014
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80% des femmes à Quito se disent victimes d’agressions ou d’attouchements dans les bus publics. Pour remédier à cette problématique, l’administration de Quito a annoncé en mai dernier des bus exclusifs pour femmes. Reportage.

15h30, jeudi. À chaque arrêt s’ouvrent les portes du trolleybus qui parcourt les quelques 100 km que couvre Quito de nord en sud, afin de laisser entrer encore plus de gens. Du haut de mes 5 pieds 3, j’ai une bonne idée de la foule qui compose le bus. En Équateur, les gens sont un peu plus petits qu’au Québec, alors je me sens soudainement grande. Femmes avec enfants en bandoulière, hommes avec leur chapeau del campo bien posé sur la tête, effluves de reggeaton provenant du haut-parleur du téléphone d’un adolescent sur le chemin du retour de l’école, petite brise fraîche des montagnes de la ville qui vient donner un peu de patience dans cette chaleur du bus, où on n’a même pas besoin de se tenir à un poteau car tout le monde y est tellement serré qu’on se tombe tous un peu l’un sur l’autre, en se retenant tout en même temps… Et enfin mon arrêt, je me dégage de cette proximité forcée, je soupire de soulagement.

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Ce jeu de corps à corps plutôt intime entre inconnus est l’apanage de presque tous les services de transport public du monde. Mais ici, dans la capitale équatorienne, être une femme parmi cette orgie de corps s’avère être une expérience assez insupportable.

Chiffres à l’appui, le journal Expreso d’Équateur rapportait que 80% des femmes à Quito se disent victimes d’agressions ou d’attouchements dans les bus publics.

Pour remédier à cette problématique, l’administration de Quito a annoncé en mai dernier que des bus exclusifs pour femmes s’ajouteraient aux parcours sous peu. Déjà, avec un peu de chance, on aurait pu apercevoir dans la ville les taxis rosas, des taxis peinturés de rose, conduits par des femmes et accueillant des femmes seulement. Mais le projet a avorté pour des raisons plutôt obscures.

Pour le bus, le service exclusif pour femmes sera optionnel et volontaire. Quito franchit ainsi une nouvelle étape avec ses transports publics féminins. La ville veut adopter cette stratégie pour mettre un frein à la violence envers les femmes en exposant ce problème au grand jour, et en faisant comprendre que la situation est intolérable.

Suite à quelques conversations dans le bus, on a l’impression que ce projet est très bien accueilli parmi les usagers du transport. Entre quelques arrêts où la danse des corps recommence, je bavarde avec Luis et Joana, un couple qui prend le metrobus tous les jours. Les deux se réjouissent de cette annonce du gouvernement. Luis trouve que les transports ne sont pas sécuritaires pour les femmes, et qu’il est très bien de diviser les sexes pour une meilleure harmonie. Joana me confie qu’elle prendrait définitivement un bus pour femmes. Elle s’y sentirait plus en sécurité.

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Mon amie d’ici, Maria, préfère parfois prendre le taxi pour éviter la surcongestion qui règne à l’intérieur des bus. «On ne se sent pas à l’aise dans les bus, il y a trop de gens, et certains en profitent soit pour te voler ou te toucher. C’est désagréable», me dit-elle.

Mais si pour certains cela semble être la fin du déséquilibre qui règne entre hommes et femmes dans les transports publics, d’autres croient qu’il est complètement illogique de ségréguer les deux sexes, et que cela ne règlera absolument rien. Pire encore, cela pourrait aggraver la situation. Jaime, urbaniste pour la ville de Quito, est de cet avis. «Il me semble que ça vient d’une vraie nécessité, que les femmes sont maltraitées et abusées dans les bus. Ce ne sont pas des abus de haut niveau, mais si quelqu’un t’approche et te touche, c’est un abus». Il croit toutefois que ce plan de la ville de Quito est une véritable discrimination. «Différencier les femmes en les séparant des hommes, ça envoie comme message que les femmes sont plus faibles, qu’elles sont inégales, qu’elles ont besoin d’être protégées». Il me raconte qu’il est entouré de femmes remarquables autour de lui, qui n’ont jamais eu ce problème d’inégalité. Des femmes d’ici qui sont à la tête d’entreprises, qui vont de l’avant. Jaime croit que le fait de séparer les sexes donnera cette impression de discrimination à des femmes qui ne l’auraient pas ressentie auparavant.

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L’urbaniste croit également que toutes les dynamiques qui génèrent de la ségrégation, même si elles sont bien intentionnées, vont contre la réalité. «Il y a des femmes, il y a des hommes. Voici la réalité. Pourquoi diviser? Ce n’est pas naturel. Ceci a des conséquences que nous ne connaissons pas, mais que je ne veux pas voir non plus».

Jaime croit que la solution constitue plutôt à offrir un service qui doit être « digne », c’est-à-dire qu’il y ait davantage de bus sur la route pour augmenter la fréquence de passage afin de désengorger les wagons. Jusqu’à maintenant, il n’y a pas assez de bus de toute façon pour en déléguer seulement aux femmes.

La secrétaire pour le réseau des femmes d’Équateur, Francisca Morejon, croit quant à elle que d’exclure ou de diviser les femmes des hommes ne règle en rien la question de fond qui concerne l’insécurité que vivent les femmes en Équateur. Elle explique aussi que de séparer les sexes dans le bus se révèlera un défi logistique important. Que faire quand un groupe d’amis composés de femmes et d’hommes, quand un couple hétérosexuel, quand des familles prendront le bus? Devront-ils se séparer dans divers wagons et se retrouver à la sortie, des kilomètres plus loin? Francisca est plutôt d’avis qu’il faut un travail d’éducation en profondeur, et que malgré l’intention du gouvernement de mettre au grand jour une problématique, il faut beaucoup plus qu’un message fort pour faire changer les choses.

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En attendant, plusieurs caméras surveillent à l’intérieur des bus, et dans les heures de pointe, quelques policiers arpentent les wagons, contrôlant les entrées et sorties. D’autres pays d’Amérique du Sud sont confrontés au même problème d’abus envers les femmes dans les transports, et certains ont adopté cette ségrégation, comme c’est le cas du Mexique, de la Colombie, du Guatemala et du Brésil. Reste à voir ce que Quito choisira au final. En attendant, on peut se réjouir que le débat sur l’égalité des sexes suscite autant d’attention. Car même si à l’intérieur des bus l’abus envers les femmes cesse, à la sortie, la réalité sera toujours la même.

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